Sous le toit de minuit, tous les baisers sont gris

Juliette Marrati

Nouvelle Sous le toit de minuit, tous les baisers sont gris offert par Juliette Marrati.

***

Sois à l’heure, qu’il a dit. Fais-toi beau, qu’il a dit. Ne viens pas les mains vides, qu’il a dit…

— Tu te moques de moi ?

— Non, désoléééééé…

Je fais en sorte que mon visage ait l’air le plus blasé possible alors qu’un petit coup d’œil à l’horloge dans son dos m’indique que je suis pile à l’heure, tandis que je sens le poids des trois bouteilles d’alcool dans mon sac à dos et que le col de ma chemise à motifs de petites ancres de bateau me serre le cou.

— J’en ai pour trente minutes à tout casser…

Je fusille littéralement du regard mon meilleur ami comme s’il était mon ennemi juré. Je déteste lorsqu’on me force la main – ce qu’il a clairement fait en foutant en l’air nos plans de passer le nouvel an tous les deux devant la télé à regarder les trois Bridget Jones – et encore plus quand on me donne des directives – sois à l’heure, fais-toi beau, ne viens pas les mains vides – et qu’on ne respecte pas sa propre parole. Mes parents me répètent souvent que je ne suis pas vraiment quelqu’un de tolérant et que les attentes que j’ai des autres sont trop élevées. Parce que c’est trop demander un peu de respect ? À quoi bon revenir sur sa promesse pour m’emmener dans une soirée pourrie – et masquée, en plus – pour finalement ne pas être à l’heure ? Voilà pourquoi je ne suis pas tolérant. J’ai trop souvent fait tout ce qu’on me disait de faire pour que les gens en retour ne respectent pas leurs engagements.

Il m’avait promis qu’il serait changé lorsque j’arriverais à son truc de bénévolat bizarre, et qu’on aurait plus qu’à partir directement à cette fête pourrie – oui je suis de mauvaise foi.

— Et qu’est-ce que je suis censé faire pendant trente minutes ? râlé-je.

Je jette un coup d’œil autour de moi. Nous nous trouvons dans l’un de ces vieux bâtiments de Paris qui coûte un bras le mois. Les pièces sont séparées par deux grandes portes en bois et toutes les armatures de la pièce sont peintes en blanches. Le mobilier semble tout droit sortir du château de Versailles il y a deux siècles. Mais ce ne sont que des locaux qui sont loués de temps en temps par des entreprises, et en ce soir du 31 décembre, ils sont laissés gratuitement à l’association dont fait partie mon meilleur ami – Jacques le Jacquouille, ou plutôt ce soir, le casse-couilles.

— Tu réponds au téléphone… marmonne-t-il, mal à l’aise.

Le col de ma chemise se resserre encore un peu plus autour de ma nuque, et mes yeux s’écarquillent comme deux soucoupes volantes.

— Quoi ? Parce qu’en plus je dois répondre au téléphone ?? répété-je, au bord de la crise de nerfs.

Jackie Casse-Couilles se ratatine sur lui-même, mais se permet tout de même un regard désabusé dans ma direction.

— Bah oui, sinon autant qu’on se barre tous les deux direct. Mais je peux pas faire ça, tu comprends ? Il faut répondre au téléphone, on ne sait jamais…

— On sait jamais quoi ? Non, mais tu m’as vu ? J’ai une tête à vouloir répondre à ce putain de téléphone ?

— Tu fais comme dans Le Père Noël est une ordure, et tout ira bien…

Cette fois, un espèce de son étrange s’échappe de ma gorge. Je l’identifie comme un mélange entre le grognement d’un cochon et le cri perçant d’un perroquet qu’on égorge.

— Tu veux dire que je vais devoir répondre à des gens qui vont me dire « je t’encule Thérèse » ?

J’ai vu Le Père Noël est une ordure des dizaines de fois. Avec ma mère, on s’amuse même à balancer des répliques de temps en temps, comme celle que je viens de citer, qui est l’une de mes préférées. Avec « je ne comprends pas l’intervention de cette grosse femme » lorsque Thierry Lhermitte dévoile son tableau à Thérèse où on voit une femme – supposée être Thérèse – nue, courant dans la nature avec un cochon. Sauf que cette comédie de Noël se termine tristement et qu’à aucun moment ils ne sont sérieux.

Or, là, c’est la vraie vie, et il faut être sérieux.

— Ou pire, je vais me retrouver avec un Christian Clavier travesti aux fesses. Il va appeler à deux doigts de se tirer une balle et il va venir me hanter.

— Il le hante pas, dans le film.

— Non, mais il les traque, vient jusqu’à l’appartement et il drague Thierry Lhermitte, et je n’ai pas besoin de te faire un dessin de la fin du film…

— Ça se passe pas comme ça… Les gens appellent, ils veulent juste discuter, pas se sentir seuls, et surtout, être écoutés. Alors, écoute. Contente toi d’écouter. C’est ce que tu fais de mieux, non ?

C’est ce que je fais de pire. Je ne sais pas écouter les gens.

Cette fois, le sourire clairement assassin que je lance à mon meilleur ami finit de détruire les plus petites traces de courage qu’il avait encore en lui pour me tenir tête. Il ramasse son sac et s’enfuit en courant.

J’ai envie de le suivre, ou tout simplement de me tirer aussi de cet appartement, mais j’entends la voix de la personne dans la pièce d’à côté. Une voix douce, apaisante, qui parle, qui rappelle à quelqu’un que c’est une soirée agréable, qu’ils ont prévu de la neige pour demain, et que ce sera sûrement un beau spectacle devant lequel se réveiller.

J’observe la porte par laquelle mon soi-disant meilleur ami a pris les jambes à son cou, et j’hésite encore. Les peintures accrochées au mur semblent dégouliner et le blanc de la pièce me donne la nausée. J’ai beau être un brin intolérant, râleur et sans empathie, je ne suis pas non plus un lâche. Je laisse donc tomber mon sac, et en percutant le sol, les trois bouteilles d’alcool font un bruit sourd. Je me débarrasse de mon gros manteau noir et le pose sans politesse aucune sur le bureau. Le bois est lisse et je passe doucement ma main dessus. Un téléphone fossile, sûrement créé dans les années 80, est posé au centre du meuble. Son combiné noir déteint avec le blanc de la pièce.

Je vais m’asseoir dans le fauteuil à roulettes et tourne trois fois sur moi-même avant de regarder ma montre à mon poignet. Déjà quatre minutes que Jackie le CrocCouilles s’est fait la malle et pas d’appels. Si les choses continuent comme ça pendant encore vingt-sept minutes, tout ira bien.

J’arrête le siège de tourner sur lui-même et je regarde le téléphone presque avec défi. Si quelqu’un appelle, je sais déjà que je vais décrocher, parce que comme je l’ai dit, je ne suis pas un lâche, mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir dire ? Dans le fond, j’ai presque envie que ce fichu bigot sonne et que je vois de quoi je suis capable. Comme lorsqu’on a ces pulsions un peu étranges, au bord d’une falaise, s’imaginer sauter, avec un rasoir dans les mains, s’imaginer se couper la peau, avec une personne devant nous dans les escaliers, s’imaginer la pousser. Juste pour savoir ce que ça ferait.

Je ne suis pas le seul à ressentir ça, rassurez-moi ?

Je passe une main sur mon visage. À tous les coups, c’est le cas, et je vais devoir cocher la case psychopathe à mon prochain bilan de santé.

Le téléphone se met soudainement à cracher une sonnerie stridente et je sursaute, mon cœur dératant dans ma cage thoracique. Les tonalités se font écho jusqu’à ce que je me décide à avancer le bras vers le combiné et à décrocher. J’ai le souffle plus court que je ne l’aurais cru, et la crainte d’entendre la voix de quelqu’un au bout du fil me terrifie.

— Allô ? articulé-je au final.

Pas question de se laisser terrasser juste par une personne invisible, présente uniquement par un procédé technologique reliant des câbles et des réseaux entre eux. Au pire, je ne verrai jamais cette personne en vrai. Peu importe ce qu’elle me dit, ce qui lui arrivera ne pourra pas être ma faute, ne pourra pas être la faute de mon manque d’empathie, de ma difficulté à comprendre ce qui anime les autres.

— Euh, oui, bonsoir…

La voix féminine au téléphone tremble un peu. Je ne saurais pas vraiment lui donner d’âge. Le timbre ressemble à celui de ma mère, et je m’enfonce un peu plus dans le fauteuil.

Je suis tenté de commencer à tourner sur moi-même, mais le combiné est relié au téléphone par un câble et je suis sûr à quatre-vingt-dix-huit pourcents sûr que c’est une mauvaise idée – et même si les deux pourcents restants semblent être une bonne idée, je résiste à l’envie.

— Je suis désolée de vous déranger, dit la voix, mais je suis tombée sur votre prospectus sur mon pare-brise, et je me suis dit… enfin, parce que là… je dois… et je ne me sens pas…

Un sentiment de panique profond monte en moi. Si les gens pensent que parce que j’ai des difficultés à m’intéresser à leurs sentiments, je n’en ressens pas, ils se trompent.

— Je n’entends pas très bien, vous êtes sûr que vous captez ?

— Pardon, je… je ne sais pas… Je n’ai pas… Euh, je crois que j’ai quatre barres… Et vous ?

— Bah, mon téléphone ressemble au dentier de mon arrière-grand-père, alors je vous avoue que je ne crois pas qu’il sache ce que c’est que des barres…

Un petit couinement de souris me parvient à l’autre bout du fil, et je comprends que c’est un ricanement.

— Vous n’avez pas à vous excuser, ce numéro de téléphone est fait pour que vous l’appeliez et que vous parliez alors…

— C’est vrai ? Parce que j’ai… Enfin… Je dois aller à ce repas de famille et…

— Les repas de famille, ça craint.

Ma voix est monocorde. Elle utilise les codes assimilés depuis des années pour toutes les discussions où je dois écouter les gens parler sans savoir vraiment pourquoi ils ont besoin de me raconter leurs problèmes et sans comprendre réellement pourquoi ils ressentent ce genre de choses. Mais pour une fois, la distance que crée ce téléphone avec cette inconnue me rassure et me fait croire que je ne suis pas aussi détaché que je le suis vraiment.

— Les miens encore plus… souffle la femme. Toute ma famille est réunie, pour le meilleur et pour le pire, mais le pire version pire du pire, vous voyez ?

Je hoche la tête, réflexe automatique quand une discussion m’ennuie et que je ne sais pas quoi répondre. Soyons clair, je n’ai rien contre cette femme, le fait qu’elle ne me voit pas, que je ne la vois pas et que je ne la verrai sûrement jamais me permet de me sentir moins connard que je ne le suis, et on ne va pas dire que cette situation est aussi catastrophique que je ne le pensais, mais les habitudes ont la vie dure.

Sauf quand je me rends compte qu’elle n’a pas pu voir mon hochement de tête et que je l’entends renifler.

— Oui, je crois que je vois…

— Ils n’arrêtent pas de me tanner sur mon petit ami inexistant et le fait que l’horloge tourne, et que je n’ai toujours pas d’enfant et que j’ai six kilos en trop. Ma mère est obsédée à l’idée de me caser avec le premier venu, et je sais que ce soir, ça ne va pas louper, elle a sûrement invité des voisins en plus et…

— Si l’un d’eux a un pull avec un renne dessus, vous devez vous jeter sur lui, vous comprenez ?

Les reniflements laissent la place à de nouveaux ricanements.

— Vous croyez ?

— Ce sera peut-être l’homme de votre vie… A moins que vous ne préféreriez sa sœur, c’est comme vous voyez, mais s’il y a des rennes, il faut sauter dessus, d’accord ?

Je tourne un peu sur moi-même jusqu’à ce que je me rende compte que même les deux pourcents qui auraient pu être une bonne idée ne le sont pas. Obligé de tourner dans l’autre sens pour me dépatouiller du fil qui m’avait ligoté.

— Et s’il ne porte pas de pull avec un renne ?

— Crachez sur la dinde.

Cette fois, la dame explose de rire. Puis c’est le silence. J’entends le ronronnement d’un moteur.

— Ça m’a fait du bien de parler avec vous.

Je ne sais pas trop quoi répondre alors je me contente d’émettre un petit son caché derrière un raclement de gorge.

— Bonne soirée, conclut-elle avant de raccrocher.

Je repose le combiné sur le socle du téléphone et je m’affale dans le fauteuil, me retenant de poser les pieds sur la table. Au final, ça n’a pas été si horrible que ça. Je ne comprends toujours pas pourquoi JacCouilles fait ça tous les soirs de nouvel an depuis qu’il est majeur, mais si ça pouvait se passer comme ça jusqu’à ce qu’il revienne, ça serait super.

Contrairement à moi, mon meilleur ami essaye de racheter son statut de looser mérité à cause du terrible épisode du sac à caca dans sa trousse. Pas facile dans un lycée de prépubères sans cœur de s’appeler comme les trois quarts des grands-pères de ces mêmes lycéens. Et si je n’ai pas le statut de looser, pour ma part, j’ai bien celui du provincial aux cheveux hirsutes et aux oreilles décollées.

Dumbo a depuis quelques temps laissé sa place, grâce à la chirurgie esthétique qu’a exigée ma mère comme un cas de force majeur, à deux oreilles parfaitement proportionnées et positionnées. Et même si, honnêtement, je n’étais pas vraiment OK pour passer sur le billard et me faire endormir à renfort de gaz qui pue dans le nez, soyons franc, les choses ont changé. La nature humaine démoniaque de mes camarades de classe a fini par me jeter aux oubliettes et me laisser vivre tranquillement. Et si j’ai bien appris une chose, c’est qu’il ne faut jamais attendre quoi que ce soit de qui que ce soit, et qu’on est jamais mieux servi que par soi-même.

Encore plus maintenant, où les gens se croient dans leurs droits de dire tout et n’importe quoi à quelqu’un, en pensant que ça fait partie de leur liberté d’expression. Eh bien non, très cher. Je rappelle que la liberté de l’un s’arrête là où commence celles des autres, et je suis fatigué d’entendre les gens se juger entre eux pour un oui ou pour un non parce qu’ils estiment qu’ils ont le droit de dire ce qu’ils pensent. Ils ont aussi le droit de se respecter les uns les autres et aussi de se montrer gentil.

J’allais dire empathique, mais ça serait franchement gros de ma part. Oui, je ne suis pas empathique et je ne comprends rien à l’espèce humaine, mais en contrepartie, je fais toujours attention à ce que je dis, quand je dois parler des autres – moins quand je dois parler de moi. C’est pour ça que la plupart du temps je préfère ne rien dire, et surtout ne pas écouter. Ça m’évite d’avoir forcément à réagir. Et si les gens pensent que je suis sans cœur et que je me fous totalement de leurs vies – qu’ils sachent qu’ils ont en partie raison – c’est aussi, et surtout, parce que moins j’en sais, mieux je me porte. Et, moins j’en sais sur eux, leurs sentiments, leurs vies, leurs râleries, moins je risque d’avoir à interagir avec eux et les blesser parce qu’ils me forcent à leur répondre.

Je regarde ma montre. Avec tout ça – le coup de téléphone plus mon énervement généralisé pour la race humaine – il ne me reste déjà plus que treize minutes à tenir. Une fois la demi-heure passée, JaCasseCouilles reviendra et il sera remplacé, et nous irons à cette soirée immonde où nous devrons nous parer d’un masque italien au nez long et nous mêler à la foule.

Je m’élance avec le fauteuil à roulettes, fais trois tours sur moi-même, et commence à faire mine de m’envoler vers le fond du bureau lorsque le téléphone sonne. Oh non, je pensais que je serai tranquille…

Je jette un œil au cadran à mon poignet. Il ne reste que sept minutes. Pourquoi a-t-il fallu que ce fichu téléphone sonne à nouveau ? Je n’aurais peut-être même pas le temps de parler ou d’avoir à dire quoi que ce soit. Et si je ne décrochais pas ?

Je me ramène vers le bureau en faisant rouler le fauteuil au ralenti, puis je pose mon front sur le bois verni du meuble. Le combiné hurle sa sonnerie à mes oreilles. Peut-être même que tout l’immeuble l’entend, et par la même occasion, se rend compte que je ne suis pas en train de décrocher.

Toujours le front contre le bureau, je cherche à tâtons le téléphone et décroche. Je pose le combiné juste à côté de mon oreille et je tourne la tête, de façon à me retrouver avec la joue collée contre le bois et la bouche juste devant le bigot.

— Allô ? marmonné-je.

Un silence me répond, et je suis à deux doigts de raccrocher lorsque j’entends un petit tintement de l’autre côté du combiné.

— Ouais, euh, allô ?

— Allô ? répété-je, blasé.

— Oh, pardon. J’pensais pas que quelqu’un allait réellement répondre…

Je pousse un long soupir.

— Bah alors pourquoi vous avez appelé ?

Mauvais point sur l’échelle des points en sociabilité.

Un petit rire monte de l’autre bout du fil. Et la voix masculine qui parle dans le combiné se racle la gorge.

— J’crois que même si vous aviez pas décroché, j’aurais fait comme si y’avait quelqu’un au bout du fil…

La voix est grave et profonde, un peu tremblotante sur la fin de ses phrases, et trop vive au début, mais elle est agréable à écouter.

— Vous voulez parler, c’est ça ? Je vous écoute, c’est ce que je fais de pire…

Nouvel éclat de rire. Je ne me pensais pas aussi drôle. Je ne sais pas si je me prends au jeu, mais dans le fond, je ne me sens pas aussi bête que ça. Je me gratte le coin du nez contre le bois verni tout en faisant bouger un peu le fauteuil de droite à gauche.

— J’sais pas vraiment si j’avais envie de parler…

— Vous êtes bien le premier.

Je renifle sec alors que je sens une douleur dans ma joue à force de garder cette position.

— Vous avez eu beaucoup de monde ce soir ?

Je hausse une épaule avant de me rappeler qu’il ne peut pas me voir.

— C’est ma première fois, ce soir. Avant vous, je n’ai eu qu’une personne.

— C’est pour ça que votre voix donne pas du tout envie d’avoir une discussion avec vous, ricane le garçon au téléphone.

Je me pince les lèvres.

— Vous êtes déçu ? Vous vouliez une petite voix mielleuse et lancinante ? Le téléphone rose, c’est un autre numéro.

Encore ce rire. Il doit être bon public.

Le garçon doit bouger parce que j’entends l’appel du vent dans ses vêtements.

— Peu importe la voix, ça me va. J’avais juste envie d’me dire que quelqu’un, quelque part, m’entendait respirer. Vous savez, respirer, c’est un peu ce qu’on fait de mieux.

— Ce qu’on fait de bien, aussi, c’est les churros.

Je me redresse et attrape le combiné du téléphone que je cale entre mon épaule et mon oreille. Mes doigts s’entremêlent au fil et je me concentre sur la voix de ce garçon que je ne connais pas. Ou plutôt sa respiration, parce qu’il n’a pas l’air de vouloir recommencer à parler.

Pendant un sacré moment, en fait.

Et c’est là que je la sens, même au travers des fils et des réseaux qui me lient à ce gars. La mélancolie. Une puissante mélancolie. Un sentiment que je n’ai jamais connu jusqu’ici mais qui a l’air d’empâter mes veines maintenant que je le ressens pour la première fois.

— Je vous entends respirer, vous avez une belle respiration.

Je ne sais même pas pourquoi je dis ça.

— J’aimerais que vous ayez raison.

— P-pourquoi ? bégayé-je, attaqué de nouveau par cette vague de brume.

— Parce que c’est dur, et j’aimerais ne plus avoir à le faire.

Ma voix se bloque dans ma gorge, et je me fige, les doigts prisonniers du fil à ressort du combiné.

— J’aurais pas dû vous appeler, grommelle le garçon au bout du fil.

Un nouveau souffle puissant fait interférence dans le combiné et je remarque que mon cœur est en train de paniquer, de faire monter les turbines en flèche et que la vague de mélancolie menace de me faire chavirer de mon propre navire.

Je le pressens, il va raccrocher.

Mais je ne peux pas le laisser faire ça.

— Vous êtes où ?

Sa respiration a un soubresaut, et je comprends qu’il est surpris.

— Écoutez, j’dois vous paraître un peu fou, voire totalement déséquilibré à cause de c’que j’ai dit avant, et oui, j’me sens un peu seul, j’ai peut-être un peu trop bu vu l’heure, mais…

— Vous êtes où ? répété-je.

Le silence me répond.

Nouveau souffle dans le combiné, nouvelle attaque du vent. Nouvelle vague de mélancolie. Si ce n’est pas la mienne, est-ce que ça veut dire que c’est la sienne ? Est-ce que je ressens ce qu’il ressent ?

— Vous voulez vraiment…

— Je n’aime pas trop me répéter, le coupé-je.

Il pouffe de rire, mais la mélancolie est toujours là.

— Venez au 113 rue Saint-Honoré, vous allez voir une petite porte entre deux entrées d’immeubles. Montez tout en haut, j’suis sur le toit.

Et il raccroche. Est-ce qu’il a raccroché aussi vite en pensant que je n’arriverais pas à l’entendre ? Ou bien pour ne pas me laisser le temps de réfléchir ?

Sauf que j’ai très bien entendu, et je ne suis pas du genre réfléchi, comme garçon. D’ailleurs, je suis déjà debout, l’adresse gravée dans ma mémoire, se mêlant à tous ces souvenirs qui, pour une raison que j’ignore, ne disparaîtront jamais. Des dizaine de petits détails insignifiants, la couleur du t-shirt de ma mère le jour de mes huit ans, la tâche blanche sur le dos de mon premier chien, la note d’un de mes devoirs de français en cinquième, le prénom de la première fille qui m’a fichu une claque et la couleur des yeux du garçon que j’ai rencontré pendant mes vacances entre la seconde et la première.

Je laisse le sac aux trois bouteilles d’alcool contre le bureau, j’attrape mon manteau épais noir qui descend jusqu’à mes genoux, je récupère dans ma poche mon bonnet gris que je m’enfonce sur la tignasse épaisse que je porte sur la tête et je sors de ce bureau.

Je regarde ma montre. Jacquot le CrocCouille a déjà trois minutes de retard.

Je pianote sur mon téléphone en sortant de l’immeuble pour voir où se trouve ce fameux 113 rue Saint-Honoré. Dans le premier arrondissement de Paris. Je m’engouffre dans le métro et je dévale les marches pour monter de justesse dans l’une des rames. Je m’assois sur un siège et je me rends compte que ma jambe vibre, comme si elle était possédée par une force étrangère. M’aidant de la paume de ma main, je tente de me masser le genou, pour le calmer, et je souffle longuement.

Mais qu’est-ce que je fais ?

Ce mec n’allait sûrement pas sauter. Il a juste appelé parce qu’il se sentait un peu seul. Il a avoué avoir bu. Il est déjà vingt-deux heures. Il a sûrement passé un mauvais début de soirée et il a peut-être l’alcool triste. Pourquoi je me suis senti obligé de me bouger les fesses, pour une fois ? Parce que j’avais l’impression de ressentir la même chose que lui. Non, j’avais l’impression de ressentir exactement ce qu’il ressent, alors que je ne le connais pas, ni lui, ni sa vie et je ne l’ai même jamais vu, il n’était pas avec moi dans la même pièce.

J’arrive à l’adresse avant de comprendre pourquoi j’ai finalement levé mes fesses de ce fauteuil au milieu de ce décors digne du Père Noël est une ordure rencontre 2001 l’Odyssée de l’espace, et mes pas me guident d’eux-mêmes vers l’accès entre les deux entrées d’immeubles.

Comme si j’avais fait ce geste toute ma vie, je pousse la porte battante, prends soin de laisser claquer la porte dans mon dos et monte les marches, les mains engouffrées dans les poches de mon manteau. Des mèches hirsutes, un blond mélangé à un roux poisseux, me tombent devant les yeux, échappées de mon bonnet telles des serpents s’extirpant d’une cage à barreaux.

J’arrive finalement au bout de cet escalier escarpé et alors que, les mains toujours dans les poches, je pousse la porte, je suis bloqué net. Merde, le battant résiste à mon épaule. Oui, je suis du genre partisan du moindre effort. Et aussi, j’ai cette psychose un peu poussée qui m’interdit de toucher n’importe quoi avec mes mains nues. Je suis l’idiot qui ne se tient jamais dans le bus, qui ne serre pas la main d’inconnus et qui ne ramasse jamais rien par terre, même si c’est un billet de vingt euros – honnêtement, ça ne m’est arrivé qu’une fois, et bien sûr, je ne l’ai pas ramassé. Mais voilà, il s’avère que moi, la pub avec les chiffres, bah c’est mon mantra. Cette vilaine pub qui montre les bactéries et les microbes sous forme de chiffres qui se trouvent sur tout ce qu’on ramasse, sur nos doigts et même dans nos bouches. Si vous n’avez pas vu cette pub, bah regardez-là, vous comprendrez. Le pire, c’est le moment où un enfant innocent – un petit démon déguisé – joue par terre – PAR TERRE – avec son espèce de G.I Joe refait et un mouchoir – mais qui joue avec des mouchoirs ??? – et ce petit démon, pardon, enfant, est rattrapé par sa mère juste avant que tous les chiffres sur le mouchoir n’aillent sur son Ken démoniaque et dans ses mains. Traumatisant.

Attention aux chiffres. Faites attention aux chiffres.

Bref, il est hors de question que je pose les mains là-dessus, et quand je dis là-dessus, j’entends cette poignée rouillée.

Silence. J’entendrais presque une mouche voler si j’avais assez d’imagination pour prétendre que les araignées savent imiter le son d’une mouche. Parce que des araignées, j’en vois plein dans les coins, mais pas trace d’une mouche. Elles les ont peut-être toutes mangées.

Est-ce que je ne suis pas en train de me trouver une excuse pour ne pas aller sur ce toit ?

Et si le mec a sauté ?

Non, putain, il n’a pas sauté. Il ne va pas sauter. Et il n’en avait pas l’intention, à la base. Il avait l’air un peu tristounet, mais il ne comptait pas sauter. Alors pourquoi tu as bougé tes fesses ? Tu es inquiet, avoue-le. Et s’il saute, ça sera ta faute, parce que tu aurais pu te montrer sympa mais tu ne l’as pas fait tout ça parce que tu es un dépravé social.

Je finis par tourner la poignée avec mon coude. Elle glisse plusieurs fois mais finit par s’actionner et aussitôt un souffle puissant fait danser mes petites mèches folles et s’infiltre même au travers de l’épaisseur de mon manteau.

Je m’invite sur le toit et mon regard parcourt l’immensité voilée de l’horizon face à moi. Le soleil s’est couché depuis longtemps, mais à cette hauteur, on peut apercevoir un mince filet orangé vers l’ouest. Les lumières des immeubles, de la rue et même de la tour Eiffel viennent danser sur la noirceur qui a gagné les rues.

Je rentre précautionneusement la tête entre mes épaules, réchauffant mes joues contre le col qui gratte de mon manteau. Je baisse les yeux et je remarque que le sol du toit est fait en parquet, comme celui qu’il y a à côté des piscines, et si j’y regarde de plus près, ce sont bien des plantes que je vois un peu partout. Et aussi un minibar, juste à côté de la porte d’entrée. Et… Serait-ce un canapé, contre le rebord, là-bas ? Ok, ce toit est aménagé. Ce n’est pas une propriété privée, si ? Je n’ai pas délaissé ma soirée Bridget Jones pour un bal masqué, puis pour une garde à vue.

— Eh bah putain…

La voix me fait sursauter, portée par le vent, et je me retourne comme un gamin pris la main dans le sac.

Assis par terre, contre le muret, les jambes étendues devant lui… Christian Clavier déguisé en femme, exactement comme dans le Père Noël est une ordure. Vous déconnez ?! J’ai dit à JackàCouilles que je ne voulais pas me retrouver comme dans ce putain de film avec un travesti qui me court aux basques et finit par se tirer une balle dans le pied. Qu’on me court après, c’est gênant, parce que je ne sais jamais comment réagir, mais je peux encore le supporter. Mais une balle dans le pied, à quel moment quelqu’un veut faire face à ça ?!

— Je m’attendais pas à ce que vous ayez cette tête ! dit le garçon avec un grand sourire.

Et en plus, il me pique ma réplique ! Moi non plus je ne m’attendais pas à me trouver nez à nez avec un garçon au visage barbouillé maladroitement de maquillage, une perruque aux cheveux noirs et gominés sur la tête, dans une robe léopard, avec des bottes en cuir lui montant jusqu’aux genoux et… est-ce bien ce que je vois ? Des collants en résille.

Alors, stop, je mets tout sur pause.

Pause, pause, pause.

N’allez pas croire que je n’aime pas les personnes qui se travestissent. Libre à chacun de faire ce qu’il a envie, de porter les vêtements qu’il veut, de se maquiller et de vivre sa vie comme il l’entend. Mais il m’a pris de court… Et son accoutrement est tellement grotesque que je suis désolé, mais personne ne pourra jamais y croire. Alors soit c’est une mauvaise blague, et je trouve ça vraiment méchant de se moquer des travestis de cette façon, soit, je suis vraiment désolé pour lui parce qu’on dirait mon arrière-grand-tante passée trois fois à la machine puis deux fois de trop au sèche-linge et ensuite peinte par un enfant de deux ans.

— Et moi dont…

Le garçon a une moue en baissant les yeux sur ses jambes. Mon cœur est alors attaqué de nouveau par cette mélancolie.

— Mais si on en revient à moi, je peux savoir pourquoi vous pensiez que je n’aurais pas cette tête ?

Il hausse une épaule. Je remarque qu’il tient dans ses mains une bouteille d’alcool vide.

— Honnêtement, votre voix est un peu… Au téléphone, on dirait que vous parlez en couinant comme une oie. Votre voix va pas du tout avec votre corps…

— Qu’est-ce qu’il a, mon corps ?

— Bah vous êtes… Vous voyez quoi.

Il fait un geste pour englober ma silhouette, debout, les pieds ancrés dans le sol à quelques mètres à peine de lui.

— Non, je ne vois pas.

Il relève les yeux vers moi et je croise deux billes de bronze, comme les teintes des nuages lorsque le ciel se lève et se perd en eux. Il rougit et ouvre la bouche, comme un poisson hors de l’eau, avant de la refermer et d’expirer longuement. Il finit par baisser ses iris alors que ses doigts s’amusent avec les mailles de ses collants.

— Hum… Vous êtes digne de la personne que j’aurais voulu avoir au bout du fil en appelant le téléphone rose, quoi.

— On me le dit souvent.

Non. Non, on ne te le dit pas souvent, petit con. Mais tu oublies de réfléchir avant de parler, comme d’habitude.

Le garçon éclate de rire et un poids s’enlève de ma poitrine. Il n’a pas perdu sa capacité à être bon public.

Je m’avance vers lui, et je m’assois à côté, mon dos cognant contre le rebord en béton du toit. J’enlève mon bonnet et laisse exploser la masse de cheveux sauvages que j’ai sur le crâne. Aussitôt, elle reprend ses droits, revient chatouiller mes oreilles et me cacher la moitié du regard. Je remarque que, du coin de l’œil, le garçon m’observe. Ses yeux sont fortement cernés de noir et pailletés de far à paupières bleu. De la poudre sur ses joues accentue ses pommettes et un rouge à lèvre criard épouse ses lèvres.

Il fait claquer ses collants sur ses cuisses avant de laisser sa tête retomber en arrière et cogner contre le rebord.

— Ils m’avaient dit que c’était une soirée drag queen, mais forcément, j’suis le seul nigaud à m’être ramené déguisé. Comme c’est de notoriété public que j’suis gay, ils ont dû se dire que ça serait une bonne blague.

Il souffle par le nez et serre les poings.

— Tu parles… marmonne-t-il. En retournant au lycée la semaine prochaine, on va s’marrer.

Ok, si mon cerveau aurait pu se concentrer sur des détails qui auraient pu faire écho en moi, tout ce qu’il retient, c’est le mot lycée.

— Vous… Tu es… Le lycée ?

Il hausse les épaules, les yeux fixés sur l’immensité au-dessus de notre tête.

— J’passe mon BAC à la fin de l’année… Enfin, j’repique.

— Oh…

— Donc…

Il coule un regard vers moi, comme si la suite de sa phrase avait soudainement une importance muette.

— J’suis majeur….

Je le dévisage du coin de l’œil et je le vois rougir en tournant la tête et se cacher en frottant sa joue contre son épaule à l’opposé de la mienne. J’ai envie de lui dire de ne pas faire ça, parce que le maquillage, ça tâche, et qu’il va ruiner sa belle robe léopard et son fard à joue.

— Heureusement, sinon, en bon adulte responsable, je t’aurais dit que l’alcool, c’est mal.

Il hausse un sourcil, et je donne un coup de menton vers la bouteille vide à ses pieds. Plusieurs cris résonnent dans la rue et le garçon à côté de moi tressaille.

— Tu as repiqué parce que tu es nul ?

S’il n’a pas déjà remarqué que j’ai un niveau de sociabilité digne d’une huître, au moins, maintenant, je suis sûr que c’est fait. Et si j’excelle dans l’art de ne pas poser de questions, on peut dire que mes qualités me font faux bond avec lui.

Par un geste qui semble machinal, il apporte l’intérieur de son poignet à ses lèvres et se perd dans ses pensées.

— Non, j’ai séché. Pendant très longtemps. Et pas que le lycée.

— Qu’est-ce que ça veut dire, sécher pas que le lycée ? Si tu me réponds que tu as séché tes fringues, je t’explose cette bouteille sur la tête.

Christian pour les intimes se tourne vers moi, presque choqué, alors que je vois la naissance d’un sourire sincère au coin de ses lèvres.

— Quoi ? Je n’aime pas les blagues nulles de ce genre, marmonné-je en prenant un air grognon.

Le garçon passe sa langue sur ses lèvres et hoche la tête. Il n’y a pas beaucoup de lumière sur le toit, mais je commence à m’habituer à l’obscurité et les traits de son visage, derrière tout ce maquillage, commencent à m’arriver par vagues. L’angle anguleux de ses joues, la lueur pleine de jeunesse dans ses yeux de nacre, la courbe de sa tempe jusqu’à ses pommettes. Je distingue même quelques cheveux bruns sous les mailles de sa perruque.

— Non, j’ai séché ma vie.

Son sourire s’efface et il se détourne. J’essaye de comprendre ce que cette phrase pourrait sous-entendre, mais j’en suis incapable. À part cette mélancolie, je ne suis pas capable de dénicher autre chose. À part que je me sens lié à ce garçon par ce sentiment qu’il arrive à me transmettre.

D’autres éclats de rire proviennent dans notre dos, et une musique lourde s’échappe d’une fenêtre.

— Il ont l’air de s’amuser… soupire mon compagnon.

— C’est ta soirée ?

— Ça a jamais été ma soirée. J’aurais dû trouver ça bizarre qu’ils m’invitent… J’sais que les mecs ont peur que je les pelote et les filles que j’leur pique leurs mecs. Comme si j’avais que ça à faire…

Il y a ma peau, sur mon corps, ma chair encastrée au milieu de mes os, de mes muscles, de mes nerfs et d’un tas d’autres choses que je ne sais pas nommer. Puis il y a mon cœur. Et derrière mon cœur, une pointe. Une pointe qui appuie, comme sur un ballon de baudruche, et elle me terrifie. Une pointe qui veut percer, me faire explorer, me réduire à néant et mon réflexe, bien sûr, c’est de ne pas la laisser faire.

Et pourtant.

Je prends une grande inspiration.

— Écoute… Je ne sais pas trop quoi te dire. Je pourrais te déblatérer des tas de trucs bidons du genre « ne te laisse pas abattre, ce sont que des connards, accroche-toi, la vie mérite le coup, un jour tu auras tout oublié ».

Je ne le connais pas. Tout ce que je sais, c’est qu’il sèche plus que son linge, qu’il est majeur et gay. Et je ne devrais pas lui parler, parce que parler n’est pas une chose que je fais. Et je n’aurais pas dû l’écouter, parce que ce n’est pas ce que je fais non plus, et pourtant je continue.

— Ou même un truc du style, « je comprends ce que tu ressens, j’ai été avec des gars tout comme j’ai été avec des filles, mais je ne me considère pas comme bisexuel ».

Je le sens bouger près de moi. Comme s’il était mal à l’aise. Est-ce que c’est à cause de ce que je dis ? Ma voix est basse, elle n’est pas fluide et sûrement pas agréable à écouter. Peut-être qu’elle est comme au téléphone. Une oie savante qui parle. Ça fait un beau tableau.

— En réalité, je trouve ça complètement con que les gens ressentent ce besoin de nous foutre dans des cases. Je n’aime pas le sexe de quelqu’un avant sa personne, mais ça aussi ça a un nom, tu le savais ? Pansexuel, putain. Mais je ne veux pas qu’on me colle une étiquette moi, c’est quoi ce besoin de tout catégoriser de cette façon ? Je te parie que ça a été inventé par des gens qui n’y comprennent rien et que du coup ils se sentent obligés de trouver un nom rien que pour ça. Mais laissez-moi être ce que je suis sans me foutre une étiquette, j’ai l’impression d’être un putain de truc à bouffer dans un supermarché. Un pansexuel ? Allée B, juste à côté des boîtes de thon.

Il éclate de rire, si fort qu’il a pour réflexe de se cacher derrière sa main. Je me retrouve à pouffer moi-aussi, amusé par ma propre remarque. Jamais je n’ai été aussi virulent dans mes propos mais je me rends compte que ça devait sortir. Nous restons un petit moment tous les deux à rigoler comme deux nigauds jusqu’à ce que les ricanements cessent.

— Bref. Je suis désolé. J’aimerais être du genre à avoir des choses rassurantes à dire.

Il hausse une épaule, comme si ça n’avait pas d’importance, pourtant je sais que ça en a.

— Je ne peux pas trop te dire, là, à cause de tout ce que tu as sur la tronche, mais tu as l’air mignon, comme mec, et les gens qui te font chier manquent totalement d’ouverture d’esprit et tu peux être sûr qu’à cause de ça, ils louperont des tas d’occasions d’être heureux.

Je le vois rougir, une couleur plus subtile que le far à joue qui gâche ses pommettes.

— Donc… T’as déjà été avec des mecs ?

Je fais une petite moue, mes lèvres pincées sur le côté.

— Oui, mais j’ai eu de la chance, je n’ai jamais eu d’emmerdes avec personne.

— C’est comment ?

— Quoi ?

— D’être vraiment avec quelqu’un, avec un mec, de s’assumer.

— Tu veux vraiment savoir ?

Il hoche vivement la tête.

— Donne-moi ta main, dis-je en tendant la mienne au-dessus de son genou.

Il fronce les sourcils, interloqué et un peu perdu. J’insiste d’un coup de menton et, timidement, il amène sa main droite, les ongles vernis d’or, et la pose simplement sur ma paume ouverte vers les étoiles. Je referme mes doigts sur les siens, cherche les failles et les entremêlent, nous mêle et nous lie pêle-mêle. Il se cache en baissant les yeux mais je le vois rougir encore un peu plus. J’amène sa main vers moi, puis à mes lèvres et j’embrasse ses doigts.

— Voilà, avoué-je en posant nos mains emmêlées contre ma cuisse. Rien de plus, rien de moins.

Je pose ma tête contre le muret dans mon dos et je regarde les étoiles. Sa main tremble contre la mienne, mais je le laisse choisir s’il veut la retirer ou non. Il ne semble pas en avoir envie.

— J’ai été avec un mec qui supportait pas qu’on se touche en public, et au final, j’ai eu l’impression que même quand on était seul, il aimait pas ça…

Un espèce de ronflement s’échappe de mes narines, comme des naseaux d’un cheval, et je marmonne quelque chose que moi-même je ne comprends pas. Mais je ne sais décemment pas quoi lui répondre. Je lui sers la main, presque comme une excuse, mais à la façon dont un sourire parsème son visage, je me dis qu’il ne m’en veut pas. Je me mets à me concentrer sur ma respiration, la façon dont l’air s’immisce entre mes lèvres, s’infiltre dans mes poumons, se renouvelle puis s’échappe à nouveau de mes lèvres pour recommencer encore ce même cycle.

— Est-ce que tu écoutes ma respiration ?

Dans le silence, ma voix perce comme le cri d’une oie, il a raison.

Mais cette pensée m’a traversé l’esprit, et alors qu’il se gratte le coin du nez, il hoche la tête en même temps.

Je me tourne vers lui.

— J’ai besoin que tu me montres qui tu es.

Ses pupilles sombres se tournent vers moi, écarquillées. De ma main libre, je dégage ses cheveux, enlève la perruque et des mèches éparses dégringolent sur son front. Sa toison est plus courte que ce à quoi je m’attendais, et tandis que je balance cette immonde perruque plus loin, je ne le quitte pas des yeux.

Dès que ma main est débarrassée de cette chose qui ressemble plutôt à un hamster crevé, je passe mes doigts dans ses cheveux et les ramène en arrière, dégageant ses yeux, afin de ne pas avoir à les quitter. Plus l’obscurité tombe, plus ils me paraissent lumineux.

Avec douceur, mes doigts quittent ses cheveux et glissent le long de ses tempes et il ferme les yeux. Je lui intime de les garder ouverts, et pourtant, il les clos un peu plus encore, au point de grimacer. Alors je souffle avec tendresse, sur sa joue, comme je l’ai toujours fait quand j’avais mal quelque part. Chez moi, il n’y avait pas de bisous magiques – parce que c’est carrément sale – mais il y avait des souffles magiques. Et c’est tant pis si lui ne croit pas aux souffles magiques, moi j’y crois.

Je laisse ma peau caresser sa joue avant que mon pouce n’atteigne ses lèvres, et d’un geste simple et assuré, j’efface le rouge puissant qui maculait ses deux bouts de chair.

Je recule, regarde mon doigt maintenant recouvert de ce rouge collant, puis je me tourne de nouveau vers lui.

— J’avais raison, tu es plutôt mignon.

— J’trouve le mot mignon un peu péjoratif, confie-t-il, les yeux toujours fermés.

J’émets un petit rire avant de hausser des épaules qu’il ne voit pas.

Ses sourcils sont froncés et ses joues toujours rosies, mais il n’est plus question de far à joues. Je penche un peu la tête sur le côté et remarque que son oreille droite est percée à plusieurs reprises, et j’en frissonne rien que d’imaginer le mal que ça doit faire. Je passe mes doigts doucement sur les anneaux qui ornent le cartilage de son oreille, et je le vois frissonner tout entier.

Des émotions me frappent par vagues, et je suis obligé de cligner les yeux.

— C’est toi qui ressens ça, ou c’est moi ? demandé-je à voix basse.

— Re… ressentir… qu… quoi ?

Ma main descend dans son cou et se cale dans sa nuque. La mélancolie, les frissons, le mal de ventre, la peur, l’apaisement. Quelles sensations sont miennes, quelles sensations sont siennes ?

Mon visage se rapproche imperceptiblement du sien, et je prends une grande inspiration.

— Quand j’étais gamin, j’avais un meilleur ami. Il était le meilleur d’entre les meilleurs, mais il ressentait tellement de choses, et moi, j’avalais toutes ces sensations comme un asthmatique et son inhalateur. J’avais besoin de toutes ces émotions, tout le temps, avec moi. Je vivais tout comme lui, jusqu’à l’épuisement.

Bien que le garçon garde toujours les yeux fermés, il a l’air de boire mes paroles. J’ai un petit moment d’hésitation, et je me tais pendant de longues secondes. Pourquoi ai-je soudainement besoin de me confier à lui ? A-t-il réellement envie d’entendre cette histoire ?

— J’ai appris bien plus tard qu’il était autiste. Qu’il ressentait toutes les émotions puissance dix, et moi, je calquais sur lui parce qu’il était mon ami. J’ai aussi appris bien plus tard que je devenais invivable et faisais des crises quand il n’était pas là, parce que je n’arrivais pas à ressentir autant de choses que quand j’étais avec lui. J’étais son ombre, et j’aimais ça. Il a déménagé et on s’est perdus de vu, je ne me souviens plus vraiment comment ça s’est passé, j’étais jeune. Et alors, je n’ai plus rien ressenti chez les autres.

J’expire un long soupir pollué, comme avec un souffle magique, même si cet air se perd dans le vide.

— Jusqu’à toi. J’ai ressenti ta mélancolie, et ça me fait mal.

Ses yeux s’ouvrent enfin, emplis de tristesse.

— Et… Ton ami…

— Je l’ai revu il n’y a pas très longtemps. Avec lui, je ressens toujours tout au point d’en vomir, j’aime ça autant que ça me terrifie. Avec toi, c’est plus simple. Et plus fort aussi.

— J’ai pas forcément envie que quelqu’un soit triste à cause de moi…

— Je ne suis pas triste, j’ai mal.

— C’est pire.

— Non. C’est magnifique.

Il détourne le regard, mal à l’aise.

— Tu ne comprends pas ?

Il hausse une épaule et détache son visage de ma peau. Et sa main de la mienne. Il se lève. Il marche jusqu’à la perruque qui repose au sol. Il écoute les cris qui proviennent de la rue, de sa soirée, de ces gens qui se sont moqués de lui. Il passe une main dans ses cheveux courts, il frotte ses yeux de bronze.

— Non, pas vraiment. Quand j’suis arrivé sur ce toit, tout à l’heure, j’ai regardé le vide, et j’me suis dit que jamais je sauterais. Mais en même temps, j’avais cette envie profonde de plus rien avoir à voir avec personne. Sauf que c’est impossible à moins de sauter.

Il fourre les mains dans ses poches comme s’il cherchait quelque chose et piétine le sol à quelques mètres de moi.

— On est six milliards sur cette Terre. Il y aura toujours forcément quelqu’un pour venir me faire chier, quelqu’un qui me blessera et que j’blesserai. Et c’est trop fatiguant. J’veux plus personne dans ma vie.

— Pas même moi ?

Ma voix ressemble plus au cri que fait un moineau sur le point de tomber de son nid, et j’en suis le premier surpris. Mais le garçon me tourne le dos.

— T’étais pas censé rentrer dans l’équation… J’te connais même pas, et toi non plus tu me connais pas. Ce sont que des paroles en l’air…

Je me lève. J’ai l’impression que chaque os de mon corps craque sous mon poids. Mon cœur tremble, et j’ai l’impression de le tenir dans le creux de ma paume. Je me souviens de Benjamin, je me souviens de toutes ces journées à l’école où nous courrions dans la cour comme des fous, absorbés par ces sentiments que nous ressentions avec trop de vigueur. C’était comme des dizaines de tsunamis nous frappant le cœur, comme des centaines de couleurs envahissant notre champ de vision, comme des cris aigus emplissant nos tympans.

Et j’ai de nouveau envie de courir. Dégourdir ces jambes lourdes sous le poids des émotions.

Pourquoi maintenant, pourquoi ce soir, pourquoi avec ce gars. Je ne sais pas, et je me fiche des réponses. Parce que les réponses peuvent parfois tout gâcher, et il n’y a rien à gâcher ce soir. Ce moment, je le vis, et je n’ai pas besoin d’explications. Je n’ai pas à remercier le hasard, le destin ou le karma. Les choses arrivent parce qu’elles doivent arriver, autant parce qu’on les provoque. Je ne sais pas quel choix dans ma vie à provoquer ce moment, mais le résultat est là.

Je le vis.

Je m’approche de lui, en douceur. Je ne vois que son dos, la courbe de sa nuque, les cheveux fins dans son cou.

J’effleure du bout du doigt le creux de son dos. Il ne réagit pas, alors ma main monte plus haut, entre ses omoplates, puis dans sa nuque.

— On est six milliards sur Terre, et il y aura toujours des connards. Et il y aura des gens comme moi, et d’autres comme toi. Et des gens qui te feront sourire, qui te feront rire, qui t’admireront. Pourquoi penses-tu que c’est si dur de vivre ? Parce que trop de choses nous sont offertes pour qu’elles ne méritent pas qu’on se batte un peu pour elles. Et si tu m’as été offert, alors je vais me battre pour toi, parce que je n’ai rien de mieux à faire.

Je souffle sur sa nuque, cachant mon front dans ses cheveux.

— C’est comme ça que ça fonctionne…

Ses épaules tremblent sous ma main et il finit par se retourner. Ses yeux sont emplis de larmes, mais je vois qu’il se bat pour qu’elles ne dégringolent pas de ses joues.

— Pour quelqu’un qui aime ni parler ni écouter, tu t’en sors plutôt bien, en fait…

— Quand je sais ce que je veux… commencé-je en haussant une épaule.

Un petit sourire perce au coin de ses lèvres, et il passe un doigt sur sa bouche, comme s’il avait peur qu’il y ait encore du rouge dessus.

— Et tu me veux ? Tu trouves pas ça bizarre ?

— Pourquoi je devrais trouver ça bizarre ?

Bien sûr que je trouve ça bizarre, mais je continue de croire qu’il y a des choses qu’il ne faut pas expliquer.

Peut-être qu’il allait sauter, peut-être qu’il n’allait pas le faire, mais dans tous les cas, il m’a appelé et je suis venu. J’ai envie de lui dire à quel point il a été courageux, et que si je suis là c’est grâce à lui, grâce au téléphone. Je pourrais même dire que tout ça est grâce à Jacques, mon meilleur ami que je viens de planter royalement – quelle belle vengeance pour avoir voulu gâcher ma soirée avec cette fête pourrie à laquelle je n’irai jamais – ou bien même grâce à la bonté des gens qui passent leur soir du nouvel an dans un vieil appartement, devant un téléphone, à écouter les personnes dans le besoin.

— Je sais pas grand chose sur toi…

— Moi non plus, je ne te connais pas, assuré-je du tac au tac.

— C’est peut-être trop rapide…

Son visage se penche un peu en avant, tandis que son regard se perd sur ma bouche.

Je sais que j’aurai des tonnes d’occasions de lui dire qu’il a été courageux, je le sens. Pour une fois, je le sens, dans ce qu’il me transmet. Tant d’émotions chez l’autre qui m’ont fait défaut pendant des années. Et je ne le comprends que maintenant. C’est l’amour, qui me fait ressentir ça. Pas l’amour avec un grand A, pas l’amour des « je t’aime » romantiques. Mais l’amour au sens large, ce sentiment profond et inné. J’ai toujours compris mes parents, Jacques ou Benjamin. C’était tellement naturel de les comprendre que je ne l’ai pas identifié comme tel. Et voilà pourquoi je n’ai jamais compris les autres, parce que je n’ai jamais eu un peu de cet amour à leur donner, sûrement parce que je le gardais pour la bonne personne. Et on est sûrement loin de l’amour des chairs, des êtres et l’amour éternel – même si… même si j’en ai envie, que ce soir reste éternel – mais c’est le début.

Un tout petit début, un début qui fait croire que ça pourrait être allé trop vite, mais il en faut bien un, de début.

Lui-aussi, il le veut, ce début.

— On peut attendre demain, ou même l’année prochaine, ajouté-je dans un sourire malicieux.

Machinalement, je sors mon portable de la poche de mon manteau. Je l’allume et sa lumière me pique les yeux. Je lui montre alors l’écran.

— Il est vingt-trois heures cinquante-quatre… murmuré-je.

— Ok, alors rien à foutre, tant pis pour demain.

Sa main se pose sur ma joue et il amène mon visage vers le sien. J’ai juste le temps de voir ses joues se teinter avec force de rouge, et de sentir sa peau trembler contre la mienne.

Je ferme les yeux.

Ses lèvres ont le goût du sucre et la saveur des baisers nacrés des nuits interminables. Je souris contre sa bouche, et je referme mes bras autour de lui.

Je ne sais pas pourquoi je l’ai trouvé.

Peut-être pour le sauver.

Peut-être pour une toute autre raison.

Peut-être qu’il m’a trouvé.

Pour me réveiller.

Ou peut-être que c’est aussi pour une toute autre raison.

Mais peu importe pourquoi.

Ce n’est que le début.