Outlaws

Lena Shartiaud

# Chapitre 1

Blackdale – Colorado – 27 février 1860

L’hiver a été particulièrement rude cette année. La neige couvre encore les Rocheuses et le froid a figé le Rio Grande, empêchant toute embarcation d’atteindre la ville de Blackdale, perdue au beau milieu de nulle part entre les territoires comanches et les Arapaho. La seule route praticable qui longe le fleuve mène à Santa Fe, bien plus au sud, ce qui n’arrange pas les affaires de James Lloyd. Lui cherche à se diriger vers le nord. Il envisage Denver comme sa dernière solution s’il veut survivre une année de plus sur ces terres sauvages. Cependant, Denver est inaccessible et, de toute façon, il ne possède aucun laissez-passer. Il connaît peut-être bien la tribu Arapaho, mais avec les fortes tensions entre Peaux-Rouges et Visages-Pâles, il ne préfère pas tenter le diable et se résigne à quitter les cimes enneigées pour regagner ce qu’il se plaît à nommer sa « ville de rattachement ».

James talonne doucement les flancs de Thunder, le mustang qu’il monte, tout en ruminant sa mauvaise humeur. Blackdale City est une bourgade minière surpeuplée. À mesure que le cavalier traverse l’avenue principale large et bruyante, il aperçoit les commerces familiers grossièrement entassés entre les habitations.

Les élites marchandes, de plus en plus nombreuses, se plaisent à y faire prospérer l’économie afin de supplanter l’influence grandissante de Denver et de ses cinq mille habitants. Pourtant, en embrassant du regard l’allée boueuse dépouillée de verdure, terne au possible, James se demande où le maire et les citoyens de Blackdale en perçoivent les bénéfices. Les bâtiments paraissent tout aussi usés que leurs propriétaires.

Dix ans auparavant, il n’aurait jamais songé y poser ne serait-ce que le bout de sa botte, même pour tout l’or du monde. James estimait à l’époque que sa liberté était la plus grande des richesses. Originaire du Montana, il a été élevé dans la plus pure tradition des trappeurs du Grand Ouest. Son père avant lui avait connu l’âge d’or du commerce des fourrures. Néanmoins, à la fin des années 1830 et avec la conquête de l’Ouest, il a été de plus en plus difficile de composer avec cette vie déjà ardue et solitaire. Les hommes ne s’intéressent plus qu’à l’or de Californie ; voilà pourquoi aujourd’hui James dirige une nouvelle fois Thunder dans l’atmosphère polluée d’une petite ville minable aux illusions bourgeoises. Ici, les gens rêvent de modernité. James, lui, souhaite juste échapper à la misère qui a fini par le rattraper et retrouver sa liberté chérie dans les hauteurs du Colorado, à Blackdale Hill.

— Bonjour, monsieur Lloyd ! On redescend tôt cette année !

Devant le bureau de Poste, le trappeur soupire en avisant le jeune Scott Larson, droit dans son uniforme bleu. Il descend de cheval, réajuste son épaisse tunique en daim frangée, attache sa monture et, enfin, accorde un regard désintéressé à la pipelette de la ville.

— Pas le choix.

Trois petits mots et sa gorge lui fait un mal de chien. Il a passé les six derniers mois seul en pleine nature, ce qui ne favorise pas la gymnastique des cordes vocales. Sa voix est éraillée et basse, et de manière générale ça suffit à dissuader les gens de lui adresser la parole. James sait qu’il intrigue, qu’il fait peur. Mais Larson n’en a rien à carrer, comme à son habitude.

— Quelles nouvelles de la montagne ? enchaîne-t-il d’ailleurs, tout guilleret.

James hausse un sourcil condescendant.

— Il fait froid. C’est dangereux.

Le postier pousse une petite exclamation émerveillée – comme à chaque fois qu’il pose cette question idiote – tandis que James récupère les quelques toisons en sa possession. Il caresse un instant l’encolure mélèze de Thunder et passe devant Scott qui s’est mis à raconter une histoire de trains. Il ne prend pas la peine de l’écouter et trace sa route.

Blackdale City n’a pas changé. Toujours aussi impersonnelle. James aperçoit le clan des quatre « terreurs » : Lawrence Perry, Willard Lowe, Victor Hunt et Alexander Paterson, qui entrent dans le saloon. Il presse le pas lorsqu’il constate que le gérant, Ol’ Danny, remarque sa présence sur l’avenue. Pas question de perdre du temps avec eux. Dix ans que Danny Rose essaie de lui refourguer une de ses filles pour quelques dollars et « une heure au paradis ». James n’est pas croyant et n’a pas pour projet de le devenir.

Alors qu’il pense être tiré d’affaire, il croise Dottie Walsh, la femme du banquier. Une des seules femmes de cette ville minière, sans compter les prostituées qui sont légion dans le secteur. James ne l’aime pas. Elle sent trop le parfum et ses robes sont trop tape-à-l’œil. Elle ne l’apprécie pas particulièrement non plus, mais elle s’échine toujours à vouloir lui faire ouvrir un compte chez son époux. Heureusement, lorsqu’elle le voit, elle ne prend pas la peine d’engager la conversation. Ses yeux maquillés s’écarquillent puis elle rebrousse chemin.

Et voilà. Dans quelques minutes toute cette foutue bourgade sera au courant que le trappeur James H. Lloyd est de retour.

Ce dernier grogne dans sa courte barbe et réprime une quinte de toux en poussant la porte de Schwartzberg & Son. Une clochette tintinnabule. La seconde d’après, Schwartzberg fils est derrière le comptoir lustré, visage sévère et port altier. Il plisse le nez avec déplaisir lorsqu’il reconnaît son client.

— Ah, James Lloyd. Je vous croyais mort.

Ce genre de remarque arrive souvent. James est une bête de foire d’un autre temps, on s’en méfie, on ne le veut pas trop près de soi, car il côtoie les sauvageons, mais on est bien content lorsqu’il rend service… Il décide de ne pas répondre à la pique de ce gus aux rouflaquettes ridicules et pose plutôt sa marchandise sur le comptoir. Cinq fourrures en tout : trois de belettes, une de rat musqué et une de raton laveur. Pas une seule fourrure de castor qui l’aurait sauvé un hiver de plus. Devant ses maigres possessions, Schwartzberg ne peut empêcher un petit rire sarcastique de franchir ses lèvres.

— Eh bien, commente-t-il. Voilà qui est intéressant.

— Combien vous en donnez ?

— Si ce n’était que moi, rien du tout.

James serre les poings. Il se sent trop fébrile pour s’engager dans un débat stérile. Schwartzberg fils est bouché à l’émeri. Et con comme ses pieds par-dessus le marché.

— Ça ne vaut même pas une caisse de gnôle, poursuit-il en palpant la marchandise.

— Vingt dollars.

— Vingt dollars ! Vous plaisantez ? Et puis un cheval tant que vous y êtes !

— Un cheval, c’était ce que ces fourrures valaient il y a quelques années.

— Oh, par pitié ! Ce temps est révolu. Les trappeurs sont finis, Lloyd. Huit dollars pour le tout, c’est ma seule offre.

— Quinze.

— Huit.

— Douze.

— Huit.

James attrape Schwartzberg par le col de sa chemise immaculée, songeant avec satisfaction que ses mains pleines de terre vont sans doute ruiner le tissu.

— Douze dollars, répète-t-il d’un ton menaçant, ses yeux plantés dans le regard soudain affolé d’Arthur Schwartzberg.

Le temps s’allonge jusqu’à ce que le commerçant capitule. Il repousse le trappeur et s’époussette le veston d’un geste dédaigneux.

— Attention, Lloyd, vous êtes peut-être un intouchable, mais la roue tourne toujours, lâche-t-il en lui tendant l’argent.

James claque la porte sans un mot.

Six mois de traque pour douze putains de dollars. À ce rythme, il ne donne pas cher de sa propre peau.

La neige recommence à tomber sur la ville grouillante ; il en a déjà assez d’être ici. Mais puisque le temps se gâte, il se résigne à prendre une chambre pour la nuit. De retour auprès de son cheval pour lequel il paye une pension afin de le mettre à l’abri, il entend Jacoby, le barbier, lui proposer une petite coupe. Ici les gens ne connaissent pas d’entre-deux. Ils sont soit trop aimables, soit trop infects. Ça l’exaspère.

La chaleur du saloon lui remonte un peu le moral. L’endroit est bondé, bruyant, et pue un mélange aigre de tabac et de piquette. Il se dirige au pas de course vers le comptoir afin d’échapper à Lawrence Perry qui est déjà en train d’annoncer à ses copains, la voix pleine d’excitation, que le trappeur des Rocheuses est parmi eux. Parce que oui, en plus des gens trop aimables ou trop infects, il a son petit fan-club de pots de colle.

— Regardez qui voilà ! s’exclame Ol’ Danny. James Lloyd ! Quel bon vent t’amène ?

— La neige, faut croire.

Danny, vieux roublard costaud, se marre à gorge déployée et lui serre la main. Ce gars-là a toujours le sourire, c’est fascinant.

— Moi qui pensais que tu voulais enfin goûter à l’exotisme ! raille-t-il en désignant les quelques filles présentes dans le saloon. J’ai fait l’acquisition d’une délicieuse petite négresse. Elle te plairait.

Comme si Danny connaissait vraiment ses goûts en matière de femmes !

— Je prendrais plutôt un verre.

Le propriétaire des lieux hèle une grande tige rousse du nom de Lewis Cunningham. James l’a toujours trouvé étrange, celui-là. Il bosse dans un saloon, sert de l’alcool à longueur de journée, mais n’en boit jamais une goutte. Plutôt louche pour un Irlandais.

— Bon retour parmi nous, fait le rouquin en lui tendant un verre de whisky. C’est la maison qui offre.

— Merci, Lewis. Je prends aussi une chambre.

— Ça par contre, faudra payer, le taquine Danny qui prend le temps de faire les gros yeux à son employé.

James veut répliquer mais est emporté par une vilaine quinte de toux. Il sent une main ferme se poser sur son épaule et on porte à ses lèvres son verre de whisky.

— On t’a connu en meilleure forme, mon fils, s’exclame le révérend Hopkins en tapotant son dos.

James grimace. L’alcool apaise momentanément la brûlure de sa gorge. Il passe une main sur son visage en constatant qu’il est bouillant de fièvre. Enfin il avise le révérend qui, lui, doit en être à son cinquième verre. Soudain, il se rend compte de quelque chose. Il n’y avait pas vraiment fait attention à son arrivée, mais c’est plutôt clair à présent qu’il observe les visages radieux d’Ol’Danny, du révérend Hopkins, de Lewis Cunningham et de probablement tous les habitants de Blackdale, Arthur Schwartzberg excepté.

— Je peux savoir pourquoi tout le monde a une tête de ravi de la crèche ? marmonne James en détachant sa blague à tabac de sa ceinture.

Il n’a pas le temps de l’ouvrir que Hopkins la lui prend et se roule une cigarette.

— On t’a pas dit ? Ils vont faire passer le chemin de fer par chez nous ! s’enthousiasme Danny. Bull Fletcher est aux anges. Ils risquent de réquisitionner tous les forgerons du coin.

— Pas encore sûr, commente le révérend tout en faisant craquer une allumette. Des représentants ont inspecté les lieux. Ils ont pris des mesures avec d’étranges appareils, c’est tout. Par les temps qui courent, je doute qu’ils investissent dans ce genre de travaux. D’ici quelques années, peut-être…

Ol’Danny n’est pas de cet avis. Il s’embarque avec le révérend dans un débat animé dont James se désintéresse aussitôt. Il songe à Larson. C’était donc de ça que le jeune homme avait tenté de lui parler à son arrivée en ville… Eh bien si James pensait avoir touché le fond, voilà qu’il peut se mettre à creuser encore. L’arrivée du chemin de fer dans leur région signifie moins de terrains de chasse. Les compagnies de diligences en pâtiront, elles aussi. Putain de modernisation.

James finit son verre en abandonnant l’idée de récupérer sa blague. Il est trop fatigué pour empêcher le révérend de distribuer son tabac à tout le monde. « Voilà un homme de Dieu bien généreux ! », entend-il à sa gauche. Au fond du saloon, un petit groupe a engagé une bagarre un peu mollassonne. Tous sont trop imbibés pour réellement rendre les coups. Un vieil homme aussi sec qu’une branche d’arbre mort fait chanter son harmonica en plein dans les oreilles de James, qui serre les poings pour se retenir de le frapper. Ce joyeux vacarme lui rappelle pourquoi il a choisi de devenir trappeur.

À quelques tables de là, Lawrence Perry, chef des trois autres petites frappes qui essaient désespérément de se donner un genre, observe James Lloyd en faisant rouler son cigarillo entre ses lèvres. Une santiag négligemment posée sur une chaise vide, un bras sur le dossier de celle de Willard Lowe, il ne le quitte pas des yeux.

— L’Indien blanc a toujours pas ramené sa squaw en ville, lâche Paterson en réajustant son Stetson plein de poussière.

— Qu’est-ce que tu racontes, idiot ? répond Lowe.

Il lui file une tape derrière le crâne et Alexander Paterson riposte aussitôt. Perry lève une main autoritaire.

— On se calme, les gars. Lloyd a sans doute une bonne raison de pas amener sa femme ici.

— Moi, j’vais vous dire, Lloyd il a pas de femme. Indienne ou Blanche, rajoute Lowe. Et y’a une raison à ça.

— Commence pas avec tes rumeurs à un cent, le prévient Victor Hunt en souriant.

— Laisse-le parler, Vic. On t’écoute, Willy. Pourquoi Lloyd n’aurait pas de squaw ?

— Ou de femme blanche, rajoute Paterson.

— J’ai entendu ça l’autre jour, chez le barbier. Paraît qu’il a affronté un ours brun dans les Rocky Mountains et que la bête lui a carrément arraché ses outils d’un coup de griffes !

— T’as une preuve, peut-être ?

— Demande au doc ! Il aurait tout vu.

— Et depuis quand le docteur Bennett crapahute avec Lloyd ?

— Nan, Bennett l’aurait soigné l’hiver dernier, explique Lowe avec patience. Les gars, ce type est vraiment une légende. Il l’a tué à mains nues, l’ours !

Les autres s’esclaffent et trinquent en l’honneur du trappeur, même si personne ne croit un seul mot des divagations de Willard Lowe.