Sous le toit de minuit, tous les baisers sont gris de Juliette Marrati

Sous le toit de minuit, tous les baisers sont gris

Juliette Marrati

Nouvelle Sous le toit de minuit, tous les baisers sont gris offert par Juliette Marrati.

***

Sois à l’heure, qu’il a dit. Fais-toi beau, qu’il a dit. Ne viens pas les mains vides, qu’il a dit…

— Tu te moques de moi ?

— Non, désoléééééé…

Je fais en sorte que mon visage ait l’air le plus blasé possible alors qu’un petit coup d’œil à l’horloge dans son dos m’indique que je suis pile à l’heure, tandis que je sens le poids des trois bouteilles d’alcool dans mon sac à dos et que le col de ma chemise à motifs de petites ancres de bateau me serre le cou.

— J’en ai pour trente minutes à tout casser…

Je fusille littéralement du regard mon meilleur ami comme s’il était mon ennemi juré. Je déteste lorsqu’on me force la main – ce qu’il a clairement fait en foutant en l’air nos plans de passer le nouvel an tous les deux devant la télé à regarder les trois Bridget Jones – et encore plus quand on me donne des directives – sois à l’heure, fais-toi beau, ne viens pas les mains vides – et qu’on ne respecte pas sa propre parole. Mes parents me répètent souvent que je ne suis pas vraiment quelqu’un de tolérant et que les attentes que j’ai des autres sont trop élevées. Parce que c’est trop demander un peu de respect ? À quoi bon revenir sur sa promesse pour m’emmener dans une soirée pourrie – et masquée, en plus – pour finalement ne pas être à l’heure ? Voilà pourquoi je ne suis pas tolérant. J’ai trop souvent fait tout ce qu’on me disait de faire pour que les gens en retour ne respectent pas leurs engagements.

Il m’avait promis qu’il serait changé lorsque j’arriverais à son truc de bénévolat bizarre, et qu’on aurait plus qu’à partir directement à cette fête pourrie – oui je suis de mauvaise foi.

— Et qu’est-ce que je suis censé faire pendant trente minutes ? râlé-je.

Je jette un coup d’œil autour de moi. Nous nous trouvons dans l’un de ces vieux bâtiments de Paris qui coûte un bras le mois. Les pièces sont séparées par deux grandes portes en bois et toutes les armatures de la pièce sont peintes en blanches. Le mobilier semble tout droit sortir du château de Versailles il y a deux siècles. Mais ce ne sont que des locaux qui sont loués de temps en temps par des entreprises, et en ce soir du 31 décembre, ils sont laissés gratuitement à l’association dont fait partie mon meilleur ami – Jacques le Jacquouille, ou plutôt ce soir, le casse-couilles.

— Tu réponds au téléphone… marmonne-t-il, mal à l’aise.

Le col de ma chemise se resserre encore un peu plus autour de ma nuque, et mes yeux s’écarquillent comme deux soucoupes volantes.

— Quoi ? Parce qu’en plus je dois répondre au téléphone ?? répété-je, au bord de la crise de nerfs.

Jackie Casse-Couilles se ratatine sur lui-même, mais se permet tout de même un regard désabusé dans ma direction.

— Bah oui, sinon autant qu’on se barre tous les deux direct. Mais je peux pas faire ça, tu comprends ? Il faut répondre au téléphone, on ne sait jamais…

— On sait jamais quoi ? Non, mais tu m’as vu ? J’ai une tête à vouloir répondre à ce putain de téléphone ?

— Tu fais comme dans Le Père Noël est une ordure, et tout ira bien…

Cette fois, un espèce de son étrange s’échappe de ma gorge. Je l’identifie comme un mélange entre le grognement d’un cochon et le cri perçant d’un perroquet qu’on égorge.

— Tu veux dire que je vais devoir répondre à des gens qui vont me dire « je t’encule Thérèse » ?

J’ai vu Le Père Noël est une ordure des dizaines de fois. Avec ma mère, on s’amuse même à balancer des répliques de temps en temps, comme celle que je viens de citer, qui est l’une de mes préférées. Avec « je ne comprends pas l’intervention de cette grosse femme » lorsque Thierry Lhermitte dévoile son tableau à Thérèse où on voit une femme – supposée être Thérèse – nue, courant dans la nature avec un cochon. Sauf que cette comédie de Noël se termine tristement et qu’à aucun moment ils ne sont sérieux.

Or, là, c’est la vraie vie, et il faut être sérieux.

— Ou pire, je vais me retrouver avec un Christian Clavier travesti aux fesses. Il va appeler à deux doigts de se tirer une balle et il va venir me hanter.

— Il le hante pas, dans le film.

— Non, mais il les traque, vient jusqu’à l’appartement et il drague Thierry Lhermitte, et je n’ai pas besoin de te faire un dessin de la fin du film…

— Ça se passe pas comme ça… Les gens appellent, ils veulent juste discuter, pas se sentir seuls, et surtout, être écoutés. Alors, écoute. Contente toi d’écouter. C’est ce que tu fais de mieux, non ?

C’est ce que je fais de pire. Je ne sais pas écouter les gens.

Cette fois, le sourire clairement assassin que je lance à mon meilleur ami finit de détruire les plus petites traces de courage qu’il avait encore en lui pour me tenir tête. Il ramasse son sac et s’enfuit en courant.

J’ai envie de le suivre, ou tout simplement de me tirer aussi de cet appartement, mais j’entends la voix de la personne dans la pièce d’à côté. Une voix douce, apaisante, qui parle, qui rappelle à quelqu’un que c’est une soirée agréable, qu’ils ont prévu de la neige pour demain, et que ce sera sûrement un beau spectacle devant lequel se réveiller.

J’observe la porte par laquelle mon soi-disant meilleur ami a pris les jambes à son cou, et j’hésite encore. Les peintures accrochées au mur semblent dégouliner et le blanc de la pièce me donne la nausée. J’ai beau être un brin intolérant, râleur et sans empathie, je ne suis pas non plus un lâche. Je laisse donc tomber mon sac, et en percutant le sol, les trois bouteilles d’alcool font un bruit sourd. Je me débarrasse de mon gros manteau noir et le pose sans politesse aucune sur le bureau. Le bois est lisse et je passe doucement ma main dessus. Un téléphone fossile, sûrement créé dans les années 80, est posé au centre du meuble. Son combiné noir déteint avec le blanc de la pièce.

Je vais m’asseoir dans le fauteuil à roulettes et tourne trois fois sur moi-même avant de regarder ma montre à mon poignet. Déjà quatre minutes que Jackie le CrocCouilles s’est fait la malle et pas d’appels. Si les choses continuent comme ça pendant encore vingt-sept minutes, tout ira bien.

J’arrête le siège de tourner sur lui-même et je regarde le téléphone presque avec défi. Si quelqu’un appelle, je sais déjà que je vais décrocher, parce que comme je l’ai dit, je ne suis pas un lâche, mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir dire ? Dans le fond, j’ai presque envie que ce fichu bigot sonne et que je vois de quoi je suis capable. Comme lorsqu’on a ces pulsions un peu étranges, au bord d’une falaise, s’imaginer sauter, avec un rasoir dans les mains, s’imaginer se couper la peau, avec une personne devant nous dans les escaliers, s’imaginer la pousser. Juste pour savoir ce que ça ferait.

Je ne suis pas le seul à ressentir ça, rassurez-moi ?

Je passe une main sur mon visage. À tous les coups, c’est le cas, et je vais devoir cocher la case psychopathe à mon prochain bilan de santé.

Le téléphone se met soudainement à cracher une sonnerie stridente et je sursaute, mon cœur dératant dans ma cage thoracique. Les tonalités se font écho jusqu’à ce que je me décide à avancer le bras vers le combiné et à décrocher. J’ai le souffle plus court que je ne l’aurais cru, et la crainte d’entendre la voix de quelqu’un au bout du fil me terrifie.

— Allô ? articulé-je au final.

Pas question de se laisser terrasser juste par une personne invisible, présente uniquement par un procédé technologique reliant des câbles et des réseaux entre eux. Au pire, je ne verrai jamais cette personne en vrai. Peu importe ce qu’elle me dit, ce qui lui arrivera ne pourra pas être ma faute, ne pourra pas être la faute de mon manque d’empathie, de ma difficulté à comprendre ce qui anime les autres.

— Euh, oui, bonsoir…

La voix féminine au téléphone tremble un peu. Je ne saurais pas vraiment lui donner d’âge. Le timbre ressemble à celui de ma mère, et je m’enfonce un peu plus dans le fauteuil.

Je suis tenté de commencer à tourner sur moi-même, mais le combiné est relié au téléphone par un câble et je suis sûr à quatre-vingt-dix-huit pourcents sûr que c’est une mauvaise idée – et même si les deux pourcents restants semblent être une bonne idée, je résiste à l’envie.

— Je suis désolée de vous déranger, dit la voix, mais je suis tombée sur votre prospectus sur mon pare-brise, et je me suis dit… enfin, parce que là… je dois… et je ne me sens pas…

Un sentiment de panique profond monte en moi. Si les gens pensent que parce que j’ai des difficultés à m’intéresser à leurs sentiments, je n’en ressens pas, ils se trompent.

— Je n’entends pas très bien, vous êtes sûr que vous captez ?

— Pardon, je… je ne sais pas… Je n’ai pas… Euh, je crois que j’ai quatre barres… Et vous ?

— Bah, mon téléphone ressemble au dentier de mon arrière-grand-père, alors je vous avoue que je ne crois pas qu’il sache ce que c’est que des barres…

Un petit couinement de souris me parvient à l’autre bout du fil, et je comprends que c’est un ricanement.

— Vous n’avez pas à vous excuser, ce numéro de téléphone est fait pour que vous l’appeliez et que vous parliez alors…

— C’est vrai ? Parce que j’ai… Enfin… Je dois aller à ce repas de famille et…

— Les repas de famille, ça craint.

Ma voix est monocorde. Elle utilise les codes assimilés depuis des années pour toutes les discussions où je dois écouter les gens parler sans savoir vraiment pourquoi ils ont besoin de me raconter leurs problèmes et sans comprendre réellement pourquoi ils ressentent ce genre de choses. Mais pour une fois, la distance que crée ce téléphone avec cette inconnue me rassure et me fait croire que je ne suis pas aussi détaché que je le suis vraiment.

— Les miens encore plus… souffle la femme. Toute ma famille est réunie, pour le meilleur et pour le pire, mais le pire version pire du pire, vous voyez ?

Je hoche la tête, réflexe automatique quand une discussion m’ennuie et que je ne sais pas quoi répondre. Soyons clair, je n’ai rien contre cette femme, le fait qu’elle ne me voit pas, que je ne la vois pas et que je ne la verrai sûrement jamais me permet de me sentir moins connard que je ne le suis, et on ne va pas dire que cette situation est aussi catastrophique que je ne le pensais, mais les habitudes ont la vie dure.

Sauf quand je me rends compte qu’elle n’a pas pu voir mon hochement de tête et que je l’entends renifler.

— Oui, je crois que je vois…

— Ils n’arrêtent pas de me tanner sur mon petit ami inexistant et le fait que l’horloge tourne, et que je n’ai toujours pas d’enfant et que j’ai six kilos en trop. Ma mère est obsédée à l’idée de me caser avec le premier venu, et je sais que ce soir, ça ne va pas louper, elle a sûrement invité des voisins en plus et…

— Si l’un d’eux a un pull avec un renne dessus, vous devez vous jeter sur lui, vous comprenez ?

Les reniflements laissent la place à de nouveaux ricanements.

— Vous croyez ?

— Ce sera peut-être l’homme de votre vie… A moins que vous ne préféreriez sa sœur, c’est comme vous voyez, mais s’il y a des rennes, il faut sauter dessus, d’accord ?

Je tourne un peu sur moi-même jusqu’à ce que je me rende compte que même les deux pourcents qui auraient pu être une bonne idée ne le sont pas. Obligé de tourner dans l’autre sens pour me dépatouiller du fil qui m’avait ligoté.

— Et s’il ne porte pas de pull avec un renne ?

— Crachez sur la dinde.

Cette fois, la dame explose de rire. Puis c’est le silence. J’entends le ronronnement d’un moteur.

— Ça m’a fait du bien de parler avec vous.

Je ne sais pas trop quoi répondre alors je me contente d’émettre un petit son caché derrière un raclement de gorge.

— Bonne soirée, conclut-elle avant de raccrocher.

Je repose le combiné sur le socle du téléphone et je m’affale dans le fauteuil, me retenant de poser les pieds sur la table. Au final, ça n’a pas été si horrible que ça. Je ne comprends toujours pas pourquoi JacCouilles fait ça tous les soirs de nouvel an depuis qu’il est majeur, mais si ça pouvait se passer comme ça jusqu’à ce qu’il revienne, ça serait super.

Contrairement à moi, mon meilleur ami essaye de racheter son statut de looser mérité à cause du terrible épisode du sac à caca dans sa trousse. Pas facile dans un lycée de prépubères sans cœur de s’appeler comme les trois quarts des grands-pères de ces mêmes lycéens. Et si je n’ai pas le statut de looser, pour ma part, j’ai bien celui du provincial aux cheveux hirsutes et aux oreilles décollées.

Dumbo a depuis quelques temps laissé sa place, grâce à la chirurgie esthétique qu’a exigée ma mère comme un cas de force majeur, à deux oreilles parfaitement proportionnées et positionnées. Et même si, honnêtement, je n’étais pas vraiment OK pour passer sur le billard et me faire endormir à renfort de gaz qui pue dans le nez, soyons franc, les choses ont changé. La nature humaine démoniaque de mes camarades de classe a fini par me jeter aux oubliettes et me laisser vivre tranquillement. Et si j’ai bien appris une chose, c’est qu’il ne faut jamais attendre quoi que ce soit de qui que ce soit, et qu’on est jamais mieux servi que par soi-même.

Encore plus maintenant, où les gens se croient dans leurs droits de dire tout et n’importe quoi à quelqu’un, en pensant que ça fait partie de leur liberté d’expression. Eh bien non, très cher. Je rappelle que la liberté de l’un s’arrête là où commence celles des autres, et je suis fatigué d’entendre les gens se juger entre eux pour un oui ou pour un non parce qu’ils estiment qu’ils ont le droit de dire ce qu’ils pensent. Ils ont aussi le droit de se respecter les uns les autres et aussi de se montrer gentil.

J’allais dire empathique, mais ça serait franchement gros de ma part. Oui, je ne suis pas empathique et je ne comprends rien à l’espèce humaine, mais en contrepartie, je fais toujours attention à ce que je dis, quand je dois parler des autres – moins quand je dois parler de moi. C’est pour ça que la plupart du temps je préfère ne rien dire, et surtout ne pas écouter. Ça m’évite d’avoir forcément à réagir. Et si les gens pensent que je suis sans cœur et que je me fous totalement de leurs vies – qu’ils sachent qu’ils ont en partie raison – c’est aussi, et surtout, parce que moins j’en sais, mieux je me porte. Et, moins j’en sais sur eux, leurs sentiments, leurs vies, leurs râleries, moins je risque d’avoir à interagir avec eux et les blesser parce qu’ils me forcent à leur répondre.

Je regarde ma montre. Avec tout ça – le coup de téléphone plus mon énervement généralisé pour la race humaine – il ne me reste déjà plus que treize minutes à tenir. Une fois la demi-heure passée, JaCasseCouilles reviendra et il sera remplacé, et nous irons à cette soirée immonde où nous devrons nous parer d’un masque italien au nez long et nous mêler à la foule.

Je m’élance avec le fauteuil à roulettes, fais trois tours sur moi-même, et commence à faire mine de m’envoler vers le fond du bureau lorsque le téléphone sonne. Oh non, je pensais que je serai tranquille…

Je jette un œil au cadran à mon poignet. Il ne reste que sept minutes. Pourquoi a-t-il fallu que ce fichu téléphone sonne à nouveau ? Je n’aurais peut-être même pas le temps de parler ou d’avoir à dire quoi que ce soit. Et si je ne décrochais pas ?

Je me ramène vers le bureau en faisant rouler le fauteuil au ralenti, puis je pose mon front sur le bois verni du meuble. Le combiné hurle sa sonnerie à mes oreilles. Peut-être même que tout l’immeuble l’entend, et par la même occasion, se rend compte que je ne suis pas en train de décrocher.

Toujours le front contre le bureau, je cherche à tâtons le téléphone et décroche. Je pose le combiné juste à côté de mon oreille et je tourne la tête, de façon à me retrouver avec la joue collée contre le bois et la bouche juste devant le bigot.

— Allô ? marmonné-je.

Un silence me répond, et je suis à deux doigts de raccrocher lorsque j’entends un petit tintement de l’autre côté du combiné.

— Ouais, euh, allô ?

— Allô ? répété-je, blasé.

— Oh, pardon. J’pensais pas que quelqu’un allait réellement répondre…

Je pousse un long soupir.

— Bah alors pourquoi vous avez appelé ?

Mauvais point sur l’échelle des points en sociabilité.

Un petit rire monte de l’autre bout du fil. Et la voix masculine qui parle dans le combiné se racle la gorge.

— J’crois que même si vous aviez pas décroché, j’aurais fait comme si y’avait quelqu’un au bout du fil…

La voix est grave et profonde, un peu tremblotante sur la fin de ses phrases, et trop vive au début, mais elle est agréable à écouter.

— Vous voulez parler, c’est ça ? Je vous écoute, c’est ce que je fais de pire…

Nouvel éclat de rire. Je ne me pensais pas aussi drôle. Je ne sais pas si je me prends au jeu, mais dans le fond, je ne me sens pas aussi bête que ça. Je me gratte le coin du nez contre le bois verni tout en faisant bouger un peu le fauteuil de droite à gauche.

— J’sais pas vraiment si j’avais envie de parler…

— Vous êtes bien le premier.

Je renifle sec alors que je sens une douleur dans ma joue à force de garder cette position.

— Vous avez eu beaucoup de monde ce soir ?

Je hausse une épaule avant de me rappeler qu’il ne peut pas me voir.

— C’est ma première fois, ce soir. Avant vous, je n’ai eu qu’une personne.

— C’est pour ça que votre voix donne pas du tout envie d’avoir une discussion avec vous, ricane le garçon au téléphone.

Je me pince les lèvres.

— Vous êtes déçu ? Vous vouliez une petite voix mielleuse et lancinante ? Le téléphone rose, c’est un autre numéro.

Encore ce rire. Il doit être bon public.

Le garçon doit bouger parce que j’entends l’appel du vent dans ses vêtements.

— Peu importe la voix, ça me va. J’avais juste envie d’me dire que quelqu’un, quelque part, m’entendait respirer. Vous savez, respirer, c’est un peu ce qu’on fait de mieux.

— Ce qu’on fait de bien, aussi, c’est les churros.

Je me redresse et attrape le combiné du téléphone que je cale entre mon épaule et mon oreille. Mes doigts s’entremêlent au fil et je me concentre sur la voix de ce garçon que je ne connais pas. Ou plutôt sa respiration, parce qu’il n’a pas l’air de vouloir recommencer à parler.

Pendant un sacré moment, en fait.

Et c’est là que je la sens, même au travers des fils et des réseaux qui me lient à ce gars. La mélancolie. Une puissante mélancolie. Un sentiment que je n’ai jamais connu jusqu’ici mais qui a l’air d’empâter mes veines maintenant que je le ressens pour la première fois.

— Je vous entends respirer, vous avez une belle respiration.

Je ne sais même pas pourquoi je dis ça.

— J’aimerais que vous ayez raison.

— P-pourquoi ? bégayé-je, attaqué de nouveau par cette vague de brume.

— Parce que c’est dur, et j’aimerais ne plus avoir à le faire.

Ma voix se bloque dans ma gorge, et je me fige, les doigts prisonniers du fil à ressort du combiné.

— J’aurais pas dû vous appeler, grommelle le garçon au bout du fil.

Un nouveau souffle puissant fait interférence dans le combiné et je remarque que mon cœur est en train de paniquer, de faire monter les turbines en flèche et que la vague de mélancolie menace de me faire chavirer de mon propre navire.

Je le pressens, il va raccrocher.

Mais je ne peux pas le laisser faire ça.

— Vous êtes où ?

Sa respiration a un soubresaut, et je comprends qu’il est surpris.

— Écoutez, j’dois vous paraître un peu fou, voire totalement déséquilibré à cause de c’que j’ai dit avant, et oui, j’me sens un peu seul, j’ai peut-être un peu trop bu vu l’heure, mais…

— Vous êtes où ? répété-je.

Le silence me répond.

Nouveau souffle dans le combiné, nouvelle attaque du vent. Nouvelle vague de mélancolie. Si ce n’est pas la mienne, est-ce que ça veut dire que c’est la sienne ? Est-ce que je ressens ce qu’il ressent ?

— Vous voulez vraiment…

— Je n’aime pas trop me répéter, le coupé-je.

Il pouffe de rire, mais la mélancolie est toujours là.

— Venez au 113 rue Saint-Honoré, vous allez voir une petite porte entre deux entrées d’immeubles. Montez tout en haut, j’suis sur le toit.

Et il raccroche. Est-ce qu’il a raccroché aussi vite en pensant que je n’arriverais pas à l’entendre ? Ou bien pour ne pas me laisser le temps de réfléchir ?

Sauf que j’ai très bien entendu, et je ne suis pas du genre réfléchi, comme garçon. D’ailleurs, je suis déjà debout, l’adresse gravée dans ma mémoire, se mêlant à tous ces souvenirs qui, pour une raison que j’ignore, ne disparaîtront jamais. Des dizaine de petits détails insignifiants, la couleur du t-shirt de ma mère le jour de mes huit ans, la tâche blanche sur le dos de mon premier chien, la note d’un de mes devoirs de français en cinquième, le prénom de la première fille qui m’a fichu une claque et la couleur des yeux du garçon que j’ai rencontré pendant mes vacances entre la seconde et la première.

Je laisse le sac aux trois bouteilles d’alcool contre le bureau, j’attrape mon manteau épais noir qui descend jusqu’à mes genoux, je récupère dans ma poche mon bonnet gris que je m’enfonce sur la tignasse épaisse que je porte sur la tête et je sors de ce bureau.

Je regarde ma montre. Jacquot le CrocCouille a déjà trois minutes de retard.

Je pianote sur mon téléphone en sortant de l’immeuble pour voir où se trouve ce fameux 113 rue Saint-Honoré. Dans le premier arrondissement de Paris. Je m’engouffre dans le métro et je dévale les marches pour monter de justesse dans l’une des rames. Je m’assois sur un siège et je me rends compte que ma jambe vibre, comme si elle était possédée par une force étrangère. M’aidant de la paume de ma main, je tente de me masser le genou, pour le calmer, et je souffle longuement.

Mais qu’est-ce que je fais ?

Ce mec n’allait sûrement pas sauter. Il a juste appelé parce qu’il se sentait un peu seul. Il a avoué avoir bu. Il est déjà vingt-deux heures. Il a sûrement passé un mauvais début de soirée et il a peut-être l’alcool triste. Pourquoi je me suis senti obligé de me bouger les fesses, pour une fois ? Parce que j’avais l’impression de ressentir la même chose que lui. Non, j’avais l’impression de ressentir exactement ce qu’il ressent, alors que je ne le connais pas, ni lui, ni sa vie et je ne l’ai même jamais vu, il n’était pas avec moi dans la même pièce.

J’arrive à l’adresse avant de comprendre pourquoi j’ai finalement levé mes fesses de ce fauteuil au milieu de ce décors digne du Père Noël est une ordure rencontre 2001 l’Odyssée de l’espace, et mes pas me guident d’eux-mêmes vers l’accès entre les deux entrées d’immeubles.

Comme si j’avais fait ce geste toute ma vie, je pousse la porte battante, prends soin de laisser claquer la porte dans mon dos et monte les marches, les mains engouffrées dans les poches de mon manteau. Des mèches hirsutes, un blond mélangé à un roux poisseux, me tombent devant les yeux, échappées de mon bonnet telles des serpents s’extirpant d’une cage à barreaux.

J’arrive finalement au bout de cet escalier escarpé et alors que, les mains toujours dans les poches, je pousse la porte, je suis bloqué net. Merde, le battant résiste à mon épaule. Oui, je suis du genre partisan du moindre effort. Et aussi, j’ai cette psychose un peu poussée qui m’interdit de toucher n’importe quoi avec mes mains nues. Je suis l’idiot qui ne se tient jamais dans le bus, qui ne serre pas la main d’inconnus et qui ne ramasse jamais rien par terre, même si c’est un billet de vingt euros – honnêtement, ça ne m’est arrivé qu’une fois, et bien sûr, je ne l’ai pas ramassé. Mais voilà, il s’avère que moi, la pub avec les chiffres, bah c’est mon mantra. Cette vilaine pub qui montre les bactéries et les microbes sous forme de chiffres qui se trouvent sur tout ce qu’on ramasse, sur nos doigts et même dans nos bouches. Si vous n’avez pas vu cette pub, bah regardez-là, vous comprendrez. Le pire, c’est le moment où un enfant innocent – un petit démon déguisé – joue par terre – PAR TERRE – avec son espèce de G.I Joe refait et un mouchoir – mais qui joue avec des mouchoirs ??? – et ce petit démon, pardon, enfant, est rattrapé par sa mère juste avant que tous les chiffres sur le mouchoir n’aillent sur son Ken démoniaque et dans ses mains. Traumatisant.

Attention aux chiffres. Faites attention aux chiffres.

Bref, il est hors de question que je pose les mains là-dessus, et quand je dis là-dessus, j’entends cette poignée rouillée.

Silence. J’entendrais presque une mouche voler si j’avais assez d’imagination pour prétendre que les araignées savent imiter le son d’une mouche. Parce que des araignées, j’en vois plein dans les coins, mais pas trace d’une mouche. Elles les ont peut-être toutes mangées.

Est-ce que je ne suis pas en train de me trouver une excuse pour ne pas aller sur ce toit ?

Et si le mec a sauté ?

Non, putain, il n’a pas sauté. Il ne va pas sauter. Et il n’en avait pas l’intention, à la base. Il avait l’air un peu tristounet, mais il ne comptait pas sauter. Alors pourquoi tu as bougé tes fesses ? Tu es inquiet, avoue-le. Et s’il saute, ça sera ta faute, parce que tu aurais pu te montrer sympa mais tu ne l’as pas fait tout ça parce que tu es un dépravé social.

Je finis par tourner la poignée avec mon coude. Elle glisse plusieurs fois mais finit par s’actionner et aussitôt un souffle puissant fait danser mes petites mèches folles et s’infiltre même au travers de l’épaisseur de mon manteau.

Je m’invite sur le toit et mon regard parcourt l’immensité voilée de l’horizon face à moi. Le soleil s’est couché depuis longtemps, mais à cette hauteur, on peut apercevoir un mince filet orangé vers l’ouest. Les lumières des immeubles, de la rue et même de la tour Eiffel viennent danser sur la noirceur qui a gagné les rues.

Je rentre précautionneusement la tête entre mes épaules, réchauffant mes joues contre le col qui gratte de mon manteau. Je baisse les yeux et je remarque que le sol du toit est fait en parquet, comme celui qu’il y a à côté des piscines, et si j’y regarde de plus près, ce sont bien des plantes que je vois un peu partout. Et aussi un minibar, juste à côté de la porte d’entrée. Et… Serait-ce un canapé, contre le rebord, là-bas ? Ok, ce toit est aménagé. Ce n’est pas une propriété privée, si ? Je n’ai pas délaissé ma soirée Bridget Jones pour un bal masqué, puis pour une garde à vue.

— Eh bah putain…

La voix me fait sursauter, portée par le vent, et je me retourne comme un gamin pris la main dans le sac.

Assis par terre, contre le muret, les jambes étendues devant lui… Christian Clavier déguisé en femme, exactement comme dans le Père Noël est une ordure. Vous déconnez ?! J’ai dit à JackàCouilles que je ne voulais pas me retrouver comme dans ce putain de film avec un travesti qui me court aux basques et finit par se tirer une balle dans le pied. Qu’on me court après, c’est gênant, parce que je ne sais jamais comment réagir, mais je peux encore le supporter. Mais une balle dans le pied, à quel moment quelqu’un veut faire face à ça ?!

— Je m’attendais pas à ce que vous ayez cette tête ! dit le garçon avec un grand sourire.

Et en plus, il me pique ma réplique ! Moi non plus je ne m’attendais pas à me trouver nez à nez avec un garçon au visage barbouillé maladroitement de maquillage, une perruque aux cheveux noirs et gominés sur la tête, dans une robe léopard, avec des bottes en cuir lui montant jusqu’aux genoux et… est-ce bien ce que je vois ? Des collants en résille.

Alors, stop, je mets tout sur pause.

Pause, pause, pause.

N’allez pas croire que je n’aime pas les personnes qui se travestissent. Libre à chacun de faire ce qu’il a envie, de porter les vêtements qu’il veut, de se maquiller et de vivre sa vie comme il l’entend. Mais il m’a pris de court… Et son accoutrement est tellement grotesque que je suis désolé, mais personne ne pourra jamais y croire. Alors soit c’est une mauvaise blague, et je trouve ça vraiment méchant de se moquer des travestis de cette façon, soit, je suis vraiment désolé pour lui parce qu’on dirait mon arrière-grand-tante passée trois fois à la machine puis deux fois de trop au sèche-linge et ensuite peinte par un enfant de deux ans.

— Et moi dont…

Le garçon a une moue en baissant les yeux sur ses jambes. Mon cœur est alors attaqué de nouveau par cette mélancolie.

— Mais si on en revient à moi, je peux savoir pourquoi vous pensiez que je n’aurais pas cette tête ?

Il hausse une épaule. Je remarque qu’il tient dans ses mains une bouteille d’alcool vide.

— Honnêtement, votre voix est un peu… Au téléphone, on dirait que vous parlez en couinant comme une oie. Votre voix va pas du tout avec votre corps…

— Qu’est-ce qu’il a, mon corps ?

— Bah vous êtes… Vous voyez quoi.

Il fait un geste pour englober ma silhouette, debout, les pieds ancrés dans le sol à quelques mètres à peine de lui.

— Non, je ne vois pas.

Il relève les yeux vers moi et je croise deux billes de bronze, comme les teintes des nuages lorsque le ciel se lève et se perd en eux. Il rougit et ouvre la bouche, comme un poisson hors de l’eau, avant de la refermer et d’expirer longuement. Il finit par baisser ses iris alors que ses doigts s’amusent avec les mailles de ses collants.

— Hum… Vous êtes digne de la personne que j’aurais voulu avoir au bout du fil en appelant le téléphone rose, quoi.

— On me le dit souvent.

Non. Non, on ne te le dit pas souvent, petit con. Mais tu oublies de réfléchir avant de parler, comme d’habitude.

Le garçon éclate de rire et un poids s’enlève de ma poitrine. Il n’a pas perdu sa capacité à être bon public.

Je m’avance vers lui, et je m’assois à côté, mon dos cognant contre le rebord en béton du toit. J’enlève mon bonnet et laisse exploser la masse de cheveux sauvages que j’ai sur le crâne. Aussitôt, elle reprend ses droits, revient chatouiller mes oreilles et me cacher la moitié du regard. Je remarque que, du coin de l’œil, le garçon m’observe. Ses yeux sont fortement cernés de noir et pailletés de far à paupières bleu. De la poudre sur ses joues accentue ses pommettes et un rouge à lèvre criard épouse ses lèvres.

Il fait claquer ses collants sur ses cuisses avant de laisser sa tête retomber en arrière et cogner contre le rebord.

— Ils m’avaient dit que c’était une soirée drag queen, mais forcément, j’suis le seul nigaud à m’être ramené déguisé. Comme c’est de notoriété public que j’suis gay, ils ont dû se dire que ça serait une bonne blague.

Il souffle par le nez et serre les poings.

— Tu parles… marmonne-t-il. En retournant au lycée la semaine prochaine, on va s’marrer.

Ok, si mon cerveau aurait pu se concentrer sur des détails qui auraient pu faire écho en moi, tout ce qu’il retient, c’est le mot lycée.

— Vous… Tu es… Le lycée ?

Il hausse les épaules, les yeux fixés sur l’immensité au-dessus de notre tête.

— J’passe mon BAC à la fin de l’année… Enfin, j’repique.

— Oh…

— Donc…

Il coule un regard vers moi, comme si la suite de sa phrase avait soudainement une importance muette.

— J’suis majeur….

Je le dévisage du coin de l’œil et je le vois rougir en tournant la tête et se cacher en frottant sa joue contre son épaule à l’opposé de la mienne. J’ai envie de lui dire de ne pas faire ça, parce que le maquillage, ça tâche, et qu’il va ruiner sa belle robe léopard et son fard à joue.

— Heureusement, sinon, en bon adulte responsable, je t’aurais dit que l’alcool, c’est mal.

Il hausse un sourcil, et je donne un coup de menton vers la bouteille vide à ses pieds. Plusieurs cris résonnent dans la rue et le garçon à côté de moi tressaille.

— Tu as repiqué parce que tu es nul ?

S’il n’a pas déjà remarqué que j’ai un niveau de sociabilité digne d’une huître, au moins, maintenant, je suis sûr que c’est fait. Et si j’excelle dans l’art de ne pas poser de questions, on peut dire que mes qualités me font faux bond avec lui.

Par un geste qui semble machinal, il apporte l’intérieur de son poignet à ses lèvres et se perd dans ses pensées.

— Non, j’ai séché. Pendant très longtemps. Et pas que le lycée.

— Qu’est-ce que ça veut dire, sécher pas que le lycée ? Si tu me réponds que tu as séché tes fringues, je t’explose cette bouteille sur la tête.

Christian pour les intimes se tourne vers moi, presque choqué, alors que je vois la naissance d’un sourire sincère au coin de ses lèvres.

— Quoi ? Je n’aime pas les blagues nulles de ce genre, marmonné-je en prenant un air grognon.

Le garçon passe sa langue sur ses lèvres et hoche la tête. Il n’y a pas beaucoup de lumière sur le toit, mais je commence à m’habituer à l’obscurité et les traits de son visage, derrière tout ce maquillage, commencent à m’arriver par vagues. L’angle anguleux de ses joues, la lueur pleine de jeunesse dans ses yeux de nacre, la courbe de sa tempe jusqu’à ses pommettes. Je distingue même quelques cheveux bruns sous les mailles de sa perruque.

— Non, j’ai séché ma vie.

Son sourire s’efface et il se détourne. J’essaye de comprendre ce que cette phrase pourrait sous-entendre, mais j’en suis incapable. À part cette mélancolie, je ne suis pas capable de dénicher autre chose. À part que je me sens lié à ce garçon par ce sentiment qu’il arrive à me transmettre.

D’autres éclats de rire proviennent dans notre dos, et une musique lourde s’échappe d’une fenêtre.

— Il ont l’air de s’amuser… soupire mon compagnon.

— C’est ta soirée ?

— Ça a jamais été ma soirée. J’aurais dû trouver ça bizarre qu’ils m’invitent… J’sais que les mecs ont peur que je les pelote et les filles que j’leur pique leurs mecs. Comme si j’avais que ça à faire…

Il y a ma peau, sur mon corps, ma chair encastrée au milieu de mes os, de mes muscles, de mes nerfs et d’un tas d’autres choses que je ne sais pas nommer. Puis il y a mon cœur. Et derrière mon cœur, une pointe. Une pointe qui appuie, comme sur un ballon de baudruche, et elle me terrifie. Une pointe qui veut percer, me faire explorer, me réduire à néant et mon réflexe, bien sûr, c’est de ne pas la laisser faire.

Et pourtant.

Je prends une grande inspiration.

— Écoute… Je ne sais pas trop quoi te dire. Je pourrais te déblatérer des tas de trucs bidons du genre « ne te laisse pas abattre, ce sont que des connards, accroche-toi, la vie mérite le coup, un jour tu auras tout oublié ».

Je ne le connais pas. Tout ce que je sais, c’est qu’il sèche plus que son linge, qu’il est majeur et gay. Et je ne devrais pas lui parler, parce que parler n’est pas une chose que je fais. Et je n’aurais pas dû l’écouter, parce que ce n’est pas ce que je fais non plus, et pourtant je continue.

— Ou même un truc du style, « je comprends ce que tu ressens, j’ai été avec des gars tout comme j’ai été avec des filles, mais je ne me considère pas comme bisexuel ».

Je le sens bouger près de moi. Comme s’il était mal à l’aise. Est-ce que c’est à cause de ce que je dis ? Ma voix est basse, elle n’est pas fluide et sûrement pas agréable à écouter. Peut-être qu’elle est comme au téléphone. Une oie savante qui parle. Ça fait un beau tableau.

— En réalité, je trouve ça complètement con que les gens ressentent ce besoin de nous foutre dans des cases. Je n’aime pas le sexe de quelqu’un avant sa personne, mais ça aussi ça a un nom, tu le savais ? Pansexuel, putain. Mais je ne veux pas qu’on me colle une étiquette moi, c’est quoi ce besoin de tout catégoriser de cette façon ? Je te parie que ça a été inventé par des gens qui n’y comprennent rien et que du coup ils se sentent obligés de trouver un nom rien que pour ça. Mais laissez-moi être ce que je suis sans me foutre une étiquette, j’ai l’impression d’être un putain de truc à bouffer dans un supermarché. Un pansexuel ? Allée B, juste à côté des boîtes de thon.

Il éclate de rire, si fort qu’il a pour réflexe de se cacher derrière sa main. Je me retrouve à pouffer moi-aussi, amusé par ma propre remarque. Jamais je n’ai été aussi virulent dans mes propos mais je me rends compte que ça devait sortir. Nous restons un petit moment tous les deux à rigoler comme deux nigauds jusqu’à ce que les ricanements cessent.

— Bref. Je suis désolé. J’aimerais être du genre à avoir des choses rassurantes à dire.

Il hausse une épaule, comme si ça n’avait pas d’importance, pourtant je sais que ça en a.

— Je ne peux pas trop te dire, là, à cause de tout ce que tu as sur la tronche, mais tu as l’air mignon, comme mec, et les gens qui te font chier manquent totalement d’ouverture d’esprit et tu peux être sûr qu’à cause de ça, ils louperont des tas d’occasions d’être heureux.

Je le vois rougir, une couleur plus subtile que le far à joue qui gâche ses pommettes.

— Donc… T’as déjà été avec des mecs ?

Je fais une petite moue, mes lèvres pincées sur le côté.

— Oui, mais j’ai eu de la chance, je n’ai jamais eu d’emmerdes avec personne.

— C’est comment ?

— Quoi ?

— D’être vraiment avec quelqu’un, avec un mec, de s’assumer.

— Tu veux vraiment savoir ?

Il hoche vivement la tête.

— Donne-moi ta main, dis-je en tendant la mienne au-dessus de son genou.

Il fronce les sourcils, interloqué et un peu perdu. J’insiste d’un coup de menton et, timidement, il amène sa main droite, les ongles vernis d’or, et la pose simplement sur ma paume ouverte vers les étoiles. Je referme mes doigts sur les siens, cherche les failles et les entremêlent, nous mêle et nous lie pêle-mêle. Il se cache en baissant les yeux mais je le vois rougir encore un peu plus. J’amène sa main vers moi, puis à mes lèvres et j’embrasse ses doigts.

— Voilà, avoué-je en posant nos mains emmêlées contre ma cuisse. Rien de plus, rien de moins.

Je pose ma tête contre le muret dans mon dos et je regarde les étoiles. Sa main tremble contre la mienne, mais je le laisse choisir s’il veut la retirer ou non. Il ne semble pas en avoir envie.

— J’ai été avec un mec qui supportait pas qu’on se touche en public, et au final, j’ai eu l’impression que même quand on était seul, il aimait pas ça…

Un espèce de ronflement s’échappe de mes narines, comme des naseaux d’un cheval, et je marmonne quelque chose que moi-même je ne comprends pas. Mais je ne sais décemment pas quoi lui répondre. Je lui sers la main, presque comme une excuse, mais à la façon dont un sourire parsème son visage, je me dis qu’il ne m’en veut pas. Je me mets à me concentrer sur ma respiration, la façon dont l’air s’immisce entre mes lèvres, s’infiltre dans mes poumons, se renouvelle puis s’échappe à nouveau de mes lèvres pour recommencer encore ce même cycle.

— Est-ce que tu écoutes ma respiration ?

Dans le silence, ma voix perce comme le cri d’une oie, il a raison.

Mais cette pensée m’a traversé l’esprit, et alors qu’il se gratte le coin du nez, il hoche la tête en même temps.

Je me tourne vers lui.

— J’ai besoin que tu me montres qui tu es.

Ses pupilles sombres se tournent vers moi, écarquillées. De ma main libre, je dégage ses cheveux, enlève la perruque et des mèches éparses dégringolent sur son front. Sa toison est plus courte que ce à quoi je m’attendais, et tandis que je balance cette immonde perruque plus loin, je ne le quitte pas des yeux.

Dès que ma main est débarrassée de cette chose qui ressemble plutôt à un hamster crevé, je passe mes doigts dans ses cheveux et les ramène en arrière, dégageant ses yeux, afin de ne pas avoir à les quitter. Plus l’obscurité tombe, plus ils me paraissent lumineux.

Avec douceur, mes doigts quittent ses cheveux et glissent le long de ses tempes et il ferme les yeux. Je lui intime de les garder ouverts, et pourtant, il les clos un peu plus encore, au point de grimacer. Alors je souffle avec tendresse, sur sa joue, comme je l’ai toujours fait quand j’avais mal quelque part. Chez moi, il n’y avait pas de bisous magiques – parce que c’est carrément sale – mais il y avait des souffles magiques. Et c’est tant pis si lui ne croit pas aux souffles magiques, moi j’y crois.

Je laisse ma peau caresser sa joue avant que mon pouce n’atteigne ses lèvres, et d’un geste simple et assuré, j’efface le rouge puissant qui maculait ses deux bouts de chair.

Je recule, regarde mon doigt maintenant recouvert de ce rouge collant, puis je me tourne de nouveau vers lui.

— J’avais raison, tu es plutôt mignon.

— J’trouve le mot mignon un peu péjoratif, confie-t-il, les yeux toujours fermés.

J’émets un petit rire avant de hausser des épaules qu’il ne voit pas.

Ses sourcils sont froncés et ses joues toujours rosies, mais il n’est plus question de far à joues. Je penche un peu la tête sur le côté et remarque que son oreille droite est percée à plusieurs reprises, et j’en frissonne rien que d’imaginer le mal que ça doit faire. Je passe mes doigts doucement sur les anneaux qui ornent le cartilage de son oreille, et je le vois frissonner tout entier.

Des émotions me frappent par vagues, et je suis obligé de cligner les yeux.

— C’est toi qui ressens ça, ou c’est moi ? demandé-je à voix basse.

— Re… ressentir… qu… quoi ?

Ma main descend dans son cou et se cale dans sa nuque. La mélancolie, les frissons, le mal de ventre, la peur, l’apaisement. Quelles sensations sont miennes, quelles sensations sont siennes ?

Mon visage se rapproche imperceptiblement du sien, et je prends une grande inspiration.

— Quand j’étais gamin, j’avais un meilleur ami. Il était le meilleur d’entre les meilleurs, mais il ressentait tellement de choses, et moi, j’avalais toutes ces sensations comme un asthmatique et son inhalateur. J’avais besoin de toutes ces émotions, tout le temps, avec moi. Je vivais tout comme lui, jusqu’à l’épuisement.

Bien que le garçon garde toujours les yeux fermés, il a l’air de boire mes paroles. J’ai un petit moment d’hésitation, et je me tais pendant de longues secondes. Pourquoi ai-je soudainement besoin de me confier à lui ? A-t-il réellement envie d’entendre cette histoire ?

— J’ai appris bien plus tard qu’il était autiste. Qu’il ressentait toutes les émotions puissance dix, et moi, je calquais sur lui parce qu’il était mon ami. J’ai aussi appris bien plus tard que je devenais invivable et faisais des crises quand il n’était pas là, parce que je n’arrivais pas à ressentir autant de choses que quand j’étais avec lui. J’étais son ombre, et j’aimais ça. Il a déménagé et on s’est perdus de vu, je ne me souviens plus vraiment comment ça s’est passé, j’étais jeune. Et alors, je n’ai plus rien ressenti chez les autres.

J’expire un long soupir pollué, comme avec un souffle magique, même si cet air se perd dans le vide.

— Jusqu’à toi. J’ai ressenti ta mélancolie, et ça me fait mal.

Ses yeux s’ouvrent enfin, emplis de tristesse.

— Et… Ton ami…

— Je l’ai revu il n’y a pas très longtemps. Avec lui, je ressens toujours tout au point d’en vomir, j’aime ça autant que ça me terrifie. Avec toi, c’est plus simple. Et plus fort aussi.

— J’ai pas forcément envie que quelqu’un soit triste à cause de moi…

— Je ne suis pas triste, j’ai mal.

— C’est pire.

— Non. C’est magnifique.

Il détourne le regard, mal à l’aise.

— Tu ne comprends pas ?

Il hausse une épaule et détache son visage de ma peau. Et sa main de la mienne. Il se lève. Il marche jusqu’à la perruque qui repose au sol. Il écoute les cris qui proviennent de la rue, de sa soirée, de ces gens qui se sont moqués de lui. Il passe une main dans ses cheveux courts, il frotte ses yeux de bronze.

— Non, pas vraiment. Quand j’suis arrivé sur ce toit, tout à l’heure, j’ai regardé le vide, et j’me suis dit que jamais je sauterais. Mais en même temps, j’avais cette envie profonde de plus rien avoir à voir avec personne. Sauf que c’est impossible à moins de sauter.

Il fourre les mains dans ses poches comme s’il cherchait quelque chose et piétine le sol à quelques mètres de moi.

— On est six milliards sur cette Terre. Il y aura toujours forcément quelqu’un pour venir me faire chier, quelqu’un qui me blessera et que j’blesserai. Et c’est trop fatiguant. J’veux plus personne dans ma vie.

— Pas même moi ?

Ma voix ressemble plus au cri que fait un moineau sur le point de tomber de son nid, et j’en suis le premier surpris. Mais le garçon me tourne le dos.

— T’étais pas censé rentrer dans l’équation… J’te connais même pas, et toi non plus tu me connais pas. Ce sont que des paroles en l’air…

Je me lève. J’ai l’impression que chaque os de mon corps craque sous mon poids. Mon cœur tremble, et j’ai l’impression de le tenir dans le creux de ma paume. Je me souviens de Benjamin, je me souviens de toutes ces journées à l’école où nous courrions dans la cour comme des fous, absorbés par ces sentiments que nous ressentions avec trop de vigueur. C’était comme des dizaines de tsunamis nous frappant le cœur, comme des centaines de couleurs envahissant notre champ de vision, comme des cris aigus emplissant nos tympans.

Et j’ai de nouveau envie de courir. Dégourdir ces jambes lourdes sous le poids des émotions.

Pourquoi maintenant, pourquoi ce soir, pourquoi avec ce gars. Je ne sais pas, et je me fiche des réponses. Parce que les réponses peuvent parfois tout gâcher, et il n’y a rien à gâcher ce soir. Ce moment, je le vis, et je n’ai pas besoin d’explications. Je n’ai pas à remercier le hasard, le destin ou le karma. Les choses arrivent parce qu’elles doivent arriver, autant parce qu’on les provoque. Je ne sais pas quel choix dans ma vie à provoquer ce moment, mais le résultat est là.

Je le vis.

Je m’approche de lui, en douceur. Je ne vois que son dos, la courbe de sa nuque, les cheveux fins dans son cou.

J’effleure du bout du doigt le creux de son dos. Il ne réagit pas, alors ma main monte plus haut, entre ses omoplates, puis dans sa nuque.

— On est six milliards sur Terre, et il y aura toujours des connards. Et il y aura des gens comme moi, et d’autres comme toi. Et des gens qui te feront sourire, qui te feront rire, qui t’admireront. Pourquoi penses-tu que c’est si dur de vivre ? Parce que trop de choses nous sont offertes pour qu’elles ne méritent pas qu’on se batte un peu pour elles. Et si tu m’as été offert, alors je vais me battre pour toi, parce que je n’ai rien de mieux à faire.

Je souffle sur sa nuque, cachant mon front dans ses cheveux.

— C’est comme ça que ça fonctionne…

Ses épaules tremblent sous ma main et il finit par se retourner. Ses yeux sont emplis de larmes, mais je vois qu’il se bat pour qu’elles ne dégringolent pas de ses joues.

— Pour quelqu’un qui aime ni parler ni écouter, tu t’en sors plutôt bien, en fait…

— Quand je sais ce que je veux… commencé-je en haussant une épaule.

Un petit sourire perce au coin de ses lèvres, et il passe un doigt sur sa bouche, comme s’il avait peur qu’il y ait encore du rouge dessus.

— Et tu me veux ? Tu trouves pas ça bizarre ?

— Pourquoi je devrais trouver ça bizarre ?

Bien sûr que je trouve ça bizarre, mais je continue de croire qu’il y a des choses qu’il ne faut pas expliquer.

Peut-être qu’il allait sauter, peut-être qu’il n’allait pas le faire, mais dans tous les cas, il m’a appelé et je suis venu. J’ai envie de lui dire à quel point il a été courageux, et que si je suis là c’est grâce à lui, grâce au téléphone. Je pourrais même dire que tout ça est grâce à Jacques, mon meilleur ami que je viens de planter royalement – quelle belle vengeance pour avoir voulu gâcher ma soirée avec cette fête pourrie à laquelle je n’irai jamais – ou bien même grâce à la bonté des gens qui passent leur soir du nouvel an dans un vieil appartement, devant un téléphone, à écouter les personnes dans le besoin.

— Je sais pas grand chose sur toi…

— Moi non plus, je ne te connais pas, assuré-je du tac au tac.

— C’est peut-être trop rapide…

Son visage se penche un peu en avant, tandis que son regard se perd sur ma bouche.

Je sais que j’aurai des tonnes d’occasions de lui dire qu’il a été courageux, je le sens. Pour une fois, je le sens, dans ce qu’il me transmet. Tant d’émotions chez l’autre qui m’ont fait défaut pendant des années. Et je ne le comprends que maintenant. C’est l’amour, qui me fait ressentir ça. Pas l’amour avec un grand A, pas l’amour des « je t’aime » romantiques. Mais l’amour au sens large, ce sentiment profond et inné. J’ai toujours compris mes parents, Jacques ou Benjamin. C’était tellement naturel de les comprendre que je ne l’ai pas identifié comme tel. Et voilà pourquoi je n’ai jamais compris les autres, parce que je n’ai jamais eu un peu de cet amour à leur donner, sûrement parce que je le gardais pour la bonne personne. Et on est sûrement loin de l’amour des chairs, des êtres et l’amour éternel – même si… même si j’en ai envie, que ce soir reste éternel – mais c’est le début.

Un tout petit début, un début qui fait croire que ça pourrait être allé trop vite, mais il en faut bien un, de début.

Lui-aussi, il le veut, ce début.

— On peut attendre demain, ou même l’année prochaine, ajouté-je dans un sourire malicieux.

Machinalement, je sors mon portable de la poche de mon manteau. Je l’allume et sa lumière me pique les yeux. Je lui montre alors l’écran.

— Il est vingt-trois heures cinquante-quatre… murmuré-je.

— Ok, alors rien à foutre, tant pis pour demain.

Sa main se pose sur ma joue et il amène mon visage vers le sien. J’ai juste le temps de voir ses joues se teinter avec force de rouge, et de sentir sa peau trembler contre la mienne.

Je ferme les yeux.

Ses lèvres ont le goût du sucre et la saveur des baisers nacrés des nuits interminables. Je souris contre sa bouche, et je referme mes bras autour de lui.

Je ne sais pas pourquoi je l’ai trouvé.

Peut-être pour le sauver.

Peut-être pour une toute autre raison.

Peut-être qu’il m’a trouvé.

Pour me réveiller.

Ou peut-être que c’est aussi pour une toute autre raison.

Mais peu importe pourquoi.

Ce n’est que le début.

Une journée pas si ordinaire de Barjy L.

Une journée pas si ordinaire

Barjy L.

Bonus du roman Une Famille si ordinaire offert par Barjy L.

Dans la continuité du roman.

***

Tout commença quand Kyle se blessa au dos en travaillant sur une Camaro de 1968.

Une lombalgie et plusieurs semaines de convalescence plus tard, et l’ambiance entre les murs du petit appartement Leager/Ellis avait fini par joyeusement virer à l’orage.

Parce que si, au départ, Kyle avait accepté, certes un peu à contrecœur, fierté oblige, que Josiah s’occupe de lui, il eut vite fait de le trouver à la limite du supportable, étouffé par toutes ses attentions et surtout ses interdits. Josiah refusait qu’il porte quoi que ce soit de plus lourd qu’une bouteille d’eau, qu’il conduise, qu’il aille plus loin que le coin de la rue qui n’était quand même qu’à trois maisons de la leur, ce qu’il tint à préciser.

Josiah lui interdisait tout simplement de vivre, enrageait Kyle. Merde ! Il n’était pas impotent à ce qu’il sache. IL N’ETAIT PAS VIEUX !

Il mordit sur sa chique. Longtemps… Trop longtemps… À raison.

Quelques mois plus tôt, il avait fait un malaise au garage et les médecins lui avaient gentiment conseillé de ralentir la cadence, insistant beaucoup trop d’ailleurs de l’avis de Kyle, sur ses cinquante-et-un ans déjà bien entamés.

Il accepta, bon gré mal gré, de tenir compte de leurs mises en garde, et ce en grande partie pour rassurer Josiah et ses enfants.

Mais une foire aux ancêtres plus tard et ses belles résolutions furent jetées aux oubliettes sous le regard inquiet et accusateur de son amant.

En cet instant même, Kyle n’en pouvait plus. Ce n’était pas parce qu’il avait atteint la moitiée de siècle, avec ses petits maux inhérents aux années qui passaient, qu’il devait pour autant se comporter comme un vieux schnock proche de la retraite.

Après des jours et des jours de tension, et pour la première fois depuis qu’ils étaient en couple, une violente dispute éclata entre les deux hommes. Les insultes fusèrent, dures et blessantes. Kyle, acculé dans ses derniers retranchements par un Josiah qui refusait obstinément de plier, finit par claquer la porte sur un : ” Va te faire foutre, connard ” et ne donna plus signe de vie de la journée.

Quand en fin de soirée, il se décida enfin à rentrer, ce fut pour retrouver Josiah recroquevillé sur le canapé où il avait fini par s’endormir, rongé par l’angoisse.

Kyle pouvait noter sur son visage toutes les marques de l’épuisement. Josiah avait tout pris en charge depuis son accident et sa maladie ; ça, en plus du caractère de cochon patenté du patient infernal qu’il avait été. Kyle se pinça l’arête du nez, dépité. Il s’était comporté comme le dernier des crétins.

Tout cela parce que le cap du demi-siècle l’avait miné bien plus qu’il ne l’aurait imaginé et avait fini par peser indéniablement dans la balance. Si Josiah avait passé ses cinquante ans en fêtant ça dignement quelques années plus tôt et, depuis, l’assumait totalement, Kyle, lui, l’avait plutôt mal vécu et le vivait encore mal aujourd’hui. Il détestait ne plus avoir la maîtrise sur son corps.

La seule chose, en ce maudit jour, qui l’avait aidé à avaler la pilule avait été le cadeau de Jewel, qui lors du mariage de son frère les avait filmés, lui et Josiah, et en avait fait un montage qui l’avait d’ailleurs beaucoup touché. De même qu’une bouteille de Glenfiddish de douze ans d’âge offerte par Reginald et une sacrée nuit blanche, merci Josiah.

.

Kyle s’assit sur la table basse face au canapé et soupira.

” Quel con ! » se fustigea-t-il en posant sa main avec tendresse sur la joue râpeuse de son amant qui gémit dans son sommeil.

Kyle sourit et glissa sa main dans les cheveux bruns ébouriffés, admirant les reflets gris qui les parsemaient. Il la retira quand deux yeux d’un bleu profond plongèrent dans les siens.

” Kyle », d’une voix rauque brisée par la fatigue.

” Je te demande pardon », tête basse, mains se tordant d’embarras sur ses genoux.

” Où étais-tu ? J’étais mort d’inquiétude… J’ai téléphoné partout, mais… »

” J’étais chez Kimo ” le coupa-t-il sans oser le fixer. ” Je…J’avais besoin de lui parler. »

” Kimo ? “, en se redressant, les traits chiffonnés.

” Je lui ai demandé de reprendre le garage » lâcha-t-il abruptement.

” Kyle… Mais enfin… Pourquoi ? “, en lui prenant le visage en coupe.

” C’était la meilleure solution… Je dois me faire à… à l’idée que… Oh putain », en se passant la main sur la nuque. “Je n’ai plus vingt ans J. et j’ai pas envie de tout perdre parce que je refuse de l’accepter “

” Tout perdre ? » répéta Josiah en tiquant.

” Toi “, dans un murmure, en fermant les yeux.

” Imbécile » murmura-t-il en resserrant sa prise. ” Tu ne me perdras jamais, je pensais que tu l’avais compris depuis tout ce temps… Tu te débarrasseras pas de moi aussi facilement »

” Je t’ai fait vivre un enfer ces dernières semaines », rouvrant les paupières en glissant l’une de ses mains sur celle de Josiah.

” J’ai eu mes torts aussi, mais…”, en laissant retomber son front contre le sien. ” S’il devait t’arriver quelque chose, je…je ne pourrai pas, Kyle… Pas sans toi… Tu comprends ? “

” Je… Je sais “, en glissant sa main sur la joue de son amant, soulignant du pouce les quelques rides autour de ses yeux. ” Je m’excuse de t’avoir gueulé dessus ce matin “, cachant mal sa détresse.

Josiah chassa les mots d’un geste vague de la tête.

” Pour le garage ? » relança-t-il, en s’écartant. ” Tu… Tu l’as réellement cédé à Kimo ? Kyle, ce…ce garage, c’est toute ta vie… Tu peux pas tout abandonner, tu vas devenir fou à tourner entre quatre murs “

” J’ai pas dit que j’abandonnais… Je vais continuer à y travailler, mais comme simple associé… Kimo n’a jamais aimé le côté administratif, la gestion des stocks, le co-voiturage et tous ces trucs-là… Je peux le faire… Ça sera moins physique et…et puis il en avait marre de son boulot chez Ford, ça tombait bi… “

” Je t’aime » l’interrompit Josiah en l’embrassant.

” Je l’espère bien » répliqua Kyle, taquin.

Ce fut à ce moment-là que Josiah nota la boîte sur le sol et l’étrange bruit qui en provenait.

” Kyle ? “, en l’interrogeant du regard, passant de celui-ci au carton.

” J’me suis dit que…”, en prenant la boîte. ” Ouvre », en la lui tendant avec maladresse.

Josiah la saisit, un peu sur la réserve et la déposa sur ses cuisses, passant une dernière fois de Kyle à la boîte.

” T’attends quoi ? Qu’il pleuve des grenouilles ? “, en lui souriant avec tendresse.

Josiah obtempéra.

” Kyle », le regard s’illuminant. ” C’est…C’est pour moi ? ” bredouilla-t-il, ému.

” Non, je pensais l’offrir aux voisins, mais bon, si ça te plaît pas, ça peut toujours se faire », avec une pointe d’ironie dans la voix.

” Il est magnifique “.

” Elle ” le corrigea-t-il.

” Pourquoi ? “, en retirant la petite boule de poils de la boîte.

” Parce que tu me bassines depuis des années pour avoir un nouvel animal de compagnie et qu’un chiens après Apache, c’était hors de question. Et puis je sais que tu les adores ces foutues bestioles », en pointant les poils noirs sur les genoux de Josiah.

” Elle est magnifique… Mais je croyais que tu n’aimais pas les chats ? “, dubitatif.

” C’est le cas, mais bon…”, en ébouriffant la petite tête qui le fixait de ses grands yeux verts. ” Elle a une chouette bouille, et puis je te devais bien ça “, en souriant au chaton qui se mit à bailler.

” Tu ne me dois rien “, en se penchant pour l’embrasser furtivement. ” Mais merci quand même “, en caressant doucement la nouvelle arrivée.

” Par contre, j’ai pas eu le temps de lui trouver un nom. Kimo me l’a fourré dans les pattes sans… »

” Kimo ? “.

” Bah sa chatte a fricotté avec le matou du quartier, il lui restait deux p’tits et… Bah…voila quoi…”, en se grattant la mâchoire, visiblement mal à l’aise.

” Depuis quand ? “, suspicieux.

” Hein ? “.

” Depuis quand tu manigances tout ça ? Ce chat est sevré, c’est évident et tu… Kimo, ça fait des mois qu’on n’a plus eu de nouvelles de lui. Alors ? “, en s’enfonçant dans le canapé, le chat entre les mains.

” Mais… je…C’était pas prévu…”, en rougissant, ôtant des cuissses de Josiah la boite à présent vide.

” Pris en flagrant délit de mensonge » répliqua celui-ci en lui pointant ses joues rosies.

” Oh c’est bon ” maugréa Kyle en balançant les mains dans le vide. ” Deux mois, ça te va ! “, en croisant les bras.

” Pourquoi tu ne m’en as pas parlé ? “, en tiquant.

” Parce que je m’étais pas encore totalement décidé et que ce matin… Bah, c’était ce matin, quoi…”, sur la défensive.

” Je vois “, en souriant, un rien moqueur.

” Je t’interdis de te foutre de ma gueule » se renfrogna-t-il.

” Je me fous pas de ta gueule Kyle… Je… Merci “, en observant le chat qui s’était roulé en boule contre son bas-ventre. ” Pour tout “.

” Oui bon, mais t’attends pas à ce que je finisse avec des charentaises aux pieds non plus, hein ! » grommela-t-il.

” Elle ronronne ” s’émerveilla soudain Josiah, bleu plongé dans le vert qui lui faisait face.

” C’est un chat, je te signale » balança Kyle d’une voix blasée en le rejoignant sur le canapé.

” Je vais l’appeler Blaze », après quelques instants de réflexion.

” Tu es certain de toi ? “, en s’appuyant contre lui, menton sur son épaule.

” Oui “, le regard perdu dans un lointain souvenir.

” Alors… Va pour Blaze », en la caressant.

” Elle a tes yeux ” nota Josiah, amusé.

” La digne fille de son père ” répliqua Kyle en nouant leurs doigts.

” Ça promet “, en étouffant un rire.

” Je vais chercher le matos dans la bagnole “, en lâchant sa main pour se lever, un peu raide.

” Le matos ? “, en tiquant.

” Un bac à chat, la litière, la bouffe et un truc pour faire ses griffes… Parce que, figure-toi que je tiens pas spécialement à ce qu’elle les fasse sur le canapé “.

” Elle dort ” soupira d’aise Josiah, l’ignorant royalement.

” Misère » souffla Kyle en roulant des yeux. ” Ça promet “.

Au moment où il allait atteindre la porte, le téléphone fixe sonna.

” Tu veux bien décrocher ? ” le supplia Josiah en déplaçant doucement Blaze.

” Ça commence ” soupira-t-il en se dirigeant vers le petit meuble d’appoint.

” Oui allô ! “, dos au canapé. ” Quoi ? “, d’une voix blanche qui alerta aussitôt Josiah.

” Quand ? Où ? “, les épaules s’affaissant.

Josiah se leva d’un bond pour le rejoindre.

” Kyle ? “, paniqué.

” On… On arrive tout de suite “, la voix tremblante.

” Kyle… Réponds-moi “, n’osant s’avancer plus loin.

” C’était…C’était Chad ” bafouilla-t-il.

” Chad ? “, en pâlissant.

” Lindsay a perdu les eaux “, en se retournant, les yeux embrumés. ” Je… Je vais être grand-père… Merde “, pris par l’émotion.

” Quoi ? Mais… Je… Mais c’est trop tôt ” paniqua de plus belle Josiah.

” Tout va très bien… Il me l’a assuré “, en lui prenant le visage en coupe. ” On va être grands-pères… Grands-pères, J. “, les larmes aux yeux.

” Grands-pères ? ” répéta celui-ci, perdu entre joie et stupéfaction.

” Putain… Ce que je t’aime ” rit Kyle, en l’embrassant. ” C’est le plus beau jour de ma vie », en l’attrapant pour le serrer dans ses bras comme un fou furieux.

Ce soir-là, Blaze resta seule, endormie dans ce canapé qu’elle ne quittera jamais et sur lequel elle ne fera jamais ses griffes.

Seule, parce qu’en ce jeudi 18 septembre, à 1 heures 52 du matin, naquit une petite fille répondant au doux nom de Sarah Clara Leager.

La maman et le bébé se portent bien… On n’en dira pas autant du papa et des deux grands-pères.

The end

All of me de Barjy L.

All of me

Barjy L.

Bonus du roman Une Famille si ordinaire offert par Barjy L.

Dans la continuité du roman.

***

Cela faisait si longtemps déjà mais, malgré les années qui défilaient, Chadwick ne vivait toujours que dans son souvenir.

Une représentation de danse, un regard…

Elle fut son premier amour et personne jamais ne put jamais la remplacer depuis. Elle avait pris toute la place, même absente. Peu importe les filles qui entraient et sortaient de sa vie, aucune n’arrivait à lui faire oublier ce sourire discret que Lindsay lui offrait quand ils n’étaient juste qu’eux.

Il allait avoir dix-huit ans, elle venait d’en avoir dix-sept quand ses parents décidèrent de vendre la maison et de repartir pour l’Angleterre, leur pays natal.

Implacable sentence.

Elle les supplia de la laisser vivre chez sa tante, mais avait dû céder. Mineure, elle n’avait aucun droit. Juste celui de perdre Chadwick et d’abandonner ses rêves…

Ce fut ce jour-là, quand tout aurait dû finir, que tout commença.

Ils s’aimèrent pour la première fois, dans le désespoir des adieux, dans les larmes et le déchirement.

Elle lui donna son corps et son âme, il lui offrit son cœur et son essence.

Lindsay partie, plus rien ne fut pareil. Elle avait volontairement coupé tout lien. Elle voulait qu’il découvre l’amour avec une autre et non qu’il se raccroche à l’image de son adolescence passée.

La vie avait fini par prendre le pas sur le chagrin.

Chadwick avait pu compter en cela sur le soutien de son père, mais surtout sur celui de Josiah.

Qui mieux que lui pouvait comprendre la blessure d’aimer dans la douleur ?

Par de petites attentions, Jewel avait, elle aussi, tenté de lui redonner l’envie et le sourire. Elle avait mal pour lui, avec lui.

Petit à petit, parce que cette même vie ne s’arrête pas à dix-huit ans, Chadwick avait avancé.

La photo de Lindsay ne quitta jamais sa table de chevet, même à l’Université.

Quand il ramenait une fille pour un temps ou pour une nuit, elle ne pouvait s’empêcher de poser un regard jaloux sur ce portrait, qui leur rappelait que jamais aucune d’entre elles ne pourrait rivaliser avec ce premier amour qui le hantait.

Chadwick avait le charme de son père et la douceur de sa mère, il attirait la lumière, mais jamais ne s’y attacha.

Son père avait fini par s’en inquiéter mais Josiah, lui, avait souri…

« Cette famille n’est pas ordinaire, tu verras, Kyle » lui avait-il promis en effleurant ses lèvres.

A vingt-trois ans, Chadwick termina ses études de psychologie avec mention, et décrocha aussitôt un emploi dans l’hôpital dans lequel il avait effectué ses stages. Il rêvait d’aider les jeunes en difficulté. Il cherchait le social. Il avait appris la tolérance, appris à avoir l’esprit ouvert.

Ne pas juger mais tendre la main et aider.

Kyle et Josiah, qui avaient attendu jusqu’à la remise des diplômes, décidèrent qu’il était temps pour eux de déménager. Apache n’était plus là. Jewel s’apprêtait à quitter la maison à son tour.

Elle était devenue trop grande, trop vide surtout.

Kyle tenait toujours son garage, mais il s’était spécialisé dans les voitures anciennes, parce que tout se modernisait et qu’il avait trop de mal à s’adapter aux nouvelles technologies, pestant sur le fait que toutes ces bagnoles n’avaient plus d’âmes.

Josiah avait changé de travail sans changer de domaine, et donnait à présent des cours dans des services d’insertion sociale.

Ils devaient tous deux faire face à moins de dépenses, les salaires importaient moins du coup. Ce depuis que Chadwick avait pris sa semi-indépendance et que Jewel s’était trouvé un petit job d’étudiant pour payer ses études. Elle refusait de voir son père et Josiah se saigner aux quatre veines pour elle.

Elle devint infirmière. Le portrait vivant de Clara.

Et puis le destin s’en mêla.

En ce matin de juillet, Reginald et Bryan étaient venus aider Kyle et Josiah à remplir leurs cartons quand on sonna. Ce fut Reginald qui ouvrit.

« Lindsay ? », d’abord surpris, et puis un sourire illumina tout son visage. « Tu es revenue pour de bon ? »

« Oui » fut tout ce qu’elle put répondre et, avec la réaction de Reginald, elle sut qu’elle avait fait le bon choix et qu’elle ne repartirait plus jamais.

Chadwick et elle se retrouvèrent comme si jamais ils ne s’étaient quittés, comme s’ils ne s’étaient séparés que la veille.

Josiah avait souri à Kyle.

« Tu vois, elle n’a rien d’ordinaire notre famille », en l’embrassant.

Lui qui jamais n’avait cessé d’aimer Kyle comme Chadwick n’avait jamais cessé d’aimer Lindsay.

***

Devant le miroir de la chambre, Josiah se battait encore une fois avec sa cravate. Kyle s’approcha et la noua à sa place.

Il avait de petites rides aux coins des yeux, ses yeux toujours aussi bleus, toujours aussi profonds.

Kyle passa sa main dans les cheveux éternellement en bataille de Josiah. Ses tempes avaient pris une teinte légèrement grisonnante, mais il avait gardé ce même visage, les mêmes traits, comme si rien n’avait d’emprise sur lui. Même son corps restait semblable à hier, ce corps que Kyle connaissait par cœur, jusqu’à ses moindres failles.

« Kyle », murmura Josiah.

« Je t’aime », se contenta de lui répondre ce dernier.

Josiah lui sourit et posa sa main sur sa joue fraîchement rasée. Son Kyle avec ses rides et ses cheveux qui viraient irrémédiablement poivre et sel. Son Kyle, l’amour de sa vie.

« Je t’aime », dans un long baiser empli de tendresse. Parce que ce jour était particulier.

Kyle mariait son fils.

Les parents de Lindsay ne purent ou ne voulurent assister au mariage, mais sa tante et ses cousins, eux, étaient présents.

Jewel était venue accompagnée de son plus qu’ami mais pas encore amant, Liam. Oncle Jimmy appuyé sur sa canne fut le suivant, accompagné de Piper et de Vin qui tenait dans ses bras leur petite fille de deux ans, Marie.

Megan et John, leur fille Marissa, enceinte, et son mari, Brandon étaient là aussi.

Jewel l’embrassa longuement et posa sa main sur son ventre. Future marraine, elle n’en pouvait plus d’attendre.

Madison était là aussi avec Scott, tenant ses deux enfants par les mains. Des faux jumeaux : Anton et Alisone.

Reginald et Bryan, bloqués au ranch par le mauvais temps, n’avaient pu venir, mais ils avaient fait envoyer un énorme ours en pluche sur lequel était épinglé une photo d’eux. Ours-témoin qui trônait sur le premier banc de l’église.

« Sacré Reggie », s’en était amusé Kyle.

Tout ce joli petit monde s’était installé dans un gentil brouhaha, entre stress et bonheur.

La petite église était remplie, le pasteur s’avança et fit un signe de la main qui amena le silence dans l’assemblée.

La chanson de John Legend « All of me » résonna alors entre les murs.

Chadwick, debout à droite de l’autel, jeta un regard angoissé à son père qui le rassura d’un doux sourire, la gorge nouée. Il leva discrètement les yeux vers le plafond… Clara était là.

Puis la porte s’ouvrit et apparut Lindsay. Ceinte dans une robe de mariée toute à son image, simple, blanche avec une encolure de dentelle qui mettait ses épaules en valeur. Pas de traîne, pas de superflu… Juste elle.

Chadwick sentit son cœur se serrer quand ses yeux plongèrent dans les siens.

Un bouquet de fleurs aux couleurs pastels dans la main et, à sa droite, maladroit, gauche mais tellement fier, Josiah. Il l’accompagna jusqu’à l’autel et jamais son regard ne se décrocha de celui de Kyle.

La musique cessa, remplacée par le bruit des invités qui chuchotaient et reprenaient place, celui des flashs et de ces téléphones portables multifonctions que Kyle haïssait tant.

Jewel sortit le sien et son ami fit de même. Elle lui avait demandé un petit service, il ne pouvait rien lui refuser.

Lindsay, sa main gantée dans des mitaines de dentelle, sourit à Josiah qui s’écarta.

Il sentit le regard de Kyle sur lui et releva les yeux, s’y ancrant.

Vinrent le moment des vœux. Jewel en eut les larmes aux yeux, parce que derrière ceux qui unissaient son frère et Lindsay, elle vit son père faire de même, dans des paroles muettes.

Le pasteur commença sa liturgie.

« Le moment est venu d’échanger vos vœux. Je me permets de vous rappeler que l’échange des vœux est certes une étape importante, mais que votre plus grand défi consiste à les mettre en pratique jour après jour. Vous devrez renouveler votre promesse d’aujourd’hui demain, et tous les autres jours qui suivront. Veuillez vous mettre face à face, vous donner la main et vous regarder dans les yeux », en hochant la tête.

Chadwick bafouilla, pris par l’émotion

« Moi, Chadwick Leager, je te prends, toi, Lindsay ici présente comme légitime épouse, pour le meilleur et pour le pire ; devant Dieu et devant nos familles et amis, je fais la promesse solennelle de t’aimer, de te chérir et de t’être fidèle, dans la richesse comme dans la pauvreté, dans la santé comme dans la maladie, dans la joie comme dans la peine, jusqu’à ce que la mort nous sépare. »

Lindsay avait dû mal à contenir son émotion. Jewel, elle, ne voyait plus que son père qui murmurait les mêmes mots pour un autre.

« Moi, Lindsay Sheridan, je te prends, toi, Chadwick ici présent, comme légitime époux, pour le meilleur et pour le pire ; devant Dieu et devant nos familles et amis, je fais la promesse solennelle de t’aimer, de te chérir et de t’être fidèle, dans la richesse comme dans la pauvreté, dans la santé comme dans la maladie, dans la joie comme dans la peine, jusqu’à ce que la mort nous sépare. »

Josiah avait dit les mots silencieux à son tour.

« Veuillez me remettre les alliances, s’il vous plaît », en se tournant vers Kyle qui sursauta.

Il les sortit de sa poche et les tendit au pasteur, la main tremblante.

Lindsay ôta son gant.

« Veuillez répéter après moi », tout en tendant les alliances aux mariés.

« Moi, Chadwick, je te donne cette alliance, symbole des vœux que nous avons prononcés aujourd’hui. Avec elle, je remets entre tes mains tout mon amour et tout mon respect, toutes mes joies et toutes mes peines afin de t’honorer de tout mon être et de toute mon âme. »

Il glissa doucement la bague à son annulaire. Elle lui prit ensuite sa main.

« Moi, Lindsay, je te donne cette alliance, symbole des vœux que nous avons prononcés aujourd’hui. Avec elle, je remets entre tes mains tout mon amour et tout mon respect, toutes mes joies et toutes mes peines afin de t’honorer de tout mon être et de toute mon âme. »

Sa voix chevrotait tandis qu’elle passait l’anneau au doigt de Chadwick.

Jewel glissait de son père à Josiah tout en passant de son frère et Lindsay. Elle pleurait, se sentit ridicule et effaça d’un geste vif ses larmes.

Le pasteur recula d’un pas

« Que ces alliances soient bénies, que ceux qui les portent soient unis dans l’amour tous les jours de leur vie. Puisse l’amour qui vous a uni continuer de grandir et d’enrichir votre vie. En tant que témoin de l’honnêteté et de la sincérité des promesses que vous avez prononcées aujourd’hui, et en vertu des pouvoirs qui me sont conférés par la Loi sur le mariage, je suis honoré et heureux, Chadwick et Lindsay, de vous déclarer mari et femme »

Il les bénit et sourit.

« Vous pouvez embrasser la mariée »

Toute l’église se leva, entre félicitations, applaudissements et quelques reniflements peu élégants.

Jewel s’approcha et embrassa Lindsay puis se tourna vers son frère et le serra dans ses bras.

« Vous êtes magnifiques tous les deux »

Kyle, les larmes aux yeux, les embrassa à son tour, serrant plus fortement son fils.

Josiah s’approcha et le prit dans ses bras.

« Soyez heureux… Prends soin d’elle, Chad » lui murmura-t-il.

« J’en prendrais soin, comme toi et maman avez su prendre soin de papa », dans le creux de son oreille. « Je t’aime, Josiah »

Chadwick sentit l’étreinte de ce dernier se resserrer, trop longtemps, mais ne dit rien. Il ne le lui avait pas assez dit ces mots et se promit de le faire plus souvent.

Lindsay le regarda, main sur le bras d’un Kyle pris par l’émotion.

« Je t’aime aussi, Chad » lui répondit Josiah d’une voix rauque, brisée.

Quand l’église se vida et que tous se retrouvèrent sur les marches pour féliciter les mariés, Jewel, elle, resta à l’arrière.

À l’écart, près de l’autel, debout côte à côte, elle les vit et les filma.

Kyle effaçait les traces de larmes de Josiah du bout des pouces.

Il se pencha doucement et l’embrassa. Jewel vit le pasteur arriver juste à ce moment-là, mais s’il ne put s’empêcher d’être surpris, il ne fit ni ne dit rien. Il rebroussa chemin et laissa les deux hommes en paix avec Dieu.

Il y aurait de cela quelques années, il les aurait chassés. Mais même l’église n’était plus tout à fait ordinaire.

Parce que Dieu est amour et que son Kyle et Josiah en étaient l’incarnation vivante.

Jewel sentit la main de son ami serrer la sienne.

« Viens… Arrête de les filmer maintenant… Laisse-leur ce moment »

Elle se laissa tirer vers l’extérieur.

Pour les cinquante ans de son père, elle lui offrit un montage pas si ordinaire du mariage de son fils.

Celui, secret, qui l’unissait dorénavant et à jamais, à Josiah.

FIN

Toi de Barjy L.

Toi

Barjy L.

Bonus du roman Une Famille si ordinaire offert par Barjy L.

Dans la continuité du roman.

***

Cela faisait plus d’une heure qu’ils étaient assis à boire un verre dans ce bar. Kyle avait donné rendez-vous à Josiah là-bas suite à un dépannage d’urgence dans le quartier, à quelques pas de son travail. Un verre avant que l’un ne retourne au garage et l’autre au bureau.

Josiah n’avait plus émis le moindre mot depuis plusieurs minutes, suivant le regard de Kyle qui se posait de moins en moins discrètement sur les courbes arrondies de la serveuse qui lui faisait ouvertement du gringue.

Il ne disait rien, jouant avec son verre, souriant distraitement à Kyle quand il se tournait vers lui.

Et puis le regard de ce dernier s’égara plus longtemps sur la jupe de la serveuse qui dévoilait le bord de ses fesses. Josiah y lut l’envie et le désir. Il se leva en repoussant brusquement sa chaise, prit sa veste et quitta le bar sans se retourner.

« Et merde », sursauta Kyle.

Il sortit quelques billets qu’il jeta sur la table, la serveuse s’approcha, mais il la bouscula en sortant sans s’excuser.

« J. », en courant pour le rattraper dans la ruelle. « J… Arrête », en l’attrapant par le bras et le retournant. « Je te demande pardon », plantant ses yeux dans les siens. « Je… Je n’sais pas ce qui m’a pris ».

« Oh si, Kyle, tu le sais très bien », d’une voix douce mais trop basse. « Ça te manque », en pointant le bar devenu invisible. « C’est tout… Je savais que ça finirait par arriver tôt ou tard », désabusé et blessé tout en reprenant sa route.

« Mais avec quoi tu viens ? » Kyle le dépassa et lui fit face. « T’as jamais reluqué le cul d’un autre mec, toi ? », plus furieux contre lui-même que contre l’attitude de Josiah.

« Si, mais je n’ai jamais eu envie que de toi » répondit-il avec une sincérité désarmante.

« Je… Merde J », se désespéra Kyle en se passant les mains dans les cheveux.

« Tu aimes le corps des femmes… Tu as toujours aimé ça… Tu aimeras toujours ça », avec un sourire las qui brisa toutes les résistances de Kyle tant il transpirait la détresse.

« C’est vrai qu’il m’arrive parfois de fantasmer ou de même bander sur des courbes féminines, je ne vais pas te mentir en te disant le contraire, mais… »

« Toujours aussi délicat. »

Josiah le repoussa pour l’écarter et continuer son chemin.

« Mais c’est rien à côté de toi » lui lança Kyle qui n’avait pas bougé. « Je… Je me fous de ces filles… Ce n’est pas avec elles que j’ai envie d’être »

Josiah s’arrêta.

« C’est toi que je veux… Elles, c’est juste… Rien ».

« Promets-moi de me le dire » murmura Josiah, tête baissée, enfouissant ses mains dans les poches de sa veste comme à chaque fois qu’il se sentait perdre pied.

« Quoi donc ? » s’inquiéta Kyle en se plaçant à sa droite.

« Quand… Quand ça ne sera plus…rien », reprenant sa marche.

« T’as si peu confiance en moi ? Si peu confiance en nous ? » répliqua Kyle, maîtrisant mal sa colère grandissante.

« Je sais que… que tu m’aimes, mais je suis… je suis un homme et je… », en soupirant. « Je ne peux pas te donner tout ce que le corps d’une femme pourrait t’offrir et qui te manque ».

« Qui te dit que ça me manque ? », en le retournant, mains s’accrochant à ses épaules. « Tu veux que je te prouve que tout ça, c’est de la merde ? ».

Josiah releva les sourcils.

« Tu veux que je te prouve que tu es plus bandant que toutes ces filles réunies ? », en haussant le ton.

« Kyle ! », devant la réaction des gens sur le trottoir.

« Je les emmerde, J…C’est à toi que je parle, pas à eux ».

« Retourne au garage… Je suis déjà en retard, là », pour couper court à la conversation.

« NON », en le tirant par le bras et l’entraînant à sa suite.

« Kyle, qu’est-ce que tu fais ? ».

« Ce que j’aurais dû faire y des mois de ça », en se retournant vers lui.

Josiah tiqua.

« On va la franchir cette dernière étape, ensemble, comme on l’a fait pour toutes les autres », en posant sa main sur sa joue.

« Kyle… Laisse tomber… Pas comme ça », en repoussant sa main.

« Pas comme quoi ? », dubitatif.

« Je ne veux pas que tu te sentes obligé à cause de… de cette histoire… Ce n’est pas comme ça que je veux que ça se passe… Pas comme ça », dans un murmure.

« Tu ne veux pas de moi, c’est ça ? », d’une voix rauque, en lui relevant le menton, croisant ses océans et s’y noyant. « Parce que moi, j’ai envie de toi… Là, maintenant », en l’embrassant avec passion. « Envie de toi en moi », en se détachant de ses lèvres.

« Tu… » bafouilla Josiah en reculant d’un pas.

« C’est à ça que je pensais tout à l’heure en la regardant… À ce que cela devait être d’avoir l’être que l’on aime en soi, pour soi… Ce n’était pas d’elle que j’avais envie, J, mais de toi », en plongeant son regard dans le sien.

« Kyle ? », suspicieux.

« Quelqu’un m’a un jour dit que tout n’était qu’une question de temps et de confiance… J’ai confiance en toi… Et j’en ai envie… Putain, J., si tu savais comme j’en ai envie ».

***

Ils ne prirent pas le temps de rentrer… Kyle loua une chambre dans un petit hôtel discret à deux pâtés de maison du bar.

Ils se mirent à rire comme deux ados trop fébriles devant leur envie. Kyle s’énerva sur la porte qui refusait de s’ouvrir.

« Laisse-moi faire » souffla Josiah en lui prenant les clefs des mains.

Leurs doigts se frôlèrent.

« Nom de Dieu… Magne-toi, J. ».

À peine la porte ouverte, ils se laissèrent emporter par un baiser qui finit par les laisser pantelant et sans souffle. Timidement, Josiah sortit de sa poche le lubrifiant qu’il avait acheté dans le drugstore au coin de la rue, Kyle virant cramoisi devant la vendeuse.

« Tu es sûr ? » fit Josiah en le repoussant doucement. « Ce n’est pas… agréable la première fois, tu sais ? », presque gêné, main posée sur sa poitrine.

« C’est toi… Ça sera parfait, comme l’a été notre première fois, tu te souviens ? », en posant le bout de ses doigts sur sa pommette qui avait légèrement rosi.

« Ne te force en rien… Je… »

« Putain, J… Tu vas la fermer et me baiser, oui !? » finit par balancer Kyle en riant nerveusement, perdu entre l’envie et son appréhension grandissante.

Josiah sourit et se rua sur ses lèvres.

Ils se déshabillèrent frénétiquement, en riant encore, s’emmêlant les pieds dans leurs vêtements, se raccrochant l’un à l’autre pour finir par tomber sur le lit qui craqua dangereusement, ce qui les fit rire de plus belle. Ils avaient une telle putain de peur idiote en cet instant. Puis leurs regards se croisèrent et ce fut le silence.

Le désir, l’envie et le besoin de l’autre balayèrent toutes les appréhensions. Josiah se pencha sur Kyle tout en passant son index sur la courbe de sa mâchoire. Ce dernier lui sourit en lui prenant le visage en coupe. Il lui donna son accord d’un simple baiser, effleurant ses lèvres.

Tout se fit dans la douceur, préliminaire après préliminaire, même si l’envie de le posséder lançait Josiah jusqu’à lui en brûler les reins.

Kyle ne le quittait pas des yeux. Josiah, au-dessus de lui, son désir contre le sien. Seigneur Dieu, ce qu’il l’aimait. Il posa la main sur le cœur de son amant, un cœur qui battait trop vite, un cœur qui battait pour lui. Josiah se blottit au creux de son épaule.

« Ce serait mieux que tu sois sur le ventre » lui murmura-t-il d’une voix mal assurée, tempe contre tempe.

« Je sais, mais… Je veux te voir…J’ai besoin de te voir ».

« Kyle… Ça risque de te faire mal, je veux pas que tu… », relevant la tête et le suppliant.

« Non, J. » l’interrompit-il, doigts sur ses lèvres pour le faire taire. « Je te fais confiance alors fais-moi confiance aussi… Je-veux-te-voir ».

Josiah, à califourchon sur Kyle, se pencha et prit le lubrifiant posé sur la table de chevet. Kyle se fustigeait mentalement devant son incapacité à contrôler ses tremblements.

« Tu me dis stop et j’arrête tout » murmura Josiah, la main sur son front.

Kyle ne trouva que le courage d’opiner.

Josiah le prépara longuement et Kyle n’aima pas ça, cette intrusion dans son intimité le crispa. Il grimaça, mâchoires serrées, yeux clos, maudissant cette position presque trop féminine. Le torse de Josiah qui se frottait délibérément contre son sexe pendant que ses doigts le fouillaient le fit oublier un instant cette gêne. Puis, soudain, il s’arqua en rouvrant brusquement les yeux dans un cri de plaisir étouffé.

Il fixa Josiah, plantant ses yeux brillant dans les siens. Désir…

« Tu es prêt ? », demanda Josiah d’une voix rauque, le faisant à nouveau gémir en touchant ce même point en lui qui venait juste de l’emporter.

Kyle lui répondit d’un clignement d’yeux. Josiah le positionna sans le quitter du regard tout en le relevant légèrement, repoussant les draps sous ses reins.

Il avait raison, ce n’était pas agréable et, putain, cela faisait un mal de chien, ça le déchirait et l’écartelait, lui coupait le souffle, mais il ne voulait pas que cela s’arrête parce que c’était la chair de Josiah en lui. Dans la douleur, Kyle trouva la plénitude.

Josiah prit son temps, lentement, attentif au moindre soubresaut et à la plus petite crispation. Ajustant ses mouvements au rythme que Kyle lui autorisait d’une oscillation de tête à chacune de ses demandes muettes.

Kyle qui se raccrochait à ce visage, à cette respiration, à ce corps qui se mouvait au-dessus du sien, mêlant leurs gémissements à l’odeur et la douceur de sa peau. Les doigts ancrés sur son épaule et l’autre sur sa nuque, recherchant ses lèvres pour s’y noyer, s’y réfugier.

C’était le dernier pas…L’ultime.

La douleur, après quelques minutes, enfin s’estompa et fit lentement place au plaisir, quand la main de Josiah saisit son sexe lourd et le masturba, l’incitant à se raccrocher à ses lèvres pour ne pas se perdre dans la brume de ce même plaisir décuplé à chaque caresse. Quand son corps tout entier bougea au rythme de son amant pour l’accompagner dans chacun de ses mouvements cherchant ce point en lui qui le faisait s’abandonner. Quand finalement il se cambra dans un seul cri sous l’orgasme qui le foudroya et qu’il sentit Josiah se libérer à son tour en murmurant son prénom.

Alors il sut… Il sut qu’il était enfin entier… Formant un tout avec cet homme qu’il aimait et qui l’aimait.

Il mit quelques secondes à reprendre ses esprits, tremblant sous Josiah.

« Kyle ? », s’inquiéta ce dernier en lui caressant la joue, l’embrassant sur le front. Cherchant son regard derrière ses paupières closes.

« Toi », dans un murmure, fut tout ce que Kyle trouva à lui dire en rouvrant les yeux et lui souriant doucement, iris dilatés, son pouce lui caressant le coin de la bouche et remontant sur ses lèvres.

« Je t’aime, J. »

« Je t’aime, Kyle », en se retirant doucement, les faisant gémir une dernière fois.

Josiah l’embrassa longuement et se coucha à ses côtés tout en repoussant les draps, essuyant au passage la trace de leurs ébats puis il posa sa tête dans le creux de l’épaule de Kyle.

Kyle lui murmura à l’oreille, le faisant sourire et le serra contre lui pour ne plus jamais le lâcher.

Fin

La vengeance est un plat qui se mange froid de Barjy L.

La vengeance est un plat qui se mange froid

Barjy L.

Bonus du roman Une Famille si ordinaire offert par Barjy L.

Dans la continuité du roman.

***

La salle était déjà à moitié occupée par les parents et leurs enfants qui se préparaient au cours suivant quand ils arrivèrent.

Elle était là, droite comme un i, appuyée sur son éternel bâton en bambou posé entre ses jambes, fixant l’heure et les minutes qui défilaient sur l’horloge murale, le visage fermé et les traits tirés par son chignon trop serré.

Kyle s’avança, tout sourire, Josiah s’écarta méfiant.

« Reste là, toi », murmura Kyle en le tirant vers lui par la manche de son éternelle veste de cuir.

« Monsieur Leager ? » s’étonna le professeur tout en le toisant.

« Bonjour madame Fournier », bien trop poli.

Josiah n’aimait décidément pas ce qui se tramait sous ses yeux.

« Je sais que nous n’avons jamais entretenu de très bons rapports, vous et moi », dit Kyle tout en prenant un air faussement sérieux. « Je tenais à rectifier ce malentendu en vous annonçant personnellement que ma fille, Jewel, avait décidé d’arrêter de suivre vos cours. »

« Oh », en se tournant vers Jewel cachée derrière son frère.

« Elle semble lui préférer aujourd’hui, et je ne vous cacherais pas que j’en suis ravi, le tennis », avec un franc sourire qui lui illumina tout le visage.

Il vit la mâchoire du professeur se crisper, visiblement vexée que des raquettes eussent plus de succès que ses chaussons. Vexée surtout de s’être faite moucher de cette manière aux yeux de tous.

« Très bien », les lèvres pâlissantes d’une colère mal contenue. « Je vous remercie d’avoir eu la bienséance de m’en avertir. Je pourrais ainsi libérer une place pour une nouvelle élève qui se montrera certainement plus assidue et moins ingrate… Plus d’une enfant serait ravie de pouvoir saisir une telle opportunité, les places libres sont rares à mes cours », en se tournant vers Kyle, le fusillant du regard.

Megan qui ajustait le tutu de Marissa s’inquiéta de la tournure que prenait la conversation. Elle vit Kyle se contracter sous les basses attaques de Fournier, mais il continua néanmoins d’afficher son sourire affable.

« Vous êtes… », commença-t-il

« Oui ? » fit la professeur en fixant tour à tour Kyle et Josiah, glaciale.

« Non, rien… », en feignant de s’en aller. « Ah oui, au fait… », en revenant sur ses pas, élevant légèrement la voix. « Vous vous souvenez de cette fameuse fête ? Celle où vous avez interdit à mon compagnon d’être présent ? »

Elle fronça les sourcils, tout comme Josiah qui se tourna vers lui, mains dans les poches de sa veste. Compagnon ?

Son cœur rata un battement.

« Je n’ai jamais pu oublier tout le mal que vous avez à ma famille ce jour-là… Le mal que VOUS lui avez fait… », continua Kyle, plantant ses yeux dans ceux de Fournier. « Mais, à cause de vous, ou plutôt grâce à votre intolérance à peine voilée, j’ai réalisé que je devais faire quelque chose pour qu’il ait définitivement une place officielle dans ma famille, vu que l’amour ne semble visiblement pas suffire à certains », tout en cherchant d’un regard l’appui de ses enfants qui approuvèrent d’un sourire complice. « Sachez donc qu’il va devenir légalement », en insistant sur le dernier mot. « le tuteur de Jewel et Chadwick, et ce au cas où il m’arriverait malheur… Et qu’il est aussi, pour votre gouverne, l’homme qui partage désormais ma vie… et mon lit », sourire satisfait face au visage du professeur qui se décomposait au fur et à mesure de ces révélations.

« Vous pouvez être fière de vous, vous avez construit ce que vous aviez cherché à briser et qui n’existait même pas alors », devant le teint pâle de madame Fournier qui se mordait les lèvres à sang pour ne pas réagir devant tous les parents et élèves.

« Sur ce, je ne vous dis pas au revoir, mais… merci »

Il se tourna alors vers Josiah qui le fixait, entre tendresse et stupéfaction mêlées.

Kyle se pencha et l’embrassa longuement sur le front, visage en coupe, évitant ses lèvres en pensant à Chadwick et Lindsay. Par pudeur aussi, parce que ce n’était pas dans sa nature et qu’il avait déjà du mal à réaliser ce qui venait de se passer, lui qui n’avait jamais été et ne serait jamais friand des démonstrations d’affection en public venait de dépasser largement ses limites.

Mais c’était une telle revanche, une telle jouissance, qu’il avait envie de hurler à s’en arracher la voix. Il eut du mal à quitter les yeux bleus de Josiah et resta de longues secondes front contre le sien avant de s’éloigner à regret.

Il vit ses enfants lui sourire, un peu gênés certes, mais de la fierté plein les yeux.

Il fit demi-tour et croisa le regard de plusieurs parents dirigés vers eux.

Certains surpris, d’autres indifférents, beaucoup souriants et, étonnamment, aucun d’entre eux ne sembla poser de jugement sur ce qui venait de se passer.

Megan s’avança et posa sa main sur son avant-bras.

« Marissa se passera de son dernier cours ici… Si on allait prendre un café ? »

« Bonne idée…J’en ai bien besoin… Un double expresso », souriant un peu gauche, tout en sentant le regard de Fournier sur sa nuque. « Elle le mange son bâton ou elle se le fout dans le cul ? », dans un murmure.

« Kyle » grogna Megan devant sa grossièreté tout en le frappant sur la poitrine puis se pencha sur le côté. « Elle se le mange », en se mettant à rire.

« Allez, les enfants, on dégage d’ici » lança Kyle en posant ses mains sur le sommet de la tête des deux ex-petits rats.

Josiah suivit, Chadwick à sa droite.

« Ça va ? » lui lança-t-il, inquiet et un peu mal à l’aise vis-à-vis du jeune garçon, surtout avec Lindsay présente sur les lieux.

« Oui, et toi ? » répliqua Chadwick.

Josiah fixa le dos de Kyle qui tenait Jewel et Marissa par les mains et commençait à descendre les escaliers.

« Ça va », fut tout ce qu’il trouva à lui répondre, le regard voilé, un léger pli au coin des lèvres.

Il sentit Chadwick se rapprocher et glisser son bras sous le sien pour le prendre par la taille en posant sa tête contre lui. Josiah fut surpris par ce geste d’affection et s’arrêta. Chadwick avait tendance à refréner ce type de geste, il tenait de son père pour cela. Il préférait tout faire passer d’un regard.

Ému, Josiah retira sa main de sa poche et serra Chadwick contre lui en le prenant par les épaules. Ils suivirent Kyle sans qu’un mot de plus ne soit échangé.

Fin.

Le chagrin oublié

Un mois déjà.

La vie reprenait tout doucement son cours, mais plus rien n’était pareil, plus rien ne le serait jamais.

Cela faisait maintenant plusieurs jours que Chadwick restait de longues heures enfermé dans sa chambre, et Kyle se sentait toujours aussi incapable d’aller vers lui. Il ne savait pas quoi lui dire ni quoi faire, il avait déjà tellement de mal à gérer son propre chagrin comment pourrait-il affronter celui de son fils ?

Ce fils qui taisait ses douleurs et finissait par ne plus parler, ni sortir, refusant d’aller à l’école , sauf contraint et forcé. Il n’était présent au cours que physiquement, son esprit errait, perdu.

Piper assistait impuissante à la lente descente aux enfers de Kyle, entraînant avec lui son fils. Sans compter une petite fille de même pas cinq ans, qui réclamait sa mère et n’avait plus droit qu’à l’indifférence de son père et son aîné.

Piper finit par s’en ouvrir à Josiah parce que Kyle ne l’écoutait pas, taiseux, taciturne, ne répondant que par monosyllabes. Verbalement agressif quand elle insistait. Il fuyait pour éviter les confrontations.

Reginald, lui, regardait tout cela d’un œil extérieur et voyait surtout le chagrin oublié au milieu de cette famille. Celui de Josiah.

Ni Kyle, ni Jimmy, ni même Piper, égarés dans leur propre deuil et les ravages de la mort de Clara sur leur petite famille, n’avaient noté la maigreur de Josiah, son teint pâle, son regard éteint.

Personne sauf Reginald. Il s’en inquiétait et Josiah répondait à chaque fois que ce n’était pas lui qui importait, mais eux. Kyle, à présent veuf, et ses enfants, à présent orphelins de mère.

Josiah qui n’avait pleuré qu’à l’annonce du décès de Clara mais qui, par la suite, n’avait plus laissé paraître la moindre émotion, ni tristesse, ni joie, ni vie.

Josiah allait porter cette famille comme il l’avait promis à Clara, comme il se l’était promis.

Il se décida, ce jour-là, à lui téléphoner.

« Kyle… Tu es libre ce samedi ? »

« Pourquoi ? », d’une voix fatiguée.

« La chambre… La promesse », se contenta de lui rappeler Josiah.

« C’est…C’est trop tôt », dans un murmure brisé.

« Ça fait plus d’un mois maintenant », insista-t-il avec douceur.

« Tu fais chier », marmonna Kyle.

« Je sais », un sourire dans la voix qui alluma pour la première fois un éclat dans le regard éteint de Kyle.

Devant son silence, Josiah poursuivit.

« Je viendrai samedi matin… Reggie s’occupera des enfants et je t’aiderai »

« Je… Je ne pourrai pas, J. », la voix brisée

« Je sais que c’est difficile Kyle, mais tu l’as promis à Clara. »

« Putain », en se laissant tomber sur une chaise de cuisine, cachant son visage dans sa main gauche. « J. », dans une supplique.

« Je suis là, Kyle »

« Qu’est-ce qu’on va devenir sans elle ? »

Josiah avait perçu dans sa voix les larmes qui devaient probablement lui brouiller les yeux et lui nouer la gorge.

« On va s’en sortir, Kyle… C’est ce qu’elle aurait voulu »

Il attendit que Kyle se ressaisisse, lui laissant le temps de reprendre les rênes de ses émotions.

« Bien », finit-il par laisser tomber en raccrochant aussitôt.

Josiah laissa le téléphone en suspens puis s’accouda et enfonça ses paumes sur ses paupières closes.

Il ne devait pas craquer, pas maintenant. Il expira un grand coup et se leva.

« Tu vas où ? » lui lança Reginald en rentrant.

« Je vais chercher quelques cartons au bureau… On va vider la chambre de Clara samedi… Tu pourrais t’occuper des enfants ? »

« Bien sûr, bébé », en tentant de le serrer dans ses bras, mais Josiah esquiva l’étreinte.

« Je n’en ai pas pour longtemps », en sortant sous le regard inquiet de son amant.

Sur la table, traînait l’assiette de Josiah à moitié vide.

***

Reginald emmena les enfants faire les courses, le frigo étant presque vide. Leurs repas ne tournaient plus qu’autour de plats préparés ou livrés. Quand Piper lui en avait fait la remarque, Kyle lui avait répondu que ce n’était que temporaire. Le temporaire avait duré…

Kyle attendait Josiah assis sur le lit, ce lit dans lequel il dormait de moins en moins souvent, s’effondrant épuisé dans le canapé où les enfants le retrouvaient endormi le lendemain.

Josiah posa la dernière boîte vide et s’assit à ses côtés.

« Par quoi veux-tu que l’on commence ? », d’une voix douce.

« Je m’en fous », regard fixant ses doigts qui se tordaient entre ses genoux.

« Kyle », en se penchant légèrement pour tenter de croiser son regard.

« Je m’en fous, J… Je n’en ai pas la force… Je peux pas »

« Si tu le peux et tu vas le faire parce que tu le lui as promis… Parce que tu manques à tes enfants alors que vous avez besoin les uns des autres… Vous cachez vos chagrins chacun de votre côté alors que vous devriez le partager »

« Ta gueule, J. », dans un murmure à peine audible.

« Oui, Kyle, mais pas tant que tu n’auras pas rempli au moins un carton », en se levant. « Je m’occupe de la salle de bain… », en ouvrant la garde-robe pour lui indiquer par ce geste de commencer par là.

« Clara m’a demandé de donner ses vêtements au Centre pour sans-abris du centre-ville… J’irai tout déposer avec Reggie en rentrant. »

« Je peux pas », la voix éteinte

« Si tu le peux… Tu le dois », la voix plus ferme alors qu’il n’avait qu’une envie, que tout soit déjà fini pour ne pas devoir à vivre ce moment.

Clara ne reviendrait plus jamais.

Josiah quitta brusquement la pièce pour s’enfermer dans la salle de bain annexe à la chambre.

Kyle pouvait entendre les bouteilles et flacons s’entrechoquer, les portes des meubles s’ouvrir et se refermer.

Il finit par trouver le courage de se lever. Il vida d’abord les tiroirs du haut dans lesquelles elle avait rangé ses pulls mi-saison en attendant des jours meilleurs qu’elle ne verrait jamais. Il prit une deuxième boite et décrocha ses robes, le visage de plus en plus livide, les gestes de moins en moins assurés. Il finit par s’agenouiller pour ouvrir les deux tiroirs du bas : robe de chambre, nuisettes et pyjamas.

Il se figea. Cette horrible grenouillère qu’elle aimait tant…

Et son mur s’effondra. Il eut soudain du mal à respirer et tendit la main pour prendre le pyjama une pièce dans ses mains. Il le serra contre sa poitrine, le respira, la revit lui sourire quand il croisait les bras, dépité en dodelinant de la tête devant son air de boudeuse.

« Clara. »

Il ne le vit pas s’approcher, ne le vit pas s’asseoir à sa droite, mais il sentit son bras se poser sur son épaule, le ramenant vers lui.

« J. », dans une longue plainte avant de s’effondrer dans ses bras.

« Je suis là », lui murmura-t-il à l’oreille en s’appuyant contre la porte vitrée de l’armoire derrière lui.

Kyle suivit inconsciemment son mouvement.

« Je suis là », en lui caressant doucement le dos alors que Kyle se raccrochait désespérément à lui.

Il ne sut combien de temps ils restèrent ainsi. Kyle finit par se calmer et reprendre le contrôle, se redressa lentement, mal à l’aise d’avoir cédé.

Il s’essuya le visage des deux mains et sourit, las, à Josiah, dans un regard complice.

« Désolé », en se relevant difficilement, endolori par sa position.

« Ne le sois pas… Maintenant fais-moi plaisir. »

Kyle tiqua.

« Va voir ton fils… Va lui parler… Je vais m’en occuper », indiquant d’un mouvement de la main les boîtes au sol.

« Je sais pas quoi lui dire », désemparé.

« Alors ne lui dis rien… Sois juste près de lui. Il n’a que sept ans, Kyle. Il vient de perdre sa mère, il a besoin de son père »

« Merci », en soupirant, les yeux bouffis.

« Fous le camp », murmura Josiah en le poussant par l’épaule vers la porte.

Kyle resta toute l’après-midi dans la chambre de son fils à partager tant leur chagrin que leur silence. C’était encore trop tôt pour les souvenirs.

Pendant ce temps, Josiah avait vidé les armoires et déposé tous les cartons dans le hall. Reginald le regardait faire, assis avec Jewel devant un Disney. Il ne voulait pas de son aide.

Avec qui Josiah pourrait-il partager son chagrin ? Celui de l’oublié.

***

Une semaine passa.

Josiah téléphonait chaque jour, et même si le poids de l’absence demeurait, Kyle avait repris son rôle de père avec maladresse, noyé dans l’incertitude. Mais tout ce que les enfants voulaient, c’était le retrouver un peu et ça leur suffisait pour le moment.

Deux semaines… Puis un autre mois.

Josiah dormait mal, mangeait peu, n’arrivait plus à se concentrer sur son travail et finit par le perdre.

Reginald, rongé par l’angoisse et incapable de faire parler Josiah, se tourna vers Kyle en désespoir de cause.

« Kyle, tu dois venir. C’est Josiah… Il ne va pas bien », en se passant la main dans les cheveux. « Il veut pas me parler. Il a perdu son boulot… Il n’est plus le même. »

« Quoi ? »

« Kyle… Viens, je t’en supplie »

Et il vint, laissant Reginald jouer à nouveau au baby sitter avec ses enfants. Il sonna et ce fut un Josiah méconnaissable qui se présenta à lui, un Josiah qu’il n’avait plus vu depuis quinze jours. Un début de barbe lui rongeant les joues, l’allure négligée, mais surtout les traits émaciés et le regard vide.

Quand il croisa les yeux de Kyle, le bleu des siens retrouva un éclat éphémère.

« Kyle ? », la voix plus rauque qu’à l’habitude.

« Mon Dieu, J. », le visage décomposé en forçant l’entrée.

« Quelque chose est arrivé aux enfants ? » s’inquiéta ce dernier.

Kyle se tourna et le fixa longuement.

« Pardon », en baissant les yeux.

« Pardon pourquoi ? » fit Josiah, surpris, tout enfermant la porte d’entrée.

« Putain », pesta Kyle en se cachant le visage. « J’étais tellement pris dans ma douleur que j’en ai oublié la tienne », en ôtant ses mains et le fixant, les larmes aux yeux.

Josiah recula d’un pas.

« Je vais bien », en tentant de fuir son regard.

« Tu es si… Tu es si maigre… Tu es si… »

« Quoi ? » siffla Josiah avant de fermer les yeux pour reprendre le contrôle.

« J, pourquoi tu ne m’as rien dit ? »

Il l’entendit étouffer un rire.

« Tu as déjà du mal à tenir debout », en le pointant de la main « Il n’y aurait pas les enfants, je ne sais même pas si tu serais encore là… Je n’ai rien à te dire », en s’éloignant vers le salon.

Kyle respira un grand coup et le suivit.

Josiah s’était affalé sur le divan, yeux fermés. Kyle s’approcha et s’assit sur la table basse pour lui faire face.

« Parle-moi » finit-il par lâcher.

« Comment va Chad ? », sans ouvrir les yeux.

« Les enfants vont bien… Je vais mieux, je dois aller mieux, mais on ne parle pas moi, ni des enfants ici, mais de toi »

« Je vais bien, Kyle »

« Tu t’es regardé dans un miroir ? Quand est-ce que tu as mangé un vrai repas pour la dernière fois ? Et ton boulot ? Reggie m’a dit que tu l’avais perdu. Pourquoi tu ne m’as rien dit ? », dépité.

« Kyle », d’une voix lasse

« Non, J… Y a pas de Kyle qui compte »

Il ouvrit ses grands yeux bleus vides sur lui et sourit, sans lumière.

« Je suis juste fatigué mais ça va aller…À partir de lundi, je vais me remettre à la recherche d’un emploi et la vie reprendra son cours », en tentant de se lever mais, trop faible, se laissa retomber sur le fauteuil.

« Elle me manque chaque jour, chaque minute, chaque seconde », murmura Kyle. « Je me lève et j’espère la voir… Je sens son parfum, je croise son ombre… Elle me hante. »

Josiah ne dit rien.

« Mais j’ai Chad et Jew’ alors je tiens et j’avance…mais…mais j’ai oublié quelque chose de tout aussi important pour moi »

« Quoi donc ? », devant le silence soudain de Kyle.

« Toi », en ancrant ses yeux dans ceux de Josiah qui tentait à nouveau de les fuir.

« Toi qui as toujours fait partie de sa vie, de notre vie… Toi qui as toujours été là pour nous… On en a oublié ton chagrin, perdu dans le nôtre… On… J’ai oublié d’être là pour toi »

Il vit les yeux de son ami briller.

« Tu es là depuis les premiers jours, les bons comme les mauvais… Tu nous as… Tu m’as porté mais, toi, Josiah, qui t’a porté ? »

« Je… », repoussant les mots d’un geste de la main. « Reggie était là », la voix au bord de la rupture.

« Reggie ? » le taquina gentiment Kyle, en se penchant pour accrocher son regard fuyant.

« Je… Je veux pas en parler… Je peux pas », la voix cassée.

« Tu ne dois pas parler, J… Il suffit de te regarder… Je sais ce qu’elle représentait pour toi, ce qu’elle était pour toi », la voix tremblante.

« Tais-toi… Je t’en supplie, tais-toi », en tentant à nouveau de se lever mais, cette fois, Kyle l’en empêcha.

« L’amie, la confidente, son âme sœur comme elle aimait à t’appeler si souvent »

« TAIS-TOI », en le repoussant.

« Non, je ne me tairai pas, J… Parce qu’il est hors de question que je te regarde sombrer sans rien faire. Tu es mon ami. Une part de nous… Elle était notre lien, je t’interdis de briser ça », les larmes aux yeux. « Je te l’interdis », dans un murmure brisé.

Josiah, à présent debout, Kyle le fixant, assis sur la table basse, et le silence pour unique témoin.

« C’est comme si on m’avait arraché le cœur », finit par murmurer Josiah, une larme coulant le long de sa joue. « Ça fait tellement mal… De plus en plus mal… Ça ne devrait pas », en se mettant à pleurer.

Kyle se leva et le serra dans ses bras.

« Je sais… », en joignant son chagrin au sien. « Je ne veux pas que tu vives ça seul… Tu te rappelles ce que tu m’as dit à propos de Chadwick ? », en sentant les mains de Josiah se raccrocher à sa chemise. « Un chagrin, ça se partage », en le serrant plus fort contre lui.

Fin

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