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« Les voix du passé » ont deux ans !

En cadeau d’anniversaire le premier chapitre offert !

Anniversaire "Les voix du passé"

 

Aujourd’hui, la série de Nathalie Marie fête son second anniversaire. Pour vous la faire découvrir, nous vous proposons de lire en ligne le premier chapitre de cette série Romantic Suspens, et d’arpenter les couloirs de la brigade criminelle en compagnie des inspecteurs Martin Nolan et Ismaël Touzani.

***

Le journal de Martin

15 mars 2012

Une mauvaise passe, encore, et une nouvelle lutte.
Je me suis parfois cru atteint de folie, de cette folie qui vous fait trembler la nuit, avec pour seule raison toutes ces questions que l’on se pose et pour lesquelles on n’a pas de réponse. Je me suis martyrisé, allant jusqu’à me poster devant mon miroir pour me scruter pendant des temps infinis, cherchant à percer la carapace de mon corps pour y sonder mon âme. Je passais la main sur ma peau, doucement d’abord, puis avec plus d’obstination, la rudoyant par endroits jusqu’à la laisser rouge, ou la griffant à d’autres, dans ce désir si obsédant de la voir disparaître. J’ai fait couler mon sang, peu, mais tout de même, n’y trouvant aucun soulagement, juste cette matière si réelle qui m’empêchait de voir au travers. Oui, je me suis cru fou, ne comprenant rien de ces pensées qui me torturaient.
Le temps est une enclume qui nous laisse amoindri et fragile, aussi peu consistant qu’une rosée du matin, un jour d’été. Il nous malmène et nous emporte dans sa course lente comme dans son pas rapide. Quelle que soit sa mouvance, il nous assourdit de son avancée inexorable, intrépide, car il l’est toujours, même lorsque les secondes durent des heures, qu’elles sont agonie ou tourment. Même dans la sueur des draps, dans cette humidité de corps mélangés où le plaisir vous prend et qu’il devient rythme langoureux. Il se fait un défi contre lequel vous bataillez pour que ça dure le plus longtemps possible et il vous lamine à chaque fois, que vous soyez enfoui dans le corps d’un autre ou que cet autre soit enfoui en vous. La fin arrive toujours, que vous le vouliez ou non, la force de votre volonté n’y peut rien, jamais rien.

8 avril 2012

Hier, j’ai erré comme une âme en peine jusqu’à finir dans la noirceur d’une back-room. J’ai écouté les gémissements et les râles rauques de tous ceux qui étaient venus y chercher du plaisir, quel que soit ce plaisir. Tous ces anonymes, à la recherche d’autres anonymes, brûlant le temps qui est le leur en se laissant toucher et entreprendre par des ombres inidentifiables. J’ai été de ceux-là. Je l’ai été ce soir-là, avec cette bouche humide et chaude qui s’activait autour de moi, avec conviction et engagement. Cette bouche sans nom, sans voix, sans vie connue, qui me prenait et me donnait du plaisir, un plaisir coupable, sans sens et sans valeur. Ce n’était que de la mécanique, ou peut-être pas, mais c’était ce que je ressentais. Mon corps a joui, il a libéré sa substance blanchâtre sans rechigner, il a tremblé sous l’orgasme et mes yeux se sont humidifiés. C’était pitoyable et inutile, je ne me suis pas perdu. Bien au contraire, je me suis vu avec une clarté désespérante, de celles qui m’amènent devant ma glace en me demandant qui je suis, ce que je veux et où je vais. Je m’en suis voulu d’entraîner avec moi, même s’il ne le saura jamais, cet homme qui ne voulait que me faire du bien et prendre du plaisir. En me voyant si méprisable, je le méprisais tout autant, sans le connaître ni rien savoir de lui, de la raison de sa présence ou du motif de ses actes. J’ai joui et je l’ai laissé là, en plan, à genoux sur le sol, comme un con, un minable à qui je n’offrais même pas la reconnaissance d’un plaisir physique que je ne pouvais pourtant pas nier, mais qui était effacé par les merdes qui m’habitaient. J’ai rejoint le bar, sans demander mon reste et sans lui offrir quoi que ce soit. J’ai gagné le comptoir, je me suis fondu dans la masse et j’ai avalé trois whiskys sans en sentir le goût. Je voulais m’étourdir, simplement m’étourdir et oublier, m’oublier.

4 mai 2012

Mes pensées sont revenues en arrière, elles finissent toujours par le faire…
Ma mère était une femme à part, de celles qu’il est peu facile d’émouvoir. Elle vivait dans un autre monde, fait d’illusions et de fantasmes. Chaque matin, elle partait travailler, toujours à la même heure, pas une seconde de plus, pas une seconde de moins. Le soir, elle rentrait avec cette même précision. Dans ses tailleurs stricts, elle s’affichait à la face du monde comme une femme respectable et solide à qui rien ne faisait peur, pour qui tout affronter n’était rien. À peine la porte franchie, elle arrachait sa veste et la jetait sur le canapé. Son premier acte, toujours le même, courir sous la douche et y rester un temps infini. Elle se dépouillait de tout ce qui faisait d’elle une femme crainte et respectée. Le maquillage était effacé, le chignon, d’où pas un cheveu ne dépassait, défait, et ses fringues regagnaient les cintres sur lesquels elle les retrouvait le lendemain matin. Elle enfilait de vieux jeans, des antiquités, usés, râpés, complètement délavés, et des tee-shirts trop larges dans lesquels elle s’égarait. Pendant une heure, elle m’offrait le luxe de sa deuxième personnalité, celle de la mère qui faisait face en assurant l’essentiel. J’avais toujours à manger sur la table, des vêtements propres pour me vêtir, de l’argent pour mes besoins quotidiens. Après, sa troisième vie démarrait, sa préférée, la seule qu’elle voulait ; elle s’évadait. Elle devenait inaccessible, une princesse inabordable que rien ne pouvait distraire. Elle s’enfermait dans son univers, jusqu’au lendemain.

18 mai 2012

J’ai cette bouche sur moi, je la sens encore, alors que je suis rentré depuis des heures, que l’eau de la douche m’a défait de toutes traces de cet acte et que je recherche le sommeil en vain. Pourquoi suis-je allé dans ce lieu, alors que je sais que je n’en tirerai que regret et culpabilité ? Pourquoi est-ce que je m’acharne à y retourner, par intermittence, mais tout de même ? Pourquoi cette sensation que la bouche qui me prend et me malmène est toujours la même, identique et impersonnelle ? Pourquoi ?

3 septembre 2012

J’ai fêté mes trente ans. Étrange… J’ai trente ans… Cet âge est un mirage. Je le regardais arriver depuis quelques années déjà, me disant qu’il serait un tournant, espérant qu’il soit un tournant. J’ai fantasmé sur cet âge, voulant lui donner plus d’importance qu’il n’en a, me projetant dans cette étape comme dans un lieu nouveau où tout serait différent. Je me voyais me lever avec le sourire et regarder par la fenêtre pour découvrir un soleil resplendissant. Je me suis réveillé comme tous les autres jours, j’ai bu mon café avec la même indifférence et, lorsque j’ai regardé dehors, je n’ai pu que constater qu’il pleuvait, qu’il pleuvait comme vache qui pisse, et que le vent faisait claquer les volets avec violence. Rien n’avait changé, rien. Que de douleurs derrière les faux-semblants, les remises à plus tard, derrière ces faiblesses où l’on attend que l’extérieur fasse le travail à notre place.

28 septembre 2012

Je suis retourné dans ce bar, bien plus vite que je ne l’aurais voulu. J’ai pris sur moi pour ne pas courir vers les coins sombres auxquels on accède par un escalier illusoirement caché. J’ai tenu la bride à mon désir de perte, m’obligeant à me rappeler que c’était vain. J’ai bu mes trois whiskys avant et j’ai pris mon temps pour une fois. J’ai senti un regard peser sur moi, lourd et insistant. Je l’ai cherché, je ne l’ai pas trouvé. C’était étrange, il a glissé sur ma peau et a caressé mon sexe, le faisant réagir sans que je ne puisse rien contrôler. J’ai flippé, vraiment flippé. J’ai avalé mon troisième verre cul sec et je me suis sauvé comme une vierge effarouchée. J’ai peu et mal dormi cette nuit-là, mais comme ça m’arrive souvent, je ne m’y suis pas attardé.

20 octobre 2012

Mon père m’a appelé et je n’avais qu’une envie, lui dire d’aller se faire foutre. Il m’agace au possible. Pendant les seize premières années de ma vie, il m’a ignoré, comme on ignore le destin d’un caillou coincé sous sa chaussure et que l’on a délogé pour le jeter au loin, n’importe où. Quand ma mère est morte, il n’a plus eu le choix ou, tout du moins, ceux qu’il avait lui laissaient peu de marge. C’était soit sa sœur, soit les services sociaux, soit lui. Ma tante, c’était afficher aux yeux de sa famille qu’il n’assumait pas ses responsabilités. Les services sociaux, ce n’était pas mieux. Il m’a pris chez lui. Je n’ai rien dit, je n’avais rien à dire. Je connaissais déjà l’indifférence. Si elle était souffrance, elle était aussi connue. J’ai habité sa maison comme un étranger.
Il a fait de nombreux pas vers moi, je dois le reconnaître, mais je n’ai jamais été prêt à les accepter. Seize années à l’espérer et ne devoir son intérêt qu’à la mort de ma mère a fait naître ma colère. Elle ne s’est pas éteinte. Il s’acharne, me rappelle à lui régulièrement, je n’affiche qu’une politesse de surface. Je ne dis pas que j’ai raison, mais c’est ainsi. Quand je le regarde, je ne me reconnais pas en lui, je ne vois rien qui nous rattache, juste cette mort spectaculaire.

22 octobre 2012

Je tourne en rond comme un lion en cage. Mon appartement me donne l’illusion de ne posséder que quatre murs, il m’oppresse et me rend dingue. Je dois me défouler.
J’ai couru, couru des kilomètres, avant de m’arrêter à la salle de sport et de faire crier mon corps. Je sais pourquoi on me reluque sans cesse, les femmes comme les hommes. Mon corps est sculpté dans du marbre. Un mètre quatre-vingt-dix pour quatre-vingt-douze kilos de muscles. Une santé de fer et un physique que j’entretiens, même si je me demande souvent pourquoi je tiens tant à cette apparence attirante. Ma mère était belle, mon père est bel homme, je ne suis pas en reste. Les regards glissent sur moi, ils m’admirent et se veulent attirants. Je n’y prête que peu d’attention. Ils me galvanisent, me plaisent et me rendent vivant, mais ils se suffisent à eux-mêmes. Je n’ai jamais eu de relation, juste des plans cul sans lendemain, ou alors, très peu de lendemains. Ces activités, je ne les admets qu’en dehors de ma ville, loin des cancans possibles et des réputations dont il est si difficile de se défaire. Je suis gay, je l’ai toujours été et je ne m’en cache pas, mais je n’en parle pas non plus. Au bout du compte, personne ne le sait et c’est très bien ainsi. Il y a peu de chance que l’on vienne m’emmerder sur le sujet, on ne m’emmerde pas souvent, faut dire. Je ne suis pas facile d’accès, mon caractère a fait ses preuves et je fais plutôt peur. Ici, je ne m’autorise que le sexe anonyme, dans la noirceur de pièces sombres. Je ne laisse que des mains et des bouches me toucher, des plaisirs rapides et peu satisfaisants. Des libérations qui font à peine redescendre la pression.

1er novembre 2012

Encore le passé, toujours le passé…
J’ai couché avec une femme une fois, par curiosité. Pas facile, mais tant qu’on réussit à bander, c’est faisable. Il suffit de fermer les yeux et d’imaginer d’autres corps plus attirants, plus fermes, avec des courbes plus discrètes. Bien sûr, à ce moment-là, je ne pensais pas que ça se passerait ainsi. J’étais jeune et je voulais essayer, pour ne pas mourir bête et pour me donner l’illusion du choix. Parfois, ce souvenir me fait sourire. J’aurais pu choisir une femme mince, avec de petits seins peu développés, fermes sous les mains, un petit cul tentant et peu de hanches. J’aurais pu choisir une femme quelque peu masculine ou, au minimum, androgyne. Mais non. Fort de la vigueur de ma jeunesse, imbu de moi-même, il a fallu que je porte mon choix sur une femme plus que féminine, avec tout ce qui va avec. Son corps, découvert dans une nudité sans pudeur, m’a laissé froid. Elle n’était qu’un beau tableau qu’on admire. Je ne dois mon salut, cet évitement de l’humiliation et du ridicule, qu’à sa nature entreprenante et à son goût pour le sexe avec un orgasme à la clé. Elle connaissait parfaitement son corps, savait comment s’en servir, tout autant que ce qu’elle aimait, et n’avait aucun complexe à exprimer ce qu’elle voulait. L’exciter n’a pas été trop difficile, y prendre plaisir, un combat perdu d’avance. Je n’ai rien trouvé de mieux à faire, pour être à la hauteur, que de fermer les yeux et d’imaginer les mains et la bouche de mon dernier amant en date. Ça a marché, mais je n’ai jamais renouvelé l’expérience. Je n’y ai pas gagné grand-chose, si ce n’est des certitudes et une femme dont j’ai eu un mal fou à me défaire. Je n’ai jamais su, je n’ai pas été jusqu’à lui poser la question, si c’était parce qu’elle avait aimé notre partie de sexe, pas terrible de mon point de vue, ou si c’était parce que, déjà à l’époque, j’étais plus que reluqué.
Si je sais une chose, une seule chose, c’est que j’aime les hommes et qu’eux seuls peuvent me donner du désir et du plaisir.

CHAPITRE 1

Son téléphone sonna, il lui vrilla les oreilles et le réveilla en sursaut. Ce n’était pas la première fois, ce ne serait pas la dernière, et pourtant, c’était toujours pareil. Son cœur s’affolait, son corps se tendait et sa tête sortait des limbes avec un peu trop d’empressement. Par réflexe, un de ceux acquis par la force de l’habitude, Martin tendit le bras, s’empara de son portable et décrocha. Sa voix fut rauque lorsqu’il parla.
— Nolan.
— Becker. On t’attend rue Bastide, quartier Nord.
Il se leva, sachant déjà qu’il n’allait pas avoir le temps de se doucher et qu’avaler quoi que ce soit ne serait pas non plus une bonne idée.
— Qu’est-ce qu’il se passe ?
— Un meurtre. On nous a appelés, y’a cinq minutes.
— J’arrive.
Martin Nolan raccrocha et enfila son jean de la veille, un tee-shirt, un sweat et il était fin prêt. Il sortit au pas de course, attrapa ses clés sur le petit meuble de l’entrée, dévala les escaliers et grimpa dans sa voiture. Putain ! Il détestait ça. Être réveillé à trois heures du matin, partir sans passer sous la douche et zapper son café bien serré n’était pas le meilleur moyen de le mettre de bonne humeur. Si on ajoutait sa course précipitée et sa prochaine découverte d’un corps mort, la boucle était bouclée. La journée n’était pas commencée qu’il était déjà sur les nerfs ; il allait encore se montrer désagréable.
Nolan respira lentement, ralentit un peu son allure et s’efforça de se calmer. Ses collègues étaient tous logés à la même enseigne, il ne devait pas l’oublier.
Il repéra rapidement le coin concerné, le nombre de voitures et de gyrophares était tout sauf discret, se gara sans prendre la peine de le faire correctement et quitta son véhicule, le visage fermé.
— Salut Nolan. Une sale affaire.
— C’est-à-dire ?
— Ce n’est pas très reluisant.
— Qui est la victime ?
— On n’a pas son identité. C’est un homme d’une trentaine d’années. C’est tout ce que je peux te dire pour l’instant.
— Allons voir ça de plus près.
Nolan enfila des gants en latex et s’approcha des lieux.
— Écartez-vous et laissez-nous faire notre boulot… s’il vous plaît.
Ces derniers mots lui arrachèrent la bouche, être poli dans de telles circonstances le faisait vraiment chier. On s’écarta, tout en le regardant discrètement, son caractère était bien connu. L’inspecteur Nolan n’était pas toujours à prendre avec des pincettes et, malgré sa formule de politesse, c’était un acquis que personne n’aurait osé réfuter.
— La scientifique a été prévenue ?
— Ouais, ils arrivent.
— Bien.
Nolan fit les deux mètres qui le séparaient de la découverte macabre faite au milieu de la nuit et commença par visualiser l’ensemble. Le type était couché sur le sol, le corps dans une position qui ne le mettait pas à son avantage. Il était vaguement replié sur le côté droit, les bras le long du corps comme s’ils étaient retombés, vaincus et inutiles. L’une de ses jambes était écartée, l’autre repliée, et son visage reposait sur le bitume. Ses yeux étaient ouverts, sa frayeur et son désespoir encore présents, sa bouche raidie dans un cri muet et sa langue sortie. Nolan l’observa de longues minutes, essayant de se faire une idée sur l’homme qu’il avait été, ce qui lui fut impossible. Il n’y avait plus de vie en lui, c’était difficile d’imaginer une existence derrière ce corps figé. Les traces violacées autour de son cou lui donnèrent un indice sur la cause du décès, mais il ne voulait pas tirer des plans sur la comète et prendre le risque de se tromper. Nolan le contourna puis s’accroupit face à son visage. C’était toujours un coup au cœur de découvrir la mort de cette façon.
— Qu’est-ce qu’on a ?
Il se releva et se retourna, satisfait d’entendre la voix d’un des meilleurs docs de médecine légale en fonction.
— Un homme, à peine trente ans, je dirais. Des marques de strangulation autour du cou. Je n’ai rien vu d’autre, mais la lumière n’est pas terrible et j’ai préféré vous attendre plutôt que de le toucher ou de le déplacer.
— Vous avez bien fait.
Le Doc rejoignit Nolan et commença son travail. Méticuleux, sérieux, il fallait être patient avec lui, mais au moins, il y avait peu de risques d’erreurs.
— La mort remonte à deux ou trois heures et la cause apparente du décès est bien la strangulation.
Il prit ses mains et les regarda avec attention. En bougeant son bras, un papier tomba sur le sol. L’inspecteur Nolan demanda une pince, s’en saisit et le déplia précautionneusement. Il attrapa le sachet qu’on lui tendait et le glissa à l’intérieur. Ce ne fut qu’après qu’il céda à la curiosité et le lut.
« Tu ne peux pas jouer avec moi, je ne suis pas un pion. Rendez-vous à l’endroit habituel à 19 h 30. »
Qu’est-ce que ça voulait dire ? Une histoire d’argent ? Une arnaque professionnelle ? Un amant jaloux ? Un deal qui avait mal fini ? Il y avait trop de possibilités, beaucoup trop.
— Il s’est débattu, mais apparemment, il ne faisait pas le poids.
— Ce n’est pourtant pas un petit gabarit.
— C’est vrai, mais il n’était peut-être pas en possession de tous ses moyens. Les examens toxicologiques nous le diront.
— Quand ?
— Je vais faire au plus vite.
— D’accord, je sais que je peux compter sur vous.
— Allez, on l’embarque.
Nolan se recula et les regarda faire. Dès que le corps eut disparu dans son sac mortuaire, il se tourna vers ses collègues.
— Ratissons le coin et ne perdons rien de ce qui pourrait nous être utile.
Pendant deux bonnes heures, ils explorèrent les lieux, attentifs à ne rien laisser passer. Le jour se levait et son besoin de café se faisait obsession.
Quand ils remontèrent en voiture et gagnèrent le commissariat, l’endroit avait été passé au crible et l’inspecteur Nolan n’avait rien appris de plus.

Assis derrière son bureau, Nolan en était à son troisième café. Son ordinateur était allumé, mais il n’avait pas beaucoup avancé. Agacé, il décida d’aller voir le Doc. Si, au moins, ce dernier pouvait lui fournir un portefeuille avec des papiers d’identité, il pourrait se lancer et agir. Il parcourut un long couloir, accéda à une cage d’escalier et descendit trois étages dont un en sous-sol. Il aurait pu le faire en ascenseur, mais se dépenser un peu, même de cette façon, lui convenait. L’inspecteur Nolan n’aimait pas se sentir dans cet état, piégé entre la fatigue d’une nuit trop courte et l’adrénaline qui coulait dans ses veines. Ne rien pouvoir faire le laminait.
Il écarta les deux portes battantes d’une seule poussée et le silence qui l’enveloppa lui glaça le sang. Cet endroit lui donnait la chair de poule. Il avait beau le connaître, c’était toujours pareil. Il détestait cette ambiance aseptisée, ces murs blancs et immaculés, cette énergie froide qui vous faisait blêmir. Il jeta un œil à travers chaque vitre des portes devant lesquelles il passa, jusqu’à trouver celle qu’il cherchait, et entra sans frapper.
— Déjà là, Inspecteur Nolan ?
— Je n’ai rien sur lui, je ne peux rien faire. Avez-vous trouvé des papiers d’identité ?
— Non, mais il y avait une carte de visite dans sa poche.
— Faites voir.
— Sur la table, dans le sac en plastique.
Nolan prit le sachet et consulta la carte. Une banque. Ce n’était pas grand-chose, même si c’était un point de départ.
— C’est tout ?
— De ce genre, oui.
— Ah ! Et ?
— Il n’y a rien d’intrigant dans la façon dont cet homme est mort. Il a été étranglé, juste étranglé. Il a bien quelques bleus sur le corps et des marques autour des poignets, mais ce ne sont que les conséquences d’une lutte.
— Un meurtre sordide… Vol ou passionnel ?
Le Doc haussa les épaules.
— Ça, c’est votre domaine d’expertise.
— Ouais… Passionnel, je dirais.
— Qu’est-ce qui vous fait penser ça ?
— Le « Tu ne peux pas jouer avec moi » sonne assez personnel. Il lui donnait rendez-vous. Il ne pensait peut-être pas que sa victime le garderait sur lui. La discussion aura mal tourné.
— C’est un homme qui l’a tué.
— Un mari ou un amant trompé ? Cet homme a très bien pu piquer la femme d’un autre… celle d’un ami… Ou un couple homo ? Les gays ne sont pas à l’abri de la violence et des meurtres.
— C’est sûr.
— Je vous laisse, je vais creuser cette piste. Tenez-moi au courant si vous trouvez autre chose, s’il vous plaît.
— Sans problème, Martin.
L’inspecteur Nolan lui fit un sourire, fait assez exceptionnel. Le Doc était l’un des rares à l’appeler par son prénom. Ils se faisaient confiance et aimaient partager leurs enquêtes. Ils possédaient cette même rigueur qui faisait passer la victime au premier plan, sans penser à leur carrière ou leur réputation. Trouver l’assassin et redonner leur dignité à ceux qui se retrouvaient sur la table du Doc étaient leurs priorités. Le reste comptait peu. Ils n’avaient, ni l’un ni l’autre, besoin de tapes dans le dos ou de reconnaissance, encore moins de caresses dans le sens du poil, pour faire leur boulot. En cela, ils se ressemblaient. Contrairement aux idées reçues, le Doc n’était pas un être froid que la découpe des cadavres aurait rendu insensible. Il était bien plus chaleureux que l’inspecteur Martin Nolan.

Martin remonta au deuxième et fit le tour des lieux. Il avisa l’un de ses collègues, Ismaël, un jeune flic fraîchement arrivé parmi eux un an plus tôt. Il était de ceux que Nolan appréciait. Sérieux, discret, il ne faisait pas de vagues, même s’il l’avait plus d’une fois surpris en train de rire et de raconter des conneries avec d’autres collègues. Il l’avait observé pendant un temps et force avait été de constater que cette réserve ne se manifestait qu’en sa présence. Il n’avait rien à y redire, il préférait cela. Nolan était un taciturne à la gaieté bien cachée. Il en possédait certainement, mais elle était tellement enfouie sous des couches éparses et diverses de tout un ramassis de merdes, qu’il ne savait plus comment la manifester. Il n’essayait pas vraiment non plus. Dans ce commissariat, l’inspecteur Nolan était une valeur sûre à laquelle on se frottait peu. Tous savaient qu’ils pouvaient compter sur lui et qu’avoir Nolan à ses côtés, ou derrière soi, pour assurer ses arrières était ce qu’il y avait de mieux. Au-delà de ça, ils gardaient leurs distances. Dans ses bons jours, il était abordable et discuter avec lui, ou partager un café, pouvait être plaisant. Ces jours-là étaient peu nombreux et quasiment inexistants lorsqu’il avait un meurtre sur les bras. Ces derniers étaient toujours une affaire personnelle pour cet homme solide, beau et au charisme froid. Il y avait bien longtemps que ses coéquipiers s’en étaient rendu compte et ils l’appréciaient en cela. Il n’était peut-être pas un homme facile, mais il avait la confiance de ces hommes. L’humanité que cette attitude dénotait lui valait leur respect. Nolan était entouré d’ombres et de mystères, de froideur et de distances, mais il n’était pas que cela. Derrière ce masque se cachait un homme tourmenté et difficile à lire qui, malgré son apparente dureté, n’arrivait pas à se faire détester. Les quelques gestes chaleureux qu’il pouvait avoir envers ses collègues étaient toujours sincères, ils n’en avaient que plus de valeur.
— Ismaël, j’ai peut-être une piste pour le meurtre de ce matin. Tu es partant pour m’accompagner ?
— Bien sûr.
— Allons-y.
Nolan attrapa son blouson de cuir et quitta le bureau, suivi de près par son partenaire. Ismaël se tenait derrière lui, son propre manteau sur le bras. Il l’enfila tout en accélérant le pas. Ils ne faisaient pas toujours équipe, mais c’était de plus en plus souvent que Martin Nolan le sollicitait. Ismaël ne s’en plaignait pas. Si son humeur n’était pas toujours agréable, il était quelqu’un de fiable, bon dans son métier et, avec lui, on savait à quoi s’en tenir. Il n’y avait aucune tricherie dans son attitude et ses exigences. Il voulait du cent pour cent et une implication totale dans les enquêtes qu’il menait. Travailler avec lui, c’était apprendre les ficelles du métier, ainsi que la détermination. Il ne lâchait rien et n’abandonnait jamais. Le plus, tout du moins pour Ismaël, était que sa plastique était une pure merveille. Son regard glissa sur son dos et s’arrêta sur ses fesses musclées. Il avait un corps de rêve et, dans ses fantasmes, Martin Nolan tenait la première place. Les scénarios étaient nombreux et variés, étendus à l’infini. Ils n’avaient pas de limite. Ismaël faisait très attention de ne pas le lorgner sans prendre de précautions. Il n’était pas à l’abri d’un coup bien placé pour le remettre à sa place. Martin Nolan était inaccessible. Qu’il soit célibataire n’y changeait rien, qu’il ne connaisse pas son orientation sexuelle non plus. Cette dernière affirmation était fausse, il en savait quelque chose. Cependant, il préférait ne pas y penser et faire comme si ce n’était pas le cas, sinon les risques seraient énormes. À l’inverse, il pouvait jouer sa carrière et, plus encore, sa tranquillité d’esprit. Il respectait cet homme et ne voulait pas faire partie de sa liste noire, ni lui porter tort. En attendant, la vue était splendide, Nolan ne pouvait pas le voir ; Ismaël en profita largement.

Martin avait le dos qui le chauffait. Le regard de braise de son coéquipier glissait sur son corps, il le sentait comme la flamme d’un incendie. Il sut exactement à quel moment Ismaël s’arrêta sur ses fesses. Il lui fallut une grande force de contrôle pour ne pas se tortiller dans son pantalon et poser sa main sur son sexe pour le replacer. Il ordonna à cet électron libre de se tenir tranquille ; ce n’était pas le moment, ce ne serait jamais le moment. Si Nolan évitait les rencontres dans sa ville, il se les interdisait sur son lieu de travail. Ismaël était à croquer et, en d’autres temps et d’autres lieux, il en aurait fait son quatre heures. Les circonstances étant ce qu’elles étaient, il se faisait fort d’en faire abstraction. Il aurait pu solliciter quelqu’un d’autre pour l’accompagner, mais il aimait bien ce mec, sa présence tout autant que son comportement professionnel. Les regards qu’il lui jetait étaient extrêmement discrets, Ismaël ne se les autorisait que rarement et lorsque qu’il se croyait sûr de ne pas être repéré. Malheureusement pour lui, Martin avait un sixième sens très développé et les remarquait presque à chaque fois. L’effet qu’ils lui faisaient n’était pas la moindre des raisons de cette sensibilité. Cet homme lui avait plu dès le premier regard. Grand, même s’il n’atteignait pas son mètre quatre-vingt-dix, d’une finesse qui ne crachait pas sur la force, Ismaël l’attirait vraiment. Typé, des yeux marron foncé incendiaires, il réveillait ses bas instincts. Avec son visage aux traits délicatement dessinés, ses lèvres pleines et ses cils d’une longueur intolérable, il était la sensualité à fleur de peau. Ses cheveux noirs et bouclés, qu’il portait un peu longs, lui donnaient le visage d’un ange d’un autre lieu aux terres arides et sèches. Il lui faisait penser au désert et à ces Touaregs au regard mystérieux, se mouvant d’une démarche féline et tenant d’une main la corde d’un chameau, ou dévalant sur cette monture, aux pas cadencés et déliés, les dunes de sable. Il appelait la passion et la langueur, la suavité et l’ardeur. Son jeune collègue le faisait bander, bien trop pour la paix de son esprit. Nolan s’étonna d’avoir fait appel à lui. Il avait pourtant décidé de se tenir à distance.
Dès qu’ils furent installés dans sa voiture, Ismaël engagea la conversation. Sa voix, toute aussi chaude, fit frissonner Martin. Elle lui effleura la peau et il imagina sa bouche… Il se crispa, s’admonesta et s’obligea à souffler lentement.
— On va où ?
— À la banque de Gravitch. Le Doc a trouvé une carte de visite sur la victime. C’est la seule piste qu’on a.
— Un client ou un employé.
— Si on a de la chance, oui.
— Tu as une photo de lui ?
— Non, la photo d’un mort, c’est un peu dur pour une première rencontre. Si la piste se confirme, nous aviserons.
— Tu as raison, voir un mort est déstabilisant, surtout si on le connaît.
— Oui, pas la meilleure chose à regarder.
— Non, c’est sûr…
Nolan fit abstraction du regard qui pesa sur lui, étonné qu’Ismaël s’y laisse aller alors qu’ils étaient si proches l’un de l’autre. Une première peu rassurante et déstabilisante.

Le journal de Martin

16 novembre 2012

Quelle merde ! C’est reparti pour un tour ! Je ne peux pas dormir, pas en sachant qu’un assassin court dans la ville. C’est impossible. Et ce mort que je sens planer autour de moi… Il veut le repos, le quémande et me supplie de l’aider à partir. C’est bien gentil tout ça, mais je ne suis pas Dieu. Je ne suis qu’un simple flic qui fait du mieux qu’il peut. Je vais l’avoir, je n’en doute pas, mais il faut me laisser un peu de temps. Si je pouvais céder au sommeil, ce serait encore mieux, je serais plus efficace et moins sous tension.
Je n’ai pas cessé de tourner en rond. Je crois que c’est à cause de mon boulot, de ce mort qui m’obsède parce qu’il ne peut reposer en paix. Tant que le coupable n’aura pas été arrêté, que la justice n’aura pas été rendue, il ne pourra quitter ce monde qui est le nôtre. Je le sens autour de moi, il me tourmente et m’exhorte à faire quelque chose, n’importe quoi, pour retrouver le coupable et le libérer de cette entrave qui le maintient entre deux univers. Le plus simple serait qu’il me livre son nom, mais bizarrement, il ne me parle pas. Ils ne me disent jamais rien. Ils me poursuivent jusque chez moi, brouillent mon appétit et mon sommeil, sans jamais m’aider. Ce sont des emmerdeurs, des chieurs qui me ramènent à ma folie, même si je sais que cette partie de moi n’a rien à y voir. Je suis peut-être un original, un hors-norme, mais j’ai appris à me faire à cette sensibilité qui m’accompagne depuis toujours. Je sens les morts, ils se tapissent près de moi jusqu’à ce qu’enfin, je trouve leur bourreau. Vrai ou faux, réalité ou irréalité, qu’importe, ils sont là, je les sens, je le sais. Je n’ai pas d’autre choix que de faire ce qu’il faut.

Au cœur de la nuit.

Je ne dors toujours pas. L’ailleurs m’appelle, ce bar et son sous-sol, ces mecs qui vous touchent et vous caressent, gentiment ou durement, selon celui sur qui on tombe. Je n’arrive pas à me défaire du souvenir de cette humiliation que j’ai infligée à cet homme en le repoussant après avoir joui. J’ai cru que ma tête s’en contrefichait et que seul l’apaisement de mon corps comptait ; je me suis trompé. J’y pense trop pour ma tranquillité d’esprit. Mes trois whiskys, ceux qui suivent, m’ont toujours permis de passer à autre chose et de reléguer ces instants dans une partie de mon cerveau où les évènements se délitent avant d’être oubliés. Cette fois-ci, ce n’est pas le cas.

17 novembre 2012

Au petit matin, j’ai couru et encore couru ; mon corps dégoulinait de sueur chaude. Je la sentais couler dans mon dos et glisser jusqu’à mes fesses. Je m’épuisais avec un plaisir insondable, la tête brumeuse, et seulement concentré sur mon rythme et mon souffle. Ça faisait un bien fou. Tout le reste était enfin en sourdine. Je ne connais rien d’autre qui me permette un tel oubli, rien. J’ai espéré que le sexe aurait ce même talent, mais non. Mon cerveau ne se déconnecte jamais vraiment sauf dans l’effort physique, intense et persévérant. Il faut pour cela que mes jambes commencent à trembler, avant de se stabiliser et de maintenir cette cadence parfaite où l’esprit et le corps trouvent leur harmonie, celle qui leur est propre et qui me permet de me relâcher.
La salle de sport a été mon point de chute. J’ai soulevé des poids, j’ai fait marcher les muscles de mes bras et ceux de mon ventre. Je sculptais encore et encore mon corps. Les tablettes de chocolat que dessinent mes abdos sont ma récompense. Le tatouage qui s’étire sur mon biceps gauche aussi.
La douche a été un second souffle, une douce chaleur qui me caressait la peau. Toute cette transpiration qui s’évadait par la bonde et cette sensation de propre me ramenaient doucement dans la réalité du quotidien.
Je devrais avoir l’esprit tranquille pour quelques heures. Résister à l’appel des sirènes, ces sirènes dépravées et sans nom, me sera facile. J’ai eu ma dose de dépense physique.

 

à suivre dans le roman

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