La folie de ton amour – Broché

La folie de ton amour

Eve Terrellon

Collection Reality
Genre : Drame Contemporain

Paru le 21/06/2018
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Prix : 16,00 € Prix Public TTC

Résumé

La folie de ton amour de Eve Terrellon

« L’amour tue. »

C’est ainsi que s’ouvre ce récit en forme de chronique d’un amour fou. Un amour qui éclot sur les cendres d’un autre, face au deuil, à la dépression et aux drames de la vie. Un amour pour lequel on est prêt à tout, même à se perdre.

Lorsqu’Alban, jeune diplômé, s’installe sur la côte normande, louant un petit pavillon qui surplombe la falaise, il s’attend à tout sauf au rire de Cédric. Ce rire l’envoûte, le transporte et le fait basculer en un clin d’œil, l’enchaînant irrémédiablement à la piquante insolence de son beau voisin.

Cédric, lui, a déjà construit sa vie avec l’énigmatique et richissime Dimitri, son ami d’enfance. Un homme perspicace s’il en est et qui ne manque pas de remarquer l’ardente admiration que nourrit Alban. De là naît une bien étrange amitié entre Dimitri et Alban, qui peu à peu trouve sa place aux côtés du couple. Il apprend à connaître Cédric — son rire autant que ses failles — et ne désire plus que le protéger, quitte à s’effacer pour garantir le bonheur de l’homme qu’il aime.

Quand survient le pire, c’est tout naturellement sur lui que s’appuie Cédric. Mais enivré par la confiance que lui témoigne son bel ami, Alban demeure aveugle à la détresse profonde dans laquelle se noie ce dernier. Aveugle à Cédric… et aux dauphins.

Chapitre 1

Chapitre 1 : Pour la beauté d’un rire

Je venais de terminer mes études d’architecture et d’emménager dans un charmant petit pavillon sur la côte normande, près de Fécamp. Son propriétaire me le louait pour une bouchée de pain. Le fond du jardin aboutissait sur une partie de la falaise prête à s’effondrer aux premières trombes d’eau, et j’avais interdiction de poser un pied au-delà des rangs d’oignons du potager. La résiliation de mon bail me guettait au moindre mouvement de terrain, mais la vue était magnifique, et la situation de la maison, retirée du village, correspondait à mon besoin de solitude et d’indépendance.

Mon diplôme en poche, j’avais eu l’opportunité d’obtenir rapidement un emploi. Un travail débouchant sur une carrière d’ingénieur en structures hydrauliques, comme je l’envisageais. Mon statut de major de promotion m’ouvrait des portes que d’autres n’auraient eu aucune chance de pousser. Mon recrutement me donnait même le choix. Soit j’exerçais en Normandie, sur un projet lié à la protection du littoral par la mise en place de digues, soit je débutais directement à Paris, sur un chantier de réfection des berges de la Seine.

La plupart de mes amis auraient opté pour le job parisien. Personnellement, je préférais renoncer à l’agitation festive de la capitale. J’avais donc décidé de m’attaquer à la furie des vagues. Une réalisation qui m’occuperait durant quelques mois. Le temps de prendre suffisamment de recul pour régler le problème qui minait mon existence depuis cinq ans, de chercher un autre contrat dans un lieu encore plus isolé, ou de m’implanter suffisamment sur le terrain pour me bâtir un nid douillet.

À vingt-cinq ans, je goûtais enfin à la liberté. Loin de la famille, de l’insouciance surfaite des années d’étude, de l’attention parfois un peu lourde de mes amis, et surtout loin de la vie amoureuse. Ou plutôt de l’absence de vie amoureuse. À défaut de vivre une passion flamboyante, ou même un tout petit amour sage, il me fallait échapper à la tentation de céder à un cycle de rencontres qui ne me correspondait pas.

Je m’éloignais volontairement. J’avais besoin de réfléchir, de faire le point, de retrouver un équilibre émotionnel qui me permettrait de dérouler une destinée plus sereine. Je ne connaissais personne en Normandie et j’allais pouvoir m’organiser comme je le désirais. Chez moi. Sans me demander si ce que je faisais risquait d’ennuyer qui que ce soit. Et croyez-moi, lorsque l’on est le cadet de quatre sœurs, adorables et aimantes, mais particulièrement étouffantes face à la moindre manifestation de tristesse de votre part, ce havre de paix n’avait pas de prix.

Enfin, à ce moment-là, c’était ce que j’imaginais encore.

J’achevais d’emménager lorsque tu apparus dans ma vie. Ce jour-là, il faisait très beau. Chaud également. La porte-fenêtre donnant sur le jardin était restée entre-ouverte, et le bruit de la mer remontait jusqu’à moi. Appliqué à ordonner rapidement le rangement de mon intérieur, je déballais un dernier carton de livres dans la bibliothèque quand le trille d’un rire clair frappa mon oreille. Un rire masculin, jeune et cristallin, bien qu’adulte. Un rire franc, exprimant un accent de joie véritable. Un rire frais, sans arrière-pensées de paraître. Un élan du cœur suffisamment exceptionnel et pétri d’innocence pour m’interpeller.

Intrigué, je sortis. La platitude du terrain, qui s’avançait sans dénivellation jusqu’à la falaise, me masquait en grande partie la plage, sauf à marée basse. Située une vingtaine de mètres plus bas, sa nasse en arc de cercle se coinçait entre deux pointes de murailles de calcaire abruptes. Elle n’attirait que quelques habitués durant la belle saison, et de rares touristes suffisamment doués pour trouver le départ du chemin pentu au bout de mon jardin, et surtout assez casse-cou pour le suivre malgré son étroitesse et l’absence totale de rambarde de sécurité du côté du vide.

Un sentier en théorie interdit d’accès à cause des risques d’effondrement, camouflé par un monceau de ronces poussant devant une clôture depuis longtemps cisaillée. Que des inconscients aient repéré la passe exiguë qui permettait d’éviter les épines ne m’étonnait pas. L’information circulait depuis belle lurette auprès des adolescents du village.

J’en avais chassé quelques-uns la veille, trop jeunes à mon goût pour tenter l’expérience. Aux dires du propriétaire, trois personnes avaient dévissé mortellement l’année précédente, et je ne souhaitais pas être celui qui avertirait les secours lors du prochain accident. Et puis si je désirais conserver ma tranquillité, autant poser les limites tout de suite en présentant un côté peu aimable.

Ce qui me surprenait par contre, c’était de n’avoir vu personne se faufiler dans le jardin pour se glisser vers le grillage. Je n’arrêtais pas de tourner dans la maison, et la plupart des fenêtres demeuraient grandes ouvertes. Prudemment, je marchai jusqu’aux rangs d’oignons censés délimiter la portion de terrain sans danger.

De mon observatoire en hauteur, je distinguais les galets de la crique, prisonnière entre les deux avancées maritimes du mur de craie. Il n’était pas du tout indiqué d’y traîner trop longtemps lorsque les vagues repartaient à l’assaut de la grève. Pour l’heure, le début de l’après-midi marquait la marée basse. Curieux, je patientai, certain que la largeur supplémentaire découverte sur la plage me permettrait d’apercevoir qui enfreignait l’interdit municipal, tout en ravissant mes oreilles d’un rire aussi pur.

Enfin, tu apparus. Ou plutôt, vous apparûtes. Deux hommes jeunes, vêtus de simples caleçons de bain, se coursant en chahutant gaiement sur le rivage. Un grand Noir athlétique, et un Blanc à la corpulence plus frêle. Le Noir poursuivait le Blanc, en une parodie de chasse dont la finalité m’intrigua immédiatement.

Durant plusieurs minutes, je vous observai. Malgré tes pieds nus, tu détalais sur les pierres en égrenant ce rire clair qui m’ensorcelait. Longiligne et souple, ta silhouette m’évoquait celle d’un félin gracile et je finis par ne plus regarder que toi. Ton ami était beau, mais il se dégageait de ta personne l’insolence insoumise de ceux qui se veulent libres. En cela, tu m’as toujours séduit. Zigzaguant pour perdre ton chasseur, tu me faisais l’effet d’une panthère des neiges. Tachetée de sombre, comme les mèches brunes de la chevelure qui balayait ton front.

Ce jeu d’enfant prit fin lorsque ton compagnon te rattrapa. Peau d’ébène contre peau de nacre, votre face à face s’éternisa dans un silence indéchiffrable pour moi, jusqu’à ce que ton vainqueur t’enlace sans la moindre pudeur. Il ne t’en plia que plus aisément sous un long baiser, auquel tu répondis en crochetant tes mains à sa nuque.

Le secret de mes sorties étudiantes m’avait accoutumé à ce genre de spectacle. Il m’avait même habitué à bien plus, mais je ne m’y attendais pas ici. Brutalement confronté à ce que je fuyais, je ressentis soudain l’envie de me retrouver à la place de ce beau Noir. Et la force de ce désir me dérouta. Tout comme l’écho de ton rire qui revint à la charge dès que celui que je supposais ton amant relâcha ta bouche.

Une chaleur gênante envahit mes joues. Ce fut le moment que tu choisis pour lever les yeux vers moi. Tu étais trop loin pour que je détermine leur couleur, et pourtant je continuais à te dévisager. Contre toute logique, je m’accrochais à ce contact éphémère. Tu te penchas à l’oreille de ton compagnon qui releva à son tour son visage dans ma direction. Quand il m’aperçut, je crus discerner un sourire, mais ce fut bref. Te prenant par la main, il t’entraîna du côté de la falaise, là où mon regard ne portait pas.

Durant de longues minutes, je patientai, espérant qu’un nouveau jeu te ramènerait dans mon champ de vision. Apparemment, ton ravisseur en avait décidé autrement et la déception qui me gagnait m’armait de colère contre lui. J’ignorais qui tu étais, si tu avais apprécié d’être ainsi le centre de mon attention, ou même si je te reverrais, et cependant, je n’arrivais pas à m’arracher à mon rang d’oignons.

Au bout d’une demi-heure, quand il devint évident que vous ne bougeriez pas, un reste de raison me secoua. Depuis ta disparition, je n’avais plus entendu ton rire et je préférais éviter d’imaginer ta bouche occupée à une autre tâche. Dépité, je retournai dans la maison. J’étais incontestablement de trop. Qu’importait ! Je voulais découvrir plus précisément le visage du garçon qui possédait le rire d’un ange.

Sortant une chaise sur la terrasse, je m’assis. J’attendis près de trois heures, mais je ne vous vis pas remonter la sente au bout du jardin. Vous sembliez vous être évaporés. Décidé à élucider ce mystère, je ne quittai pas la villa le lendemain. J’espérais que vous renouvelleriez votre imprudence. En fin de matinée, ton rire se manifesta à nouveau alors que personne ne s’était aventuré sur ma propriété.

Il me fallait comprendre. Tout au moins, était-ce la raison que je me donnais pour entreprendre la folie de marcher jusqu’au bout du terrain. La vérité était bien différente. Un incoercible besoin de t’approcher me poussait à prendre tous les risques. Refusant d’écouter les mises en garde de mon esprit pusillanime, je contournai l’amas de ronces pour m’avancer vers le vide. Baissant les yeux, je pouvais enfin les poser sur l’ensemble de la plage.

Tu étais là, assis le long de la paroi, à regarder la mer. Installé à tes côtés, ton ami faisait également partie de l’équation, mais ce n’était pas ce qui m’interdirait de te rejoindre. Écartant le grillage, je m’engageai sur le sentier. L’importance de son inclinaison m’ennuya davantage que son étroitesse. Il dévalait en ligne droite jusqu’au rivage et sa déclivité devait avoisiner les trente degrés. Prudemment, j’entamai la descente. Le bruit des vagues couvrait ma progression. Vous ne me voyiez pas et j’éprouvai une certaine euphorie à vous surprendre. Une impression qui me donnait de l’assurance.

Un morceau de roche roula soudain sous ma chaussure. Déséquilibré, je me raccrochai à une grosse racine perçant la couche friable. Mon aplomb retrouvé, je m’aperçus que vous suiviez à présent mon cheminement des yeux, d’un air sérieux et presque inquiet. Il devenait évident que vous n’empruntiez pas ce passage pour rejoindre ce bout de plage, et je mesurai toute la folie de mon équipée.

Sous mes pieds, le sol dessinait un sentier de creux et de bosses taillés à la serpe. L’importance que tu semblais brusquement m’accorder m’incita néanmoins à poursuivre. De toute façon, je me trouvais à mi-parcours, et remonter ou descendre revenait au même. Quoique descendre m’évitait de me briser tous les os si je chutais.

Ravalant ma peur, j’effectuai le reste du trajet en surveillant les endroits où je posais les semelles de ma vieille paire de baskets. Obnubilé par le désir de t’approcher, je n’avais pas même pris le temps de me chausser correctement. Et ce n’étaient pas mon jean et mon tee-shirt qui m’offriraient une protection supérieure si je tombais.

Enfin, j’atteignis les galets.

— Belle prestation.

La voix chaude de ton ami m’incita à redresser la tête. Il s’était relevé et j’admirai un instant son corps sombre et musclé. J’étais grand et la natation avait plutôt bien développé ma carrure, mais il me dominait par la taille et la largeur des épaules. Vu de près, il semblait avoir la trentaine. Son visage carré, encadré par un mince collier de barbe aussi noir et dru que sa chevelure tondue près du crâne, ne manquait pas de charme, et je me dis que tu devais fondre sous la chaleur de son regard brun. Je me surpris à le trouver sympathique malgré l’amusement que suscitait visiblement la maladresse de mon parcours.

— Merci, répliquai-je par automatisme, en tâchant de conserver un air dégagé.

— Randonnée néanmoins un peu hésitante sur la fin, acheva-t-il avec un brin d’ironie.

Assis derrière lui, tu te contentais de m’observer avec un sourire légèrement moqueur. J’avais enfin la possibilité de te dévisager de près, et je ne regrettai pas mon imprudence. La délicatesse de ta physionomie imberbe affichait une jeunesse resplendissante. La finesse de tes traits s’accordait à celle du reste de ta silhouette et je ne te donnais pas plus de vingt ans. Le soleil de ce mois d’août dorait ta peau claire d’une douce couleur ambrée, bien plus pâle que la mienne. Les mèches de ta frange brune, lisses et trop longues, retombaient en désordre sur ton front, mais elles ne parvenaient pas à dissimuler la beauté singulière de tes yeux d’un bleu aigue-marine, intense et lumineux, bordés d’épais cils noirs.

Nullement incommodé par l’insistance de mon propre regard, tu te redressas à ton tour, pour proposer d’un ton plein d’audace à ton compagnon :

— Et si nous venions par-là, la prochaine fois ? Ça pourrait être amusant.

Ton inconséquence me fit frémir. Je ne venais pas de risquer ma vie pour t’inciter à m’imiter. Heureusement, ton ami possédait davantage de bon sens.

— Hors de question. Nous avons la chance de passer par une voie moins technique, et nous continuerons de l’utiliser.

— Votre ami a raison, ne pus-je me retenir d’intervenir. C’est dangereux.

Mes paroles s’accordaient mal avec ma récente attitude, et vous me considériez de manière un peu interloquée. Je devais vous paraître stupide, et je me présentai sans vous donner le temps de répliquer.

— Alban Rouvier. Je viens d’emménager dans le pavillon juste au-dessus. Mon propriétaire m’a mis en garde contre ce sentier, mais en vous entendant, je pensais qu’il avait exagéré. Ce coin est magnifique et j’ai eu envie de l’explorer. Vous semblez avoir découvert un chemin différent. Peut-être pourriez-vous me l’indiquer ?

Le coup d’œil échangé entre vous me fit craindre que vous ne désiriez conserver ce secret. Après tout, jusqu’à présent vous étiez les seuls à profiter de ce bout de plage, tous les autres candidats au suicide déclarant visiblement forfait pour le moment. Non pas que cette révélation me fut indispensable, mais c’était l’unique prétexte que j’avais trouvé pour te revoir.

Au bout de quelques secondes interminables, tu pointas enfin du menton l’anse rocheuse qui plongeait derrière toi dans la mer.

— On accède en bateau.

Camouflée en partie par les rochers, je n’avais pas remarqué la petite embarcation à moteur qui tanguait au gré des vagues. En découvrant votre moyen d’approche, je déchantai. Vous pouviez venir de n’importe où. Dépité, je posai carrément la question :

— Et vous arrivez de loin ?

— Pas vraiment. En fait, c’est toi qui es chanceux. Tu peux descendre quand tu le veux. Ça nous oblige à faire le tour par le port. Alors que la maison est juste là, achevas-tu en levant cette fois-ci les yeux au-dessus de toi.

Effaré, je ne retenais qu’une chose.

— Vous habitez le grand manoir ?

La propriété jouxtant la mienne était connue à des kilomètres à la ronde. Nichée au cœur de plus d’un hectare de verdure, elle rappelait les vieux manoirs normands avec leurs colombages et leurs toits couverts d’ardoises. C’était en réalité une villa somptueuse, construite voilà plusieurs dizaines d’années par un industriel parisien en quête de calme, de nature et de vue imprenable.

— Les parents de Dimitri nous l’ont prêtée. Il paraît que c’est un lieu parfait pour écrire, et Dimitri pense que les endroits isolés me conviennent mieux.

Tes propos en demi-teintes évoquaient plus que des vacances, et cette information me ravit.

— Vous comptez rester là longtemps ? demandai-je.

— Un certain temps, répondit évasivement ton ami.

Ce disant, il posait sur toi un regard lourd de reproches. Votre belle histoire souffrait-elle d’une fêlure ? Désireux de briser la chape de plomb qui s’installait, je commentai, comme si je n’avais rien remarqué :

— Ainsi nous sommes voisins.

— Oui, nous sommes voisins, répliquas-tu en m’adressant ce petit sourire provocateur qui t’allait si bien. Voici Dimitri Douamage. Le fils des établissements Costin-Doua, mon hôte, et l’homme avec lequel je partage accessoirement mon lit.

Une présentation très personnelle, qui n’eut pas l’air de plaire au concerné.

— Ça suffit, Cédric !

— Quoi ? Je me sociabilise, tu devrais apprécier. Et puis, si notre voisin est amené à nous revoir, autant qu’il sache à quoi s’en tenir tout de suite. Moi, c’est Cédric Durueil. Alors, pas de réserves envers notre relation ?

— Aucune, répondis-je précipitamment.

Ton franc-parler me désarmait. Me déstabilisait aussi. J’y décelais davantage que la simple envie de mettre les choses au clair. Je ne te connaissais cependant pas encore assez pour déterminer si tu agissais par amusement, ou bien si tu te protégeais ainsi de désenchantements à venir. Mon flottement parut si évident, que Dimitri vola à mon secours.

— Je doute qu’il soit descendu pour avoir ce genre de conversation, et de toute façon il est trop tard pour en débattre. Le vent se lève, c’est le moment de rentrer.

— Oui, papa.

Au regard excédé de ton compagnon, ton rire s’égrena et mon cœur fit une embardée. Sans rien ajouter, tu te détournas pour courir vers la mer. Toujours près de moi, Dimitri prit le temps de te dédouaner.

— Excusez-le. Il a une façon bien à lui de marquer son territoire.

— Il n’y a pas de mal, répondis-je.

— Heureux de vous l’entendre dire. Alors peut-être à une prochaine fois, termina-t-il en s’éloignant à son tour.

J’aurais juré que ce « peut-être » portait en germe un adieu définitif, et mon angoisse ne disparut que lorsque tu te retournas, pour crier en agitant la main avant de plonger dans les vagues.

— Salut !

J’emportai ce « salut » comme une promesse de te revoir, tandis que vous rejoigniez à la nage votre embarcation. À bien y réfléchir, le passage par la mer ne me semblait guère plus prudent que celui que je venais d’emprunter, et je restai sur la plage pour m’assurer que vous remontiez sans difficulté dans votre bateau. Notre rencontre m’obnubila tout le reste de la soirée, et j’eus du mal à ne pas penser à toi le lendemain, tandis que je prenais mes fonctions.

Je rentrais de ma première journée de travail en me demandant si tu étais à nouveau sur la plage, quand j’aperçus Dimitri en garant ma voiture. Assis sur l’un des sièges du salon de jardin, il me salua d’un hochement de menton cordial alors que je sortais du véhicule. Il n’avait eu qu’à pousser le portail pour entrer dans la cour, et depuis, il patientait. Dire que sa visite m’étonnait était un euphémisme. J’aurais toutefois mille fois préféré la tienne.

Je le rejoignis sans cacher ma perplexité.

— Un problème ?

— Ça dépend de vous, répliqua-t-il tout de go. Votre promenade d’hier a montré à mon ami que le chemin partant de chez vous était praticable. Et j’ai bien peur qu’il se soit mis en tête de l’emprunter.

Je notai nettement la contrariété dans ses paroles, et je la comprenais. Mon imprudence se retournait contre moi, ou plutôt contre toi, et je n’en éprouvais aucune fierté. M’installant sur la chaise en face de lui, je rétorquai avec franchise :

— Ce sentier est trop dangereux pour qu’on l’utilise.

— Ce qui ne vous a pas empêché de le suivre, remarqua-t-il avec un sourire froid.

— Certes, mais croyez bien que si j’avais eu idée de la difficulté qui m’attendait, je n’aurais pas essayé. Vous paraissez d’ailleurs l’avoir parfaitement deviné. Il m’a semblé déceler dans votre attitude une certaine… moquerie lors de mon arrivée.

— Désolé si je vous ai heurté, s’excusa-t-il. Mais il est incontestable que vous n’avez pas le pied montagnard. Mon ami, par contre, oui. Il raffole de l’escalade et il sait comment aborder une pente pourrie.

Voilà une nouvelle qui ne m’emballait pas, et qui visiblement n’enchantait pas plus mon interlocuteur.

— Alors il est bien placé pour connaître le danger d’un tel parcours, lui retournai-je.

— Il devrait, oui. L’ennui, c’est qu’il tient énormément à cette plage. La rejoindre sans passer par le large lui ferait gagner près d’une heure. Et je vous avouerais que cela me rassurerait. Nous sommes bons nageurs, mais les courants sont forts. D’autre part, il y vient parfois seul, et je n’aime pas ça.

Je ne le suivais plus. D’un côté, il paraissait fâché de t’imaginer descendre par le sentier, et de l’autre il semblait chercher à me convaincre de t’en autoriser l’accès.

— Le chemin de la falaise est hasardeux, répétai-je. Trois adolescents sont morts en l’empruntant l’année dernière.

— Je suis au courant, mais mon souci est un peu différent. D’après mes informations, ces gosses n’avaient aucune expérience de la randonnée et ils n’ont pris aucune précaution pour entamer la descente. La vraie menace tient dans la nature de la roche. Une partie de la propriété de mon père nous est aussi interdite.

— Alors si vous le savez, je ne vois pas pourquoi nous avons ce genre de discussion.

— Parce qu’un terrain tel que celui-ci n’arrêtera pas Cédric.

Cédric… Durant quelques secondes, nous nous dévisageâmes avec une angoisse identique au fond des yeux. Nous ne nous connaissions que depuis un jour et tu devenais déjà notre centre de préoccupation commun.

— Donc nous avons un problème, admis-je. Que préconisez-vous ?

En regardant Dimitri se caler dans sa chaise, je devinai qu’il venait de m’amener où il le voulait. Posément, il énonça :

— L’État prend ses précautions, mais personne ne pourrait dire exactement quand ce morceau de falaise s’effondrera. Elle est poreuse et l’humidité la mine. Néanmoins, elle n’est pas attaquée de la même façon partout. Si je faisais passer un géologue pour évaluer plus précisément les risques, cela vous dérangerait ?

L’option était intéressante, mais sujette à deux restrictions que je lui exposai aussitôt :

— Je n’ai pas les moyens de payer un géologue et je doute que vous en trouviez un si rapidement.

— Ne doutez de rien. Je me charge de tout. Vous n’aurez rien à payer et quelqu’un sera là dans la semaine. Il faut bien que l’argent et les relations de mon père servent à quelque chose.

Décidément, il avait tout prévu. J’aurais pu me heurter de cet assistanat, mais bien que direct, Dimitri m’abordait sans condescendance. Et puis l’idée de te revoir tout en m’assurant de la pondération de la menace que tu courrais me tentait terriblement. Je demeurais toutefois un peu déconcerté par la démarche de ton amant, et je m’enquis :

— Pourquoi n’est-il pas venu me le demander lui-même ?

— Parce qu’il ne veut pas m’inquiéter et qu’il a encore moins de raisons de vous causer de souci. Néanmoins, soyez sûr qu’il descendra dès que vous aurez le dos tourné. Il sait que je le sais, mais il préfère réagir comme si je l’ignorais. Cédric est… compliqué.

Le portrait qu’il me dressait de toi me tracassait, et je l’interrogeai plus avant :

— Il aime tant que cela le danger ?

— Il a besoin de se détendre, me corrigea-t-il. Et ici, rien ne le lui permet davantage que les dauphins.

— Les dauphins ? m’étonnai-je. Je ne pensais pas qu’ils venaient si près de la côte.

Dimitri me renseigna sans difficulté.

— Il en existe une petite bande au large. Au début, ils se contentaient de suivre de loin le bateau. Maintenant, ils s’approchent de plus en plus du rivage quand nous nous y trouvons. Nous n’avons rien fait pour, mis à part peut-être que Cédric adore les observer et que parfois il leur parle. On raconte que ces animaux ont un sixième sens pour aider ceux qui souffrent.

À sa façon de pincer les lèvres, je compris qu’il m’en avait trop dit. Déterminé à en apprendre davantage, je ne relevai pas son dernier propos, mais conservai précieusement cette information dans un coin de ma mémoire. Que cachait la joyeuse innocence affichée par ton rire ? En attendant de le découvrir, je préférai préciser un point obscur.

— Expliquez-moi une chose. J’admets que passer par ma propriété lui fera gagner du temps pour atteindre la plage. Cependant, si les dauphins le retrouvent au large, à quoi bon venir sur ces galets ?

Demander cela m’était difficile. À cause d’un stupide détail de logique, tu risquais de disparaître de ma vie. Ta sécurité demeurait néanmoins à ce prix. Dimitri répondit avec franchise.

— Pour une raison que j’ignore, ils ne s’approchent jamais très près du bateau, même à l’arrêt. Alors que l’eau profonde de la crique semble les attirer. Cédric l’a compris. Je refuse qu’il prenne le hors-bord quand il est seul. Mon père s’occupe d’import-export, et il m’emploie régulièrement pour traiter certaines de ses affaires. Je m’arrange toujours pour ne pas m’absenter plus de quarante-huit heures, mais la prochaine fois que je devrai partir, il n’en fera qu’à sa tête.

Il avait l’air sincèrement inquiet, ce qui objectivement ne me rassurait pas davantage.

— S’il descend seul, n’importe quoi peut se produire sans que vous le sachiez, objectai-je.

Penchant son buste vers moi, mon visiteur formula comme une confidence :

— Si j’obtiens votre assentiment, lorsqu’il me sera impossible de l’accompagner, je pourrai négocier avec lui pour qu’il ne s’engage sur ce sentier qu’en fin d’après-midi. Une fois rentré de votre travail, vous veillerez alors accessoirement sur lui, de loin.

Je ne m’interrogeai même pas sur les conséquences de cet arrangement le jour où l’on me demanderait de faire des heures supplémentaires. J’exigeai juste une confirmation.

— Il accepterait ?

— Sans autre contrainte que celle d’attendre votre retour pour rejoindre la plage, oui. Ainsi vous pourriez réagir en cas de problème, sans qu’il se sente piégé pour autant. Je vous l’ai dit, rejoindre les dauphins l’apaise.

Dimitri n’était plus un ado pour me tanner ainsi sans raison majeure. Ces animaux devaient vraiment être importants pour toi, et je ne pouvais déjà plus rien te refuser.

— D’accord, répondis-je en lui tendant la main.

Alors que nous scellions notre entente, sa poigne ferme et son regard empreint de reconnaissance m’insufflèrent un léger embarras. Je n’agissais avant tout que pour moi. Embarras qui s’accentua quand il me proposa en se relevant :

— Si vous avez du cran, n’hésitez pas à l’accompagner en bas. Cédric a besoin de voir du monde. Et passez prendre un verre à l’occasion. Le plus tôt sera le mieux.

 

Référence

Auteur Eve Terrollon
Format Broché 148*210
Pagination 248 pages
ISBN 9782375210659