Au-delà des ombres – Ebook

Au-delà des ombres

Barjy L.

Collection Reality
Genre : Sentimental Contemporain

Paru le 01/02/2018
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Prix : 6,49 € Prix Public TTC

Résumé

Au-delà des ombres – Barjy L.

L’existence de chaque homme s’articule autour d’axes et de piliers.
Duncan, professeur de théologie le jour, cultive son double la nuit. Tony. Tony le prostitué, ce rempart miroitant, né des ombres, et qui a attiré à lui toute la lumière pour mieux dissimuler les blessures de Duncan.
Jed, lui, a Cooper, son frère. Cet enfant prisonnier d’un corps d’adulte, bien trop grand pour contenir toute son innocence et ses maladresses. Cooper qui n’est que lumière, au point de laisser Jed et ses désirs dans l’ombre.
Et quand un beau matin le ballon de Cooper se perd dans le jardin de Duncan, ce sont deux mondes d’habitudes, de certitudes et de terreurs qui s’effondrent sur leurs propres fondations. Au fil des rencontres, des hasards et des différences, Duncan et Jed devront s’aventurer au-delà des ombres et des lumières aveuglantes. Là où le regard ne porte pas et où seul compte de (re)vivre.

Chapitre 1

Appuyé contre la porte ouverte du frigo, Jed bâille pour la troisième fois en moins de cinq minutes et en scrute le contenu, un peu distrait. Il finit par prendre par leurs anses, le lait d’un doigt et le jus d’orange de l’autre. Trop crevé pour aligner deux pensées claires, il pose le tout sur la table.

Deux verres, deux bols, une tasse, des céréales… Le doux bruit du café qui coule et dont l’odeur remue ses derniers neurones endormis.

Il est rentré tard, le restaurant n’a pas désempli de la soirée.

Abigail, fidèle à elle-même, l’a accueilli à son retour, tout sourire. Il s’est excusé pour l’heure tardive, mais elle a effacé le tout d’un vague mouvement de la main.

« Ça m’a permis de terminer de lire mon roman, et puis c’est pas comme si j’habitais de l’autre côté de la ville non plus », en attrapant son livre et embrassant Jed sur le front. « Va dormir, tu as l’air épuisé », en posant sa main sur sa joue.

« Tout s’est bien passé avec Cooper ? », changeant de conversation tout en fuyant le geste quasi maternel d’Abigail.

« Un ange comme toujours… On a regardé Iron Man en mangeant des glaces. »

Elle a noté les sourcils froncés de Jed.

« T’inquiète, juste une boule de vanille », appuyé d’un clin d’œil.

« Tu sais que je n’aime pas quand il mange des sucreries avant d’aller dormir. »

« Pfffff », en souriant comme si de rien n’était. « Tu as besoin de moi demain soir ? » lui a-t-elle demandé.

« Non… Juste vendredi si ça ne te dérange pas. »

« Vendredi, je travaille, mais Briana se fera un plaisir de venir de s’occuper de notre big boy. »

« Je sais plus comment vous remercier toutes les deux. », en baissant le regard.

« Jed… », en lui soulevant le menton du bout des doigts « Nous sommes amis depuis assez longtemps maintenant, alors… Arrête avec ça, tu veux ? »

« Merci. »

« Va dormir. »

« À vos ordres, M’dame », rictus au coin des lèvres.

« Tiens, au fait, nous allons avoir un nouveau voisin », a-t-elle lancé.

« Quoi ? Jake a enfin réussi à louer son appart de fricard ? », épaté.

« Faut croire », en s’éloignant vers la porte d’entrée.

Jake Lewis est le propriétaire du rez-de-chaussée d’en face. Un magnifique appartement sur deux étages avec un grand jardin dont il laisse volontiers quelques voisins d’immeuble profiter en échange de son entretien.

Il faut dire qu’il est rarement présent. Directeur d’une chaîne de magasins de luxe, il est la plupart du temps en voyage d’affaires. Cet appartement n’est pour lui qu’un port d’attache dont il ne profite guère.

Ayant déménagé la maison mère de sa société à Pittsburgh, Jake a décidé de s’y installer, et vu la chute des prix de l’immobilier, il a opté pour la location de son bien plutôt que pour la vente à perte. Le loyer étant conséquent, il n’avait pas trouvé preneur jusqu’à ce jour.

Jed passe souvent ses dimanches dans le jardin avec Abigail, Briana et Caleb… Il peut y laisser jouer Cooper avec Tab, le fils d’Adèle, la voisine du dessus, sans devoir le tenir à l’œil à chaque seconde. Pendant ce temps, il s’occupe de tondre le gazon ou de tailler les rosiers, ça le calme et le change de ses interminables et épuisantes journées de boulot.

Jed travaille de jour comme layetier pour une petite entreprise privée « Fitcher Corps » et fait quelques extras deux ou trois fois par semaine, le soir dans un restaurant du quartier, le « Louisiane ». Lana, la patronne, connaît sa situation et le paie autant en espèces qu’en plats du jour.

Cela le dépanne en lui évitant les corvées dîner ainsi que de puiser dans les réserves. L’argent étant le nerf de la guerre, il se doit de tout gérer au dollar près.

Il se demande ce qu’il va advenir de leurs petites réunions dominicales maintenant que l’appartement a été loué. Ainsi, quand Abigail a refermé la porte, son visage s’est aussitôt fermé.

Plus de jardin. Plus de place de parking pour sa voiture surtout. Il va devoir la garer dans une rue adjacente.

« Merde. », a-t-il soupiré.

Il ne pouvait financièrement pas se permettre de louer un emplacement. Jake ayant un chauffeur, il lui avait volontiers laissé profiter du sien.

Jed s’est affalé dans le divan, une bière à la main, en ôtant ses boots du bout des pieds.

Comme si sa vie n’était pas encore assez compliquée comme cela pour en rajouter une couche avec ces nouveaux petits détails, véritables clous dans ses chaussures.

Il s’est endormi, bouteille entre ses jambes tendues et calées sur la table basse.

Il est trois heures du matin passées quand il se réveille et se dirige comme un automate jusqu’à sa chambre pour s’effondrer sur son lit, sans prendre le temps de se déshabiller.

Le réveil qui se met à hurler 5 heures 30 du matin manque de vivre ses derniers instants.

***

« Cooper ! », en ouvrant les rideaux.

Jed voit les draps remuer et sourit. Il s’approche et s’assied au bord du lit. D’un geste, il abaisse les couvertures.

« Debout, mon grand… Il est l’heure de se lever », en ébouriffant les cheveux mi-longs de son frère.

« Hmm », fait celui-ci en repoussant sa main tout en riant.

« Pas de hmm qui compte… Allez hop, debout », en se relevant tout en se frottant les yeux.

Cela fait des mois que Jed ne s’est plus senti aussi épuisé. Il devrait penser à prendre quelques jours de repos. Si seulement il pouvait se le permettre.

Cooper se tourne sur le dos et lui sourit. Il vaut décidément tous les sacrifices, ce sourire d’enfant sur ce visage d’adulte.

« ’Jour, Jed . »

« Salut, mon grand. Bien dormi ? »

Cooper opine vivement de la tête.

« Bien… Allez, file te laver et t’habiller. Le petit déjeuner est prêt. »

« D’accord », en se levant, dépliant son énorme carcasse hors du lit.

Cooper fait une tête de plus que son aîné, mais il dort encore dans des pyjamas Hulk et des draps à l’effigie d’Iron Man.

Malgré ses vingt-huit ans et ses près de deux mètres, Cooper est et restera à jamais un enfant.

Il regarde Jed avec des yeux émerveillés et ce dernier ne peut s’empêcher de l’aimer plus que tout et malgré tout. Il ne vit que pour Cooper, qu’à travers Cooper, et n’a guère de temps pour lui. S’il n’y avait ses voisins, il n’aurait d’ailleurs aucune vie sociale en dehors du travail.

Mais ce regard, c’est sa récompense quotidienne.

Ils déjeunent devant le petit poste de télévision installé sur le rebord de la table de travail.

Cooper ne veut manquer pour rien au monde ses dessins animés favoris. C’est un rituel qui fait partie intégrante de cette routine dont il a besoin pour garder ses repères.

Le réveil, la douche, les rires devant l’écran.

Jed déposera son frère, comme chaque jour, du lundi au samedi midi, au centre de jour et rejoindra ensuite l’atelier avant de retourner le chercher en fin d’après-midi.

Ils passeront ensuite au supermarché du quartier Est pour faire les grosses courses de la semaine. Toutes les caissières les connaissent et se sont prises d’affection pour ce grand gamin qui a refusé d’être adulte. Si parfois les regards en coin de certains clients mettent Jed dans l’embarras ou dans une colère qu’il a du mal à cacher, la plupart du temps tout se passe plutôt bien, les habitués s’arrêtant souvent pour bavarder avec eux.

Nombre d’entre eux sont admiratifs du courage de Jed qui a élevé seul un frère handicapé. Pour Jed, c’est juste quelque chose de normal et même si, parfois, épuisé par sa journée, épuisé par son infantile petit frère, il a envie de tout plaquer, il suffit que Cooper le regarde et tout lui est à nouveau évident : il n’y aura jamais que lui…

Le jour où son père a abandonné ce géant de papier devant sa porte, il a su que sa vie ne serait plus jamais la même. Il a fait son choix sans aucune hésitation.

Et puis, il n’est pas seul, fort heureusement. Ses amis sont là, même si parfois cela ne lui suffit plus.

Sa bisexualité aurait dû l’aider à rencontrer l’âme sœur, mais c’est tout le contraire : aucun de ses amants ou aucune de ses maîtresses n’est prêt à le partager avec un frère qui prend toute la lumière et ne leur laisse que l’ombre.

Au fil des années, Jed a fini par se contenter de ce que la vie lui offrait. Il a couché occasionnellement avec Briana, quand ils en avaient envie tous les deux, histoire de combler un peu leurs solitudes. Il n’a jamais été question d’amour entre eux, seulement de partager un peu de tendresse quand le besoin se faisait sentir.

Lorsqu’il lui arrive d’avoir envie d’un corps plus viril, il confie Cooper à Abigail et part en direction des boîtes gay de la ville, à la recherche d’un homme qui lui plaira assez pour se laisser aller entre ses bras. Jed est plutôt beau garçon, ça facilite les choses.

Une nuit de sexe pour se sentir vivant quelques heures.

Mais même cela devient de plus en plus rare. Usé par son double emploi et le peu de temps libre qu’il lui reste, il préfère passer celui-ci entre amis, dans cette famille qu’il s’est construite au fil des années.

Briana ayant finir par jeter son dévolu sur Mark, un ami de Caleb, le concierge, Jed se contente depuis lors de coups d’un soir, et seulement quand son corps n’en peut plus de se taire.

Il voudrait parfois qu’il reste muet.

***

Le lundi qui suit, Jed fait la grasse matinée, Mike lui a donné sa journée… En temps normal, Jed aurait protesté mais là, à bout de force, il a accepté l’offre avec un soupir de soulagement.

La tête enfouie dans les oreillers, il s’étire en jetant un œil au réveil : 9 heures 24.

« La vache », en souriant.

Le vendredi soir a été calme au restaurant, si bien qu’à 22 heures, Lana lui a dit de rentrer.

Moins d’une heure plus tard, il s’est endormi comme une masse, à peine un pied dans son lit.

On toque à la porte de sa chambre, il se retourne en expirant bruyamment.

« Entre, Cooper », tout en posant sa tête sur ses mains croisées sous sa nuque.

Son frère apparaît, un peu penaud.

« Jed ? »

« Viens là », lance ce dernier en tapotant son matelas.

Cooper ne se fait pas prier et court s’allonger contre lui.

« Tu travailles pas ? »

« Non… Mike m’a donné congé. »

« On va jouer ? », en tournant son visage vers lui.

« Tu veux faire quoi ? », plongeant son regard dans le sien.

« Aller au parc. »

« C’est une bonne idée, une petite ballade nous fera du bien », en lui ébouriffant doucement les cheveux.

« Je vais prévenir madame Élise que tu n’iras pas à l’école aujourd’hui. »

« Content », en posant sa tête sur la poitrine de son grand-frère.

« Tu veux manger quoi pour ton p’tit déj ? » lui demande Jed tout en repoussant une mèche de son front.

« Crêpes ! » hurle Cooper qui se redresse d’un bond sur le lit.

« Va pour des crêpes » lui répond Jed tout en se levant.

« Jed ? », d’une voix incertaine.

« Oui ? », soudain inquiet.

« Je suis pas comme les autres ? », en baissant la tête.

« Qui t’as dit ça ? », en se penchant sur le lit.

« Personne. »

« Cooper… Ne me mens pas », en lui relevant le menton de l’index.

« Liliana. »

« Quoi ? Ta nouvelle amie du centre ? »

Il opine.

« Cooper… Tu es juste différent. »

« Pourquoi ? », le regard soucieux.

« Je sais pas… Peut-être parce que si tout le monde était pareil, on s’ennuierait ? », en tapotant le bout de son nez.

« Je veux être comme toi. »

« Et moi je voudrais pas d’un autre Cooper que toi… File sous la douche », le repousse gentiment Jed.

Cooper se lève et se rue jusqu’à la porte.

« On ira en vélo ? »

« Si tu veux, oui. », en se passant les mains sur le visage, las.

« On mangera une glace ? »

« Cooper… Va prendre ta douche… On verra ça tout à l’heure, d’accord ? »

« D’accord », en sortant, laissant la porte grande ouverte.

Jed s’habille d’un simple jean noir et d’une chemise à carreaux et retrouve Cooper, front contre la fenêtre de la cuisine qui donne sur la rue.

Il a mis son jean foncé avec un T-shirt Batman et semble absorbé par le spectacle qui se déroule à l’extérieur. Il sursaute quand son frère l’interpelle.

« Y a un gros camion », note-t-il en pointant le doigt sur la vitre.

« Ah bon ? », s’étonne Jed en le rejoignant, intrigué.

Un semi-remorque est garé devant le trottoir. Entreprise de déménagement « Hedfort and Cie ».

« C’est sûrement notre nouveau voisin », marmonne Jed.

« Un nouveau voisin ? », l’interroge Cooper.

« Jake est parti. »

« Oui… Abigail m’a dit », fait Cooper, dépité, en baissant la tête. « Je suis triste. »

« Je sais », lance Jed en cherchant du regard le nouveau locataire, mais celui-ci demeure invisible.

« On pourra plus aller au jardin ? », lui demande Cooper.

« Je ne pense pas, non », en s’éloignant. « Mais heureusement le parc n’est pas loin. »

« Je veux le jardin », mine boudeuse.

« On n’a pas toujours ce qu’on veut, Cooper. »

« Je l’aime pas. »

« Qui ça ? »

« Lui », en pointant à nouveau le doigt sur la fenêtre.

Jed revient sur ses pas. Habitant au premier, il n’a aucune difficulté à voir tout ce qui se passe plus bas.

Un homme d’une petite quarantaine d’années parle avec les déménageurs. Jed peut apercevoir les favoris de ce dernier qui lui mangent les joues. Il le voit rire avec un grand Noir, lui tapant sur le bras en rentrant dans l’appartement.

« Il a l’air gentil, non ? »

« Il a des poils plein sur la figure », répond Cooper en faisant la moue

Jed ne peut s’empêcher d’éclater de rire, rire qui se perd quand un deuxième homme apparaît.

Il se rapproche de la vitre.

« Pas mal », murmure-t-il.

Il sent le regard confus de Cooper posé sur lui.

« T’as mal ? »

« Non », rit Jed. « J’ai dit qu’ils avaient l’air sympa. »

« C’est lequel le voisin ? »

« Je ne sais pas… On verra bien… Les deux peut-être », en jetant un dernier coup d’œil vers le rez-de-chaussée. Il recule d’un pas quand le deuxième homme lève les yeux vers lui. Leur poste d’observation n’est évidemment pas très discret.

L’homme leur dédie un léger sourire et Cooper, tout content, lui fait de grands signes de la main. Jed vire au rouge pivoine.

« Coop’ », en le tirant vers l’arrière.

« Il est gentil, lui », en retournant vers la fenêtre.

« Viens ici », n’osant le rejoindre.

« Pourquoi ? », dubitatif

« Ça ne se fait pas… On les connaît pas, ces gens. »

« Je les aime bien. »

« Viens manger », lui ordonne Jed en récupérant la pâte toute faite dans le frigo.

« On ira leur dire bonjour ? »

« Quoi ? », en sortant la poêle de sous l’évier.

« Quand on ira au parc, on ira leur dire bonjour ? »

« Euh… On… On verra… Viens t’asseoir maintenant. »

Quand ils partent pour la promenade, en fin de matinée, le camion n’est plus là et personne ne se tient plus sur le trottoir. Lâchement, Jed en est soulagé. Il ne remarque pas l’homme debout derrière la fenêtre et qui le regarde s’éloigner en vélo avec son frère.

« Pas mal. »

L’homme se tourne vers son voisin aux favoris trop longs, qui vient de marmonner entre ses dents.

« Ne commence pas, Danny », en retirant les mains des poches de son pantalon.

« Je te signale que c’est pas moi qui reluque le cul de mes voisins », en riant.

« Je les reluquais pas », maugrée l’homme en s’écartant de la fenêtre.

« Non… of course », roulant des yeux. « Bon… Tu veux qu’on commence par quoi ? »

« La chambre et les malles noires. »

Daniel baisse le regard.

« Je te l’ai dit, ce n’est pas parce que j’ai déménagé que je vais changer quoi que ce soit à ma vie et à mes habitudes. »

« Tu as pourtant l’opportunité de tout pouvoir recommencer à zéro », lui répond Daniel.

« Non. »

« Merde, Duncan… Pourquoi ? », désabusé.

« Parce que je suis bon dans ce que je fais », impassible.

« Te vendre ? » lui crache Daniel dans un murmure, amer. « Pardon » s’excuse-t-il aussitôt « T’es quelqu’un de brillant… Pourquoi ? », relance-t-il.

« Parce que c’est de l’argent facilement gagné et que je… »

« NON », le stoppe Daniel en haussant le ton « Ne me dis pas que c’est parce que tu aimes ça… On sait très bien, toi et moi, que ce ne sont que des conneries », en le pointant du doigt.

« Danny… », en lui offrant un léger sourire.

« Tous ces hommes et toutes ces… ces femmes… Duncan, je t’en supplie… Arrête », le regard ancré dans le sien.

« Je ne fais que les accompagner… Un bel objet à présenter… Y a rien de mal à ça, surtout qu’ils paient bien et que cet argent… »

« Tu n’es pas un objet », le coupe Daniel, la mine renfrognée.

« Si », un sourire léger sur les lèvres.

« Pourquoi tu te contentes pas d’en rester là ? »

« Autant les laisser m’utiliser jusqu’au bout, non ? », dans un demi-sourire.

« T’es pas un sex-toy, MERDE ! » réplique, rageur, Daniel.

« Si », d’une voix basse et rauque.

« Je te déteste », ronchonne Daniel en quittant la pièce.

Quelques secondes plus tard, la porte de la chambre claque violemment.

« Moi aussi je t’aime, Danny », en jetant un dernier regard vers la fenêtre.

***

Duncan a dû quitter son dernier appartement dans l’urgence, poursuivi par un de ses anciens clients qui avait jeté son dévolu sur lui. Persuadé qu’il l’aimait et que c’était réciproque, incapable de comprendre que payer pour du sexe ne voulait pas dire payer pour être aimé.

Duncan prend soin de ses clients, cela fait partie du métier que de savoir répondre à leurs attentes, mais il prend toujours garde à ne jamais dépasser les limites qu’il s’est fixées. Il embrasse peu et quand il le fait, c’est toujours dans le feu de l’action, jamais un geste posé, hors sexe. Il ne veut se lier avec aucun d’eux, ni femme ni homme.

Il ne leur fait jamais l’amour, il leur procure juste quelques heures de plaisir et parfois de tendresse, mais garde ses distances, préservant cet espace privé auquel plus personne n’a eu accès depuis des années.

Il n’a plus connu de relation libre, sans argent à la clef, depuis tellement longtemps qu’il en a oublié, délibérément, ce que c’était que d’aimer ou d’être aimé. Par contre, il se souvient parfaitement du dernier corps qu’il a tenu dans ses bras avec cette sensation de plénitude, celle d’appartenir à quelqu’un. La trahison quand ce dernier l’a quitté pour un autre… La souffrance.

L’impression de n’avoir été qu’un objet et se rendre compte qu’on valait davantage en tant que tel qu’en tant qu’humain.

Il souvient que tout a commencé presque innocemment quand Sid, un de ses camarades de sortie, lui a présenté Jenny, une jeune cadre célibataire qui avait du mal à se faire une place depuis qu’elle était montée en grade dans son entreprise et attisait les jalousies. Elle a proposé à Duncan de lui servir de cavalier pour une soirée organisée par son travail, moyennant finance. Il a accepté après quelques réticences de principe.

Il venait de se faire larguer, il était fatigué, ne voulait pas s’investir dans une nouvelle relation. C’était de l’argent facilement gagné, et quel mal y avait-il à servir de faire-valoir ? Son mélange de charme naturel et de simplicité mêlé à un certain mystère plaisait. C’était de plus quelqu’un de cultivé et discret.

Paraître et parler… Savoir tenir sa place… On ne lui en demandait pas plus et cela lui convenait.

Duncan et Jenny avaient pris rendez-vous pour apprendre à se connaître. La soirée qui a suivi a été un succès. Trois cents dollars pour quatre heures de travail…

Jenny a gardé ses distances, elle voulait un escort boy, pas un gigolo. Elle s’est contentée de le serrer contre elle de temps à autre, d’un sourire échangé ou d’une main dans la sienne.Si au départ, il s’est senti maladroit, Duncan a vite pris ses marques. C’était plus simple qu’il ne l’avait appréhendé.

C’est Jenny qui lui a mis le pied à l’étrier. Elle l’a dirigé vers certaines de ses amies et quand il lui a avoué qu’il était gay, c’est elle aussi qui lui a proposé de rencontrer des hommes.

Il avait vingt-six ans, il était jeune, il était beau, il avait le cœur broyé. Rien à perdre et tout à gagner.

Son premier rapport sexuel tarifé, il l’a eu avec un homme. Il n’était pas assez attiré par le corps des femmes pour tenter cette première expérience monnayée avec elles. Ian était un homme marié qui aimait son épouse, mais qui avait besoin d’assouvir ce besoin d’un corps masculin pour garder son équilibre. Il était plutôt bel homme et plus âgé que Duncan de quelques années.

Ian ne voulait pas d’un coup dans un bar qui risquait de lui porter préjudice, ni des services d’un prostitué trouvé au coin d’une rue. Jenny était une de ses amies de longue date et avait connaissance de ses penchants. Elle l’a mis en contact avec Duncan qui s’est présenté à Ian en tant que Tony…

Tony, son substitut, l’autre face de son miroir.

Ian a loué une chambre sous un faux nom dans un hôtel plutôt chic. Duncan, costume trois-pièces gris chiné et chemise blanche au col Mao, a toqué et franchi le pas de cette nouvelle vie choisie.

Ce fut moins dur qu’il ne l’avait imaginé, et craint surtout. Ian était quelqu’un de bien, Duncan a même éprouvé du plaisir, bien que ça ne l’ait empêché de se sentir sale après l’acte. Il a passé l’heure qui a suivi le départ de son amant à s’arracher la peau sous la douche.

Ce n’était là qu’un sacrifice parmi d’autres. Il n’était rien, il serait au moins ça.

Sur la table de chevet, cent cinquante dollars pour une heure.

Tony est devenu l’escort boy de ces dames et le gigolo de ces messieurs. Avec parfois une exception si la femme lui plaisait assez pour quelques heures d’extra. Il y a plus de tendresse chez elles et c’est la seule raison qui lui fait parfois accepter de partager leur lit. Quand il a autant besoin qu’elles de chaleur humaine.

Il aime les femmes pour cette raison… Leurs bras maternels, ceux qu’il n’a jamais connus.

Suite à une soirée trop arrosée avec l’un de ses clients, il s’est fait embarquer par la police. C’est Daniel qui est venu le chercher au poste. Ce soir-là, Duncan lui a tout avoué pour ne plus avoir à porter ce fardeau seul. Daniel qui, depuis, essaye en vain de sortir son frère de cet enfer.

Cela fait douze ans qu’il se heurte à un mur.

Il a espéré que ce déménagement et les causes de celui-ci fassent changer d’avis son frère, mais pour Duncan/Tony, cette vie est devenue la sienne/la leur.

Daniel a cessé de lui poser des questions sur les causes de sa chute, mais continue à le harceler pour qu’il arrête de se vendre.

Sa chute…

Tous les mois, Duncan verse mille dollars sur le compte de la clinique privée Saint Lieu.

Là, derrière les murs d’une des chambres, repose un vieil homme rongé par la maladie. Un père qui a si mal aimé son fils et qui, aujourd’hui, ne le reconnaît même plus.

 

Duncan rejoint son frère dans la chambre et passe la fin de journée à ranger ses costumes d’apparat… Ceux de Tony. Dans la chambre d’amis, il range les valises de Duncan.

Bien qu’il ne ramène pas de clients chez lui, il aime à couper sa vie en deux. Cet appartement sera son refuge, son nid, son abri. Comme l’a été celui qu’il a habité pendant plus de onze ans. Seul son frère possède le double des clefs. Il ne viendrait jamais qu’invité ou… trop inquiet suite à un silence trop prolongé.

Parce que si Tony est le sociable, Duncan, lui, reste le taciturne.

Duncan raccompagne Daniel à la porte tout en l’invitant à dîner la semaine suivante.

« Je… Je vais… Je vais le voir demain… Tu veux m’accompagner ? », lui demande Daniel en n’osant pas regarder son frère dans les yeux.

« Non », sèchement.

« Duncan… Ça reste notre père, même si… », continue-t-il.

« Je t’ai dit non », le coupe Duncan d’une voix ferme.

« D’accord », les mains levées en signe de reddition. « J’y vais. »

« Merci pour tout, Danny. »

« Tu rigoles… T’es mon p’tit frère préféré, tu le sais bien, hum ? », un rien moqueur.

« C’est ça, oui », l’épaule appuyée contre le chambranle de la porte d’entrée.

« Je t’aime, frérot », en partant.

« Moi aussi », répond Duncan en le regardant s’engouffrer dans sa vieille Ford.

Trop loin pour qu’il puisse l’entendre.

« Bonjour », fait une voix grave.

Duncan se tourne et doit lever le regard pour croiser celui de son interlocuteur.

« Bonsoir », en faisant un pas en arrière pour rentrer chez lui. Fuir.

« Je suis Cooper », en se dandinant sur ses pieds. « J’habite là-bas », indiquant le premier du doigt.

Duncan tique. Quelque chose dans l’attitude de cet homme le trouble.

« Cooper… Laisse Monsieur tranquille », lance une quinquagénaire sortie de nulle part. « Je suis désolée », sourire crispé tout en se tournant vers Cooper. « Je t’avais dit de rentrer tout de suite… Si Jed l’apprend, il ne va pas être content. »

« Mais je… Je voulais voir le nouveau voisin », ton suppliant.

Abigail se confond en excuses, Cooper ayant encore échappé à sa surveillance.

« Il n’y a pas de mal », répond Duncan d’une voix blanche, s’apprêtant à refermer la porte.

« C’est quoi ton nom ? », lance Cooper en tâchant de se défaire de l’emprise d’Abigail.

« Cooper ! », s’énerve-t-elle.

« Je m’appelle Duncan », après une courte hésitation.

« C’est un beau nom », en lui tendant la main, tout sourire.

Duncan hésite et finit par la lui serrer.

« Elle, c’est Abigail… C’est mon amie », la tirant vers lui et la déséquilibrant.

Cooper a beau se comporter comme un enfant, il n’en a pas moins la force d’un adulte.

« Enchanté », sourit poliment Duncan.

« Nous sommes vos voisins », se justifie une Abigail embarrassée par ces présentations forcées. « Il faut l’excuser, mais Cooper est un peu… »

« J’avais compris… Ne vous excusez pas », impassible.

« Merci… À bientôt et bienvenue parmi nous », tout en tirant par la manche un Cooper peu enclin à obéir.

« Je vous remercie », les salue Duncan d’un hochement de tête tout en refermant la porte.

Il s’adosse contre celle-ci tout en jetant un regard las sur le hall qui donne sur le salon. Il promène celui-ci parmi les meubles en bois léger et s’arrête sur une statue de Bouddha en bronze qui trône dans l’âtre de la fausse cheminée. Ce cocon si familier et rassurant, tellement essentiel à sa vie en déséquilibre.

Duncan a suivi des études de théologie à l’université de Stanford qu’il a brillamment réussies. Il a toujours été fasciné par l’histoire des religions. Pour lui qui se considère comme quelqu’un d’agnostique, c’est assez paradoxal.

Il a été élevé dans une famille catholique pratiquante, mais a perdu la foi depuis bien longtemps. Cependant, s’il avait perdu la foi religieuse, il avait gardé celle en l’homme. Mais avec les années, même celle-ci a fini par s’effriter jusqu’à disparaître.

Il soupire et entre dans le salon. Il se sert un fond de brandy qu’il fait tourner dans son verre avant de le vider d’un trait.

« À nous ! », saluant l’appartement en levant son verre.

Référence

Auteur Barjy L.
Format Broché 148*210
Pagination 502 pages
ISBN 9782375210512
Voir également :
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