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Le chagrin oublié

Un mois déjà.

La vie reprenait tout doucement son cours, mais plus rien n’était pareil, plus rien ne le serait jamais.

Cela faisait maintenant plusieurs jours que Chadwick restait de longues heures enfermé dans sa chambre, et Kyle se sentait toujours aussi incapable d’aller vers lui. Il ne savait pas quoi lui dire ni quoi faire, il avait déjà tellement de mal à gérer son propre chagrin comment pourrait-il affronter celui de son fils ?

Ce fils qui taisait ses douleurs et finissait par ne plus parler, ni sortir, refusant d’aller à l’école , sauf contraint et forcé. Il n’était présent au cours que physiquement, son esprit errait, perdu.

Piper assistait impuissante à la lente descente aux enfers de Kyle, entraînant avec lui son fils. Sans compter une petite fille de même pas cinq ans, qui réclamait sa mère et n’avait plus droit qu’à l’indifférence de son père et son aîné.

Piper finit par s’en ouvrir à Josiah parce que Kyle ne l’écoutait pas, taiseux, taciturne, ne répondant que par monosyllabes. Verbalement agressif quand elle insistait. Il fuyait pour éviter les confrontations.

Reginald, lui, regardait tout cela d’un œil extérieur et voyait surtout le chagrin oublié au milieu de cette famille. Celui de Josiah.

Ni Kyle, ni Jimmy, ni même Piper, égarés dans leur propre deuil et les ravages de la mort de Clara sur leur petite famille, n’avaient noté la maigreur de Josiah, son teint pâle, son regard éteint.

Personne sauf Reginald. Il s’en inquiétait et Josiah répondait à chaque fois que ce n’était pas lui qui importait, mais eux. Kyle, à présent veuf, et ses enfants, à présent orphelins de mère.

Josiah qui n’avait pleuré qu’à l’annonce du décès de Clara mais qui, par la suite, n’avait plus laissé paraître la moindre émotion, ni tristesse, ni joie, ni vie.

Josiah allait porter cette famille comme il l’avait promis à Clara, comme il se l’était promis.

Il se décida, ce jour-là, à lui téléphoner.

« Kyle… Tu es libre ce samedi ? »

« Pourquoi ? », d’une voix fatiguée.

« La chambre… La promesse », se contenta de lui rappeler Josiah.

« C’est…C’est trop tôt », dans un murmure brisé.

« Ça fait plus d’un mois maintenant », insista-t-il avec douceur.

« Tu fais chier », marmonna Kyle.

« Je sais », un sourire dans la voix qui alluma pour la première fois un éclat dans le regard éteint de Kyle.

Devant son silence, Josiah poursuivit.

« Je viendrai samedi matin… Reggie s’occupera des enfants et je t’aiderai »

« Je… Je ne pourrai pas, J. », la voix brisée

« Je sais que c’est difficile Kyle, mais tu l’as promis à Clara. »

« Putain », en se laissant tomber sur une chaise de cuisine, cachant son visage dans sa main gauche. « J. », dans une supplique.

« Je suis là, Kyle »

« Qu’est-ce qu’on va devenir sans elle ? »

Josiah avait perçu dans sa voix les larmes qui devaient probablement lui brouiller les yeux et lui nouer la gorge.

« On va s’en sortir, Kyle… C’est ce qu’elle aurait voulu »

Il attendit que Kyle se ressaisisse, lui laissant le temps de reprendre les rênes de ses émotions.

« Bien », finit-il par laisser tomber en raccrochant aussitôt.

Josiah laissa le téléphone en suspens puis s’accouda et enfonça ses paumes sur ses paupières closes.

Il ne devait pas craquer, pas maintenant. Il expira un grand coup et se leva.

« Tu vas où ? » lui lança Reginald en rentrant.

« Je vais chercher quelques cartons au bureau… On va vider la chambre de Clara samedi… Tu pourrais t’occuper des enfants ? »

« Bien sûr, bébé », en tentant de le serrer dans ses bras, mais Josiah esquiva l’étreinte.

« Je n’en ai pas pour longtemps », en sortant sous le regard inquiet de son amant.

Sur la table, traînait l’assiette de Josiah à moitié vide.

***

Reginald emmena les enfants faire les courses, le frigo étant presque vide. Leurs repas ne tournaient plus qu’autour de plats préparés ou livrés. Quand Piper lui en avait fait la remarque, Kyle lui avait répondu que ce n’était que temporaire. Le temporaire avait duré…

Kyle attendait Josiah assis sur le lit, ce lit dans lequel il dormait de moins en moins souvent, s’effondrant épuisé dans le canapé où les enfants le retrouvaient endormi le lendemain.

Josiah posa la dernière boîte vide et s’assit à ses côtés.

« Par quoi veux-tu que l’on commence ? », d’une voix douce.

« Je m’en fous », regard fixant ses doigts qui se tordaient entre ses genoux.

« Kyle », en se penchant légèrement pour tenter de croiser son regard.

« Je m’en fous, J… Je n’en ai pas la force… Je peux pas »

« Si tu le peux et tu vas le faire parce que tu le lui as promis… Parce que tu manques à tes enfants alors que vous avez besoin les uns des autres… Vous cachez vos chagrins chacun de votre côté alors que vous devriez le partager »

« Ta gueule, J. », dans un murmure à peine audible.

« Oui, Kyle, mais pas tant que tu n’auras pas rempli au moins un carton », en se levant. « Je m’occupe de la salle de bain… », en ouvrant la garde-robe pour lui indiquer par ce geste de commencer par là.

« Clara m’a demandé de donner ses vêtements au Centre pour sans-abris du centre-ville… J’irai tout déposer avec Reggie en rentrant. »

« Je peux pas », la voix éteinte

« Si tu le peux… Tu le dois », la voix plus ferme alors qu’il n’avait qu’une envie, que tout soit déjà fini pour ne pas devoir à vivre ce moment.

Clara ne reviendrait plus jamais.

Josiah quitta brusquement la pièce pour s’enfermer dans la salle de bain annexe à la chambre.

Kyle pouvait entendre les bouteilles et flacons s’entrechoquer, les portes des meubles s’ouvrir et se refermer.

Il finit par trouver le courage de se lever. Il vida d’abord les tiroirs du haut dans lesquelles elle avait rangé ses pulls mi-saison en attendant des jours meilleurs qu’elle ne verrait jamais. Il prit une deuxième boite et décrocha ses robes, le visage de plus en plus livide, les gestes de moins en moins assurés. Il finit par s’agenouiller pour ouvrir les deux tiroirs du bas : robe de chambre, nuisettes et pyjamas.

Il se figea. Cette horrible grenouillère qu’elle aimait tant…

Et son mur s’effondra. Il eut soudain du mal à respirer et tendit la main pour prendre le pyjama une pièce dans ses mains. Il le serra contre sa poitrine, le respira, la revit lui sourire quand il croisait les bras, dépité en dodelinant de la tête devant son air de boudeuse.

« Clara. »

Il ne le vit pas s’approcher, ne le vit pas s’asseoir à sa droite, mais il sentit son bras se poser sur son épaule, le ramenant vers lui.

« J. », dans une longue plainte avant de s’effondrer dans ses bras.

« Je suis là », lui murmura-t-il à l’oreille en s’appuyant contre la porte vitrée de l’armoire derrière lui.

Kyle suivit inconsciemment son mouvement.

« Je suis là », en lui caressant doucement le dos alors que Kyle se raccrochait désespérément à lui.

Il ne sut combien de temps ils restèrent ainsi. Kyle finit par se calmer et reprendre le contrôle, se redressa lentement, mal à l’aise d’avoir cédé.

Il s’essuya le visage des deux mains et sourit, las, à Josiah, dans un regard complice.

« Désolé », en se relevant difficilement, endolori par sa position.

« Ne le sois pas… Maintenant fais-moi plaisir. »

Kyle tiqua.

« Va voir ton fils… Va lui parler… Je vais m’en occuper », indiquant d’un mouvement de la main les boîtes au sol.

« Je sais pas quoi lui dire », désemparé.

« Alors ne lui dis rien… Sois juste près de lui. Il n’a que sept ans, Kyle. Il vient de perdre sa mère, il a besoin de son père »

« Merci », en soupirant, les yeux bouffis.

« Fous le camp », murmura Josiah en le poussant par l’épaule vers la porte.

Kyle resta toute l’après-midi dans la chambre de son fils à partager tant leur chagrin que leur silence. C’était encore trop tôt pour les souvenirs.

Pendant ce temps, Josiah avait vidé les armoires et déposé tous les cartons dans le hall. Reginald le regardait faire, assis avec Jewel devant un Disney. Il ne voulait pas de son aide.

Avec qui Josiah pourrait-il partager son chagrin ? Celui de l’oublié.

***

Une semaine passa.

Josiah téléphonait chaque jour, et même si le poids de l’absence demeurait, Kyle avait repris son rôle de père avec maladresse, noyé dans l’incertitude. Mais tout ce que les enfants voulaient, c’était le retrouver un peu et ça leur suffisait pour le moment.

Deux semaines… Puis un autre mois.

Josiah dormait mal, mangeait peu, n’arrivait plus à se concentrer sur son travail et finit par le perdre.

Reginald, rongé par l’angoisse et incapable de faire parler Josiah, se tourna vers Kyle en désespoir de cause.

« Kyle, tu dois venir. C’est Josiah… Il ne va pas bien », en se passant la main dans les cheveux. « Il veut pas me parler. Il a perdu son boulot… Il n’est plus le même. »

« Quoi ? »

« Kyle… Viens, je t’en supplie »

Et il vint, laissant Reginald jouer à nouveau au baby sitter avec ses enfants. Il sonna et ce fut un Josiah méconnaissable qui se présenta à lui, un Josiah qu’il n’avait plus vu depuis quinze jours. Un début de barbe lui rongeant les joues, l’allure négligée, mais surtout les traits émaciés et le regard vide.

Quand il croisa les yeux de Kyle, le bleu des siens retrouva un éclat éphémère.

« Kyle ? », la voix plus rauque qu’à l’habitude.

« Mon Dieu, J. », le visage décomposé en forçant l’entrée.

« Quelque chose est arrivé aux enfants ? » s’inquiéta ce dernier.

Kyle se tourna et le fixa longuement.

« Pardon », en baissant les yeux.

« Pardon pourquoi ? » fit Josiah, surpris, tout enfermant la porte d’entrée.

« Putain », pesta Kyle en se cachant le visage. « J’étais tellement pris dans ma douleur que j’en ai oublié la tienne », en ôtant ses mains et le fixant, les larmes aux yeux.

Josiah recula d’un pas.

« Je vais bien », en tentant de fuir son regard.

« Tu es si… Tu es si maigre… Tu es si… »

« Quoi ? » siffla Josiah avant de fermer les yeux pour reprendre le contrôle.

« J, pourquoi tu ne m’as rien dit ? »

Il l’entendit étouffer un rire.

« Tu as déjà du mal à tenir debout », en le pointant de la main « Il n’y aurait pas les enfants, je ne sais même pas si tu serais encore là… Je n’ai rien à te dire », en s’éloignant vers le salon.

Kyle respira un grand coup et le suivit.

Josiah s’était affalé sur le divan, yeux fermés. Kyle s’approcha et s’assit sur la table basse pour lui faire face.

« Parle-moi » finit-il par lâcher.

« Comment va Chad ? », sans ouvrir les yeux.

« Les enfants vont bien… Je vais mieux, je dois aller mieux, mais on ne parle pas moi, ni des enfants ici, mais de toi »

« Je vais bien, Kyle »

« Tu t’es regardé dans un miroir ? Quand est-ce que tu as mangé un vrai repas pour la dernière fois ? Et ton boulot ? Reggie m’a dit que tu l’avais perdu. Pourquoi tu ne m’as rien dit ? », dépité.

« Kyle », d’une voix lasse

« Non, J… Y a pas de Kyle qui compte »

Il ouvrit ses grands yeux bleus vides sur lui et sourit, sans lumière.

« Je suis juste fatigué mais ça va aller…À partir de lundi, je vais me remettre à la recherche d’un emploi et la vie reprendra son cours », en tentant de se lever mais, trop faible, se laissa retomber sur le fauteuil.

« Elle me manque chaque jour, chaque minute, chaque seconde », murmura Kyle. « Je me lève et j’espère la voir… Je sens son parfum, je croise son ombre… Elle me hante. »

Josiah ne dit rien.

« Mais j’ai Chad et Jew’ alors je tiens et j’avance…mais…mais j’ai oublié quelque chose de tout aussi important pour moi »

« Quoi donc ? », devant le silence soudain de Kyle.

« Toi », en ancrant ses yeux dans ceux de Josiah qui tentait à nouveau de les fuir.

« Toi qui as toujours fait partie de sa vie, de notre vie… Toi qui as toujours été là pour nous… On en a oublié ton chagrin, perdu dans le nôtre… On… J’ai oublié d’être là pour toi »

Il vit les yeux de son ami briller.

« Tu es là depuis les premiers jours, les bons comme les mauvais… Tu nous as… Tu m’as porté mais, toi, Josiah, qui t’a porté ? »

« Je… », repoussant les mots d’un geste de la main. « Reggie était là », la voix au bord de la rupture.

« Reggie ? » le taquina gentiment Kyle, en se penchant pour accrocher son regard fuyant.

« Je… Je veux pas en parler… Je peux pas », la voix cassée.

« Tu ne dois pas parler, J… Il suffit de te regarder… Je sais ce qu’elle représentait pour toi, ce qu’elle était pour toi », la voix tremblante.

« Tais-toi… Je t’en supplie, tais-toi », en tentant à nouveau de se lever mais, cette fois, Kyle l’en empêcha.

« L’amie, la confidente, son âme sœur comme elle aimait à t’appeler si souvent »

« TAIS-TOI », en le repoussant.

« Non, je ne me tairai pas, J… Parce qu’il est hors de question que je te regarde sombrer sans rien faire. Tu es mon ami. Une part de nous… Elle était notre lien, je t’interdis de briser ça », les larmes aux yeux. « Je te l’interdis », dans un murmure brisé.

Josiah, à présent debout, Kyle le fixant, assis sur la table basse, et le silence pour unique témoin.

« C’est comme si on m’avait arraché le cœur », finit par murmurer Josiah, une larme coulant le long de sa joue. « Ça fait tellement mal… De plus en plus mal… Ça ne devrait pas », en se mettant à pleurer.

Kyle se leva et le serra dans ses bras.

« Je sais… », en joignant son chagrin au sien. « Je ne veux pas que tu vives ça seul… Tu te rappelles ce que tu m’as dit à propos de Chadwick ? », en sentant les mains de Josiah se raccrocher à sa chemise. « Un chagrin, ça se partage », en le serrant plus fort contre lui.

Fin

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