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« Les Ignobles » ont un an !

Le titre engagé d’Huguette Conilh fête aujourd’hui le premier anniversaire de sa réédition. Nous vous proposons de découvrir le premier chapitre de ce roman coup de poing… Homophobie, intolérance, étroitesse d’esprit, tous les ingrédients d’un quotidien trop souvent occulté sont ici réunis.

***

 IGNOBLE, adj :

XIVe siècle. Emprunté du latin ignobilis, « inconnu, de basse naissance », formé à l’aide de in- négatif et nobilis, « noble ».

☆1. Ancient. Qui marque une naissance obscure ; par extension : commun, vulgaire.

☆2. Qui est bas, vil ; qui révèle une âme dépourvue de sentiments nobles. Un ignoble individu. Vous êtes ignoble ! Recourir à d’ignobles procédés. Il a tenu des propos ignobles. D’ignobles calomnies.

☆3. Qui rebute par sa saleté et sa laideur ; sordide, repoussant. Une odeur, une nourriture ignoble. • Par exagération : détestable, très mauvais. Une construction, une décoration ignoble. Nous avons eu tout l’été un temps ignoble.

Dictionnaire de l’Académie

Chapitre 1

11 mai 2007

Le bruit accompagne le mouvement machinal. La cuillère tourne dans le liquide comme les pensées dans l’esprit de Norbert. Il est assis devant la table de la cuisine, le regard fixé sur la pendule. Anna l’attend dans leur chambre, il doit se décider, bientôt ils ne seront plus seuls. On ne peut pas se faire la tête éternellement. Anna lui pardonnerait sans doute ses erreurs s’il allait la rejoindre.

La pendule n’a pas de chiffres. Sur le fond argenté hérissé de fourchettes, deux couteaux représentent la petite et la grande aiguille. Dans quinze minutes, il sera 11 heures, le moment de dresser le couvert. C’est une manie d’Anna de mettre la table avant de préparer le repas. Norbert réalise soudain qu’aujourd’hui, mercredi 11 mai, c’est leur treizième anniversaire de mariage et que cette pendule a le même âge. Sa tendance au cynisme refait surface malgré le caractère éprouvant de la situation. Il réprime un rire nerveux. Ses épaules frémissent sous l’effort et le bruit de la cuillère contre la porcelaine change de rythme. Le tintement ressemble à un appel.

Quelqu’un pousse la porte de la cuisine. Norbert tourne le dos au nouvel arrivant, mais il sait que son beau-père s’avance vers lui. Personne d’autre n’entrerait dans sa maison sans frapper. Il le sent tout près et peut même deviner la main en suspens au-dessus de son épaule.

— Allez la voir, propose Alexandre.

Norbert baisse la tête, tandis que sa cuillère reprend son tour de tasse. Il n’a pas dit un mot depuis quatre jours ; rien ne sert de discourir, le passé ne peut être défait ni refait. C’est étrange, personne ne lui en veut, ils font tous comme si…

— P’pa, c’est l’heure.

Rémi, le beau-frère de Norbert, vient d’entrer ; la réplique d’Anna au masculin : le même roux dans les cheveux, les mêmes nuances océaniques dans les yeux. Terminée la solitude, fini de passer en revue les bonnes raisons de rejoindre Anna et de lui parler avant son départ. Norbert se dit qu’il aura tout le temps de s’expliquer avec elle dans les semaines, les mois, les années à venir. À moins que ce ne soit une question de jours.

— Norbert, insiste Alexandre, je sais que c’est difficile, mais j’aimerais que vous soyez présent.

Des chuchotements derrière la porte indiquent que Rémi contrôle les arrivées. Cette hémorragie interne dans l’intimité de sa solitude trouble profondément Norbert. Il interrompt le mouvement de la cuillère et la pose à côté de la tasse. Son café est froid ; il n’en boit jamais de toute façon. Il aime juste tourner la cuillère dans le liquide, le geste répétitif l’aide à réfléchir. Son beau-père a raison, Anna et lui ne peuvent se quitter fâchés ; il faut crever l’abcès. Norbert se lève, déplace sa chaise à l’autre bout de la pièce et décroche la pendule. Le miroitement lui renvoie le reflet de sa barbe qu’il n’a pas taillée depuis quatre jours.

La chambre est à gauche de l’entrée, qui elle-même s’ouvre sur la salle à manger. Il n’y a pas de couloir dans cette maison, pas d’endroit où se cacher des regards. Bizarre conception. Elle était déjà ainsi lorsqu’ils avaient emménagé et Anna n’avait rien voulu y changer. Elle se disait rassurée à l’idée d’avoir un œil direct sur la chambre de leur enfant à naître. Elle ne parlait que de ça depuis treize ans : avoir un enfant, au moins un. La descente aux Enfers aurait pu commencer à l’annonce de sa stérilité. Au lieu de ça, les choses s’étaient gâtées lorsqu’elle avait évoqué l’adoption. Norbert lui avait avoué, au cours d’une dispute, ne pas supporter la marmaille bruyante et puante qui fait le bonheur de toute mère. Il fallait être une femme pour aimer s’enchaîner à ce point !

Norbert doit traverser la salle à manger sous le regard des intrus qui ont envahi sa maison. Il hésite ; il n’y a pas d’autre issue, à moins de les flanquer tous dehors. De nouveau, les prémices d’un rire nerveux font surface. Il sent qu’il ne pourra pas finir cette journée ainsi, au bord de l’explosion ; la bombe éclatera fatalement. Un écran qui s’éteint une seconde avant la fin du décompte, ça n’existe que dans les films.

Il avance sous le regard de ceux qui n’osent pas l’intercepter. Ce n’est pas lui qu’ils observent ni l’objet qu’il tient serré contre son torse. Les têtes se lèvent vers les poutres apparentes du plafond. Les réponses à leurs questions y sont peut-être logées, comme une balle en plein cœur.

Au pied du lit, deux tréteaux recouverts de velours noir supportent une caisse en bois de chêne clair : Anna est allongée dedans. De chaque côté, deux hommes en noir attendent le signal pour libérer les vivants du macabre spectacle. Norbert s’autorise un sourire. Il pense à ces réflexions stupides entendues lors de sépultures. Non, les morts n’ont pas d’autre choix que de paraître paisibles. Les mourants grimacent, geignent, râlent ; les morts sont morts. Ils ne présentent rien d’autre au monde que le silence et un visage lisse. C’est la vie qui s’exprime, pas la mort. Telle est en tout cas la pensée de Norbert Loisot à cet instant. Comme pour contredire cette idée, Alexandre pose une main sur son épaule et dit :

— Elle a l’air tranquille, vous ne trouvez pas ?

Nouveau sourire, un peu plus triste celui-là. La femme qui était en mal d’enfant n’est plus. Sa femme. Et il l’a plus ou moins poussée dans ses retranchements. Depuis quelques mois, il la regardait s’enliser avec cet égoïsme qui lui servait de carapace et n’avait pas tenu compte de ses avertissements. Le vide de l’absence avait eu raison de la courageuse Anna. Norbert passait trop de temps sur les chantiers, cela lui permettait de nier la souffrance de son épouse. Lorsqu’il ne travaillait pas, il occupait ses fins de semaine à aménager le rez-de-chaussée de leur maison. Dans son atelier de menuisier, il mesurait, débitait, ponçait le bois qui prenait l’apparence que désirait Anna. Mais l’ouvrage s’éternisait. Norbert faisait durer le plaisir, cela lui évitait les dimanches en tête-à-tête avec Anna. Tous deux n’avaient plus rien à se dire depuis longtemps.

Ce samedi-là, quatre jours auparavant, sa femme avait juré d’en finir avec la vie s’il partait sur son chantier. Norbert avait répondu par un ricanement dérisoire ; la menace lui était apparue excessive. Le soir, à la lumière du lustre, il avait découvert le corps d’Anna pendu à une poutre de la salle à manger. Non, on ne pouvait rien cacher dans cette maison sans couloir, on avait une prise directe sur toutes choses, même sur l’impensable.

Anna n’avait laissé aucune explication sur son geste ; c’était inutile, elle avait tout dit à Norbert avant son départ du matin. Sur le lit de leur chambre, elle avait préparé sa dernière tenue, une robe fleurie qu’il ne lui avait jamais vue. L’idée qu’elle l’avait peut-être achetée en prévision de ce jour fatidique le torturait. Depuis combien de temps envisageait-elle cette fin ?

Un des hommes en noir fait un signe vers lui. Norbert approuve d’un hochement de tête. Il regarde une fois encore le visage livide encadré par les courtes mèches rousses. Le reste du corps, très amaigri par les séquelles de la dépression, est en partie recouvert d’un drap de soie. Les mains d’Anna reposent sur sa poitrine. Norbert s’approche et glisse la pendule sous les doigts froids. C’est un pacte, celui du temps qui lui reste avant de la rejoindre et qu’elle pourra compter, même loin de ses yeux. Puis il recule et Anna disparaît de sa vue lorsque le porteur referme le cercueil. La transition est trop brusque. Le bruit du couvercle, pourtant discret, s’infiltre dans l’esprit de Norbert, se répercute et enfle au point de prendre toute la place. Le cri fuse sans qu’il ait conscience de l’avoir poussé. Il avait tant de choses à dire à Anna et il n’a pas prononcé un mot. À haute voix ou dans le silence de sa culpabilité, il n’a pas demandé le pardon.

Une foule en noir et blanc s’est réunie sur le parvis de l’église Saint-Étienne. Des groupes se sont formés. Les chuchotements spéculent sur les raisons du geste d’Anna. L’atmosphère est chargée de non-dits, les regards compatissants de sous-entendus. Norbert se doute qu’on rejette la faute sur lui, qu’il faudrait pendre aussi celui qui a laissé faire ça.

Hormis les curieux qui occupent leur temps à suivre les mariages et les enterrements, il est certain de ne pas connaître autant de monde. Seul Alexandre Renardier, entrepreneur en menuiserie, est une figure notoire de Villeneuve-sur-Lot et de ses environs. Norbert, de nature plutôt taciturne, s’est très bien accommodé d’une vie à l’ombre de la notoriété. Fils d’ouvrier devenu gendre ouvrier, il n’a jamais renié ses origines modestes et a refusé de s’associer avec son beau-père. Sa passion, ce n’est pas de faire de l’argent, c’est de travailler le bois, et l’histoire d’amour dure depuis vingt-quatre ans.

À l’intérieur de l’édifice, le cortège s’avance à la suite du cercueil, accompagné par l’Adagio d’Albinoni. De chaque côté de la travée, les murs sobres accueillent des scènes bibliques. Norbert les remarque parce qu’elles semblent avoir été posées là pour ce jour en particulier. Peut-être aussi parce que s’attarder sur des détails lui permet de traverser au mieux ce moment insupportable. S’il s’écoutait, il partirait en courant. Nul besoin de cérémonie pour dire adieu à sa femme, nul besoin de s’imaginer une vie après la mort, un lieu céleste où tout est paix et amour. Ce qui était n’est plus, point final.

Les tableaux en forme d’ogive représentent le chemin de croix et la crucifixion. D’un point de vue symbolique, Norbert trouve l’image forte et pense aux mariés qui empruntent la même voie jusqu’à l’autel. Anna a-t-elle considéré leur mariage comme un chemin de croix ?

— Nous sommes venus aujourd’hui recommander Anna à la miséricorde divine. Oui, Anna a choisi de quitter sa vie terrestre, mais Dieu dans son infinie bonté lui accordera le pardon. Prions ensemble.

À ses côtés, Norbert sent le tremblement de l’épaule de Rémi contre la sienne. Son beau-frère pleure sans retenue. À sa droite, il perçoit les soupirs discrets d’Alexandre et de sa belle-mère. Il sait ce que cette dernière pense de la mort de sa fille, elle tient son gendre pour responsable, même si l’accusation ne franchira jamais le seuil de ses lèvres.

Coralie, la fille de Rémi, vient d’allumer un cierge près du cercueil de sa tante. Un intervenant laïque résume la vie d’Anna en quelques mots. Aucun membre de la famille ne s’est senti le courage de prendre la parole.

— Anna a vu le jour le 3 mars 1967. Elle a grandi à Villeneuve-sur-Lot, sa ville natale qu’elle n’a jamais quittée durant ses trente-cinq années de vie. Elle rencontre Norbert à Miramont-de-Guyenne. Il a 25 ans et travaille dans l’usine de fermeture de bâtiments Carretier-Robin. Elle a 20 ans et elle est venue fêter le passage à la nouvelle année avec des amis. Quelques mois plus tard, Norbert n’hésite pas à tout abandonner pour rejoindre celle qu’il aime. Ils se marient, il y a treize ans aujourd’hui, dans cette même église où nous sommes réunis pour dire adieu à Anna. Anna, fille aimante, épouse dévouée, mère en carence d’amour filial. Anna qui a choisi de nous quitter, bien trop tôt, et à qui nous rendons hommage…

Norbert ne parvient pas à détacher son regard du cercueil.

Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme ouvre le firmament1

Et que ce qu’ici-bas nous prenons pour le terme est le commencement…

Les belles paroles ne servent à rien, pas même à combler le vide, pense Norbert tandis que la procession se dirige vers la sortie de l’église. Sur le parvis, des mains serrent les siennes, pressent ses bras, étreignent ses épaules. Norbert sourit tristement, c’est tout ce qu’il a trouvé pour répondre aux mots de réconfort. Pas un son ne parvient à franchir sa gorge. Sous la douceur timide de mai, Anna prend le chemin de sa dernière demeure. Norbert monte dans son véhicule, seul. Personne ne cherche à lui voler le privilège d’ouvrir le cortège funèbre sans témoin.

Le cimetière Saint-Étienne comporte des allées aux noms de fleurs. C’est pratique d’avoir une adresse, quel que soit le lieu où l’on habite. Celle d’Anna a la couleur du soleil : 2e carreau, 1re tombe à l’angle de l’allée des jonquilles.

La mort n’est rien, je suis simplement passée dans la pièce à côté.2

Je suis moi, vous êtes vous,

Ce que j’étais pour vous, je le suis toujours.

Donnez-moi le nom que vous m’avez toujours donné,

Parlez-moi comme vous l’avez toujours fait, n’employez pas un ton différent

Ne prenez pas un air solennel ou triste,

Continuez à rire de ce qui nous faisait rire ensemble…

Norbert se concentre, il essaie de se souvenir de ce qui les faisait rire Anna et lui. Peu d’exemples lui reviennent. Ces derniers mois, il a vu plus de larmes que de joie dans les yeux de sa femme et il a fait mine de les ignorer, faute de savoir comment les sécher. Il ne se rappelle que les fous rires des premiers temps de leur relation, quand un rien provoque une hilarité qu’un simple regard suffit à réactiver.

La réalité reprend corps lorsque le cercueil atteint son emplacement définitif. Tout ce que Norbert avait mis entre parenthèses depuis le matin refait surface. Il faut qu’il parte d’ici, vite. L’angoisse monte, le cri derrière le barrage de ses dents serrées ne demande qu’à fuser. Il sait qu’il ne va pas pouvoir tenir plus longtemps. Trop de monde l’entoure, trop de mains se tendent vers lui, trop de regards attendent qu’il craque enfin. Sa passivité intrigue les uns, inquiète les autres. Son beau-père en particulier ne le perd pas des yeux.

— Norbert, nous allons vous raccompagner…

— Non !

Le mot contient tout ce qu’il n’a pas pu dire depuis le matin. Il est empreint d’une palette d’émotions qui va de la supplication à la colère, en passant par la peur de ne plus pouvoir faire face, d’exploser de haine envers lui-même pour ne pas avoir su protéger Anna, et envers les autres qui n’ont rien vu, rien deviné et n’ont pu prendre le relais.

On ne l’a pas laissé seul depuis la mort d’Anna. Jour et nuit, il a dû supporter la présence dont il aurait eu besoin… avant. Il aimerait pouvoir se retrouver, verser des larmes sans témoin, se terrer dans un coin et lécher ses blessures. Il tourne le dos aux regards qui l’observent et monte dans sa voiture.

Le plus court chemin pour rentrer chez lui bifurque à droite, au bout de l’avenue de Bias. Mais l’Audi noire de son beau-père occupe son rétroviseur intérieur et Norbert n’a plus qu’une idée en tête : semer celui qui n’a pas compris son désir de solitude. Au rond-point, il passe entre deux véhicules dans un concert de klaxons et s’engage dans un crissement de pneus sur le pont de Bastérou. Il pousse même la témérité jusqu’à doubler in extremis la Polo qui se traîne devant lui. À la sortie du pont, rien dans son rétroviseur ne lui indique qu’il est toujours suivi. Il joue quand même la prudence et emprunte tout de suite à droite la petite rue Étienne Marcel en freinant à peine sur le ralentisseur. S’il évite le centre-ville, il aura moins de risques d’être bloqué par la circulation. Cet intermède lui laissera le sas de décompression dont il a besoin avant de rentrer chez lui. Ensuite, lorsque sa porte sera fermée à double tour, personne ne pourra plus le déranger.

Au croisement de la rue de la Convention et de la rue des Cieutats, une voiture dont le moteur tourne l’empêche de rejoindre le Pont Vieux. Il descend au moment où le conducteur sort d’un bar en déchirant le film plastique de son paquet de cigarettes. La colère explose dans la tête de Norbert. La suite logique du « non ! » qu’il a crié tout à l’heure au cimetière se déverse dans sa gorge et jaillit comme une fange de bouche d’égout.

— Bordel, mais c’est pas vrai ça ! Vous vous foutez du peuple ou quoi ? Y a pas de la place ailleurs que de se garer en plein milieu de la rue ? Un intoxiqué en plus, encore un qui fait pas des trous que dans les caisses de la sécu !

Le débordement soulage Norbert momentanément, mais l’interpellé, une force de la nature au front lisse et haut, a tout l’air du taureau qui n’a pas besoin d’une cape rouge pour charger le matador. Il plisse les sourcils devant le pantin gesticulant qui lui fait face et l’onde de choc se propage à tous ses traits.

— Wow, t’es qui toi pour me causer comme ça ? T’as jamais visité le soleil de près ? Hey, vise un peu le mec, il s’y croit déjà !

Le gars s’adresse à son sosie sur le plan de la corpulence qui vient de sortir du bar.

— Ah ouais ? Il veut quoi Pinocchio ?

Le nouvel arrivant pile devant Norbert et le jauge d’un coup d’œil vertical. Ce regard lui suffit pour tracer le portrait-robot d’un agité de taille moyenne, le visage anguleux remodelé par une barbe fournie, les cheveux poivre et sel coupés en brosse et les yeux aussi sombres que sa tenue, à croire qu’il revient d’un enterrement. Comme il est du genre observateur, il a noté au passage la phalange en moins à l’index de la main droite.

— Dégagez en vitesse ou j’appelle les flics, vocifère Norbert, inconscient de la tournure que prend l’altercation.

Une autre éventualité le préoccupe davantage et lui inspire l’urgence de quitter les lieux. Il jette des coups d’œil nerveux dans la rue où est stationnée sa voiture, moteur allumé et portière ouverte. À tout moment, l’Audi noire de son beau-père peut surgir.

— Wow, il va se calmer le guignol, j’aime pas trop les menaces !

Le fumeur prend le temps d’allumer sa cigarette avant de se tourner vers son compère.

— T’en penses quoi, Bébert, on lui refait le portrait ou on lui relooke sa caisse ?

— Les deux, mais on attend la nuit, répond l’autre en rigolant, y aura moins de témoins.

De fait, un attroupement s’est formé à l’intersection des deux rues. Le manège amuse les passants plus qu’il ne les inquiète. Les deux acolytes n’ont pas l’air très dangereux, même s’ils ont le gabarit pour se débarrasser du gêneur d’une chiquenaude. Bébert rejoint la Renault grise stationnée au milieu de la rue des Cieutats, tandis que son compère tire sur sa cigarette sans quitter Norbert des yeux.

— J’t’ai repéré, l’oublie pas, avertit-il à voix basse.

Il lui souffle un dernier nuage de fumée à la figure et repart vers sa voiture sans se presser. Norbert étouffe sa rage entre ses dents serrées et tourne les talons. Répondre ne ferait que relancer les hostilités et il se rend compte soudain de la stupidité de son comportement. Dans le même temps, il s’en félicite, car l’intermède l’a détourné de… Le poids de la réalité refait surface et l’écrase.

Le pot percé de la Renault signe le départ bruyant des deux indiscrets. Assis au volant de sa voiture, Norbert se décide à démarrer quand un coup de klaxon à l’arrière lui fait lever la tête. Son rétroviseur lui renvoie l’image d’un automobiliste impatient. Juste retour des choses.

Au numéro 60, l’Audi noire stationne déjà dans la cour gravillonnée. Alexandre et Rémi l’attendent, appuyés contre le coffre du véhicule. Norbert franchit le portail électrique qu’ils ont laissé ouvert pour lui, braque sur la gauche et se gare sous le préau qui jouxte son atelier. En claquant sa portière, son regard tombe sur l’arbre de Judée au bout de la cour. La floraison est bientôt passée, il faudra le tailler. Norbert s’accroche à tous les petits détails qui retardent sa confrontation avec son beau-père et son beau-frère. Il sait aussi qu’il ne pourra pas remettre les pieds à l’étage. Il en est parti depuis plus d’une heure et la révélation lui vient là, brusquement.

— J’ai besoin d’aide, finit-il par lâcher. Il faut déblayer tout le bas et faire rentrer d’autres meubles. Ce qui est en haut reste en place.

Alexandre et Rémi se regardent avant d’approuver d’un hochement de tête.

— Je vais descendre le nécessaire, décide Rémi. La paperasse et tes vêtements, tu ne peux pas t’en passer. Pour le reste, on va trouver des solutions. T’en fais pas, on est là, on va t’aider.

Ils travaillent d’arrache-pied tout l’après-midi. Le bas de la maison est en chantier, sauf la cuisine intégrée que Norbert avait terminée depuis peu. Il fignolait le bar lorsqu’Anna avait commis son geste fatidique.

En début de soirée, l’appartement est habitable, en dehors de quelques détails qui peuvent souffrir l’attente. On se suffit de peu lorsqu’on vit seul. Les trois hommes se réunissent autour d’un dernier verre, puis Norbert se retrouve enveloppé par le silence. Il est assis à la table de la cuisine, comme ce matin à l’étage, une tasse de café devant lui. Sur la gauche, après le bar, dans la pénombre où il est plongé, il devine l’escalier intérieur. Les marches mènent vers son ancienne vie. Le tintement de la cuillère contre la porcelaine rythme les mots qui s’entrechoquent dans son esprit : seul… coupable… condamné…

Un bruit sourd lui fait relever la tête. La fenêtre ne révèle que la rue éclairée par les réverbères, au-delà du portail. Il a dû rêver. Il se lève et sort dans la cour. Ses pas crissent sur le gravier lorsqu’il traverse pour vérifier s’il a fermé sa voiture sous le préau. La porte de son atelier est ouverte. Un point lumineux flotte dans l’espace. Une sourde angoisse s’empare de Norbert. S’il commence à voir des fantômes, l’avenir s’annonce plus sombre qu’il l’imaginait. Seul et fou forment un couple dont il se passerait. Il s’avance vers la porte et perçoit le mouvement dans son dos en même temps que le choc. Une douleur fulgurante le traverse. Puis une sensation cotonneuse. Et il fait nuit jusque dans sa tête.

châtiment…

1À Villequier – Victor Hugo

2Henry Scott-Holland, chanoine anglais (1847-1918), extrait de The King of Terrors, sermon sur la mort 1910. Traduction quelquefois attribuée à tort à Charles Péguy.

à suivre dans le roman…

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