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Anamorphose – Chapitre 3

Vous en voulez encore ? Et bien voici le troisième chapitre ! Nous sommes persuadées que vous ne manquerez pas de vouloir découvrir la suite de cette magnifique histoire.

En PDF ici Anamorphose – Chapitre 3

CHAPITRE 3

Brusquement, Siegfried chuta au sol. Le choc l’éveilla. En sueur, la poitrine martelée par les battements de son coeur, il se redressa et, tout en s’extirpant des draps emmêlés autour de ses jambes, se releva. Maladroitement, comme s’il avait perdu le sens de l’équilibre, il avança en direction des fenêtres. Il batailla quelques secondes contre la poignée avant de pouvoir en ouvrir une. Aussitôt, le vent pénétra enfin dans la chambre, le rafraîchissant au passage. Tel un assoiffé, il s’abreuva de cet air frais que ses poumons quémandaient puis, comme si cette seule action l’avait épuisé, il s’agenouilla, hagard, ignorant la beauté de l’aurore.
Il avait la sensation que son âme avait été sondée, mise à nu par une obscure force qui ne lui avait laissé qu’un sentiment de détresse, d’impuissance et de culpabilité. Sa main agrippa sa chemise défaite et humide, comme s’il cherchait à s’arracher le coeur. Pourquoi cette certitude qu’aimer à nouveau, loin de lui procurer félicité et gaieté, n’engendrerait que souffrance et vague à l’âme ? Et pourtant, il se sentait prêt à s’offrir aux flèches aiguisées de Cupidon. Il se l’était interdit par le passé, mais la vision d’un cygne l’avait détourné de sa promesse. C’était idiot ! Un cygne ! Mais le plus majestueux de tous ! Au point que son souvenir demeurait vivace dans sa mémoire.

Caché derrière des buissons, il observait, émerveillé, l’animal glissant sur les eaux paisibles du lac ; le bec d’un jaune vif teinté de noir à son extrémité et sa robe de plumes blanches détonnant au milieu d’une nuit étoilée. L’oiseau se dressa soudain sur ses pattes, déployant ses ailes et tendant son long cou. Le hululement d’une chouette, le vent claquant sur les branches, tout bruit, aussi imperceptible qu’il fût, avait brusquement cessé. Un silence solennel qui prit fin aux premières notes d’un chant.
Envoûté par cette voix de mezzo soprano, ses paupières s’abaissèrent, ses muscles se détendirent. Soudain, le cygne se tut. Rouvrant les yeux, il constata qu’il se trouvait, non plus sur la berge, mais au milieu du lac sous un kiosque où s’érigeait un trône de marbre attaqué par la mousse. Spontanément, il s’y installa, posant ses mains à plat sur les accoudoirs. La pierre était froide, le contact poisseux. Perplexe, il porta ses mains devant lui. Il vit le rouge s’étendre sur ses paumes, gagner ses doigts et s’égoutter. Il courut, alarmé, vers la berge. S’agenouillant, il plongea ses mains dans l’eau glacée. Lorsqu’il fixa à nouveau ses doigts, ceux-ci tenaient un coeur lacéré.
« Siegfried ! »
Aussitôt, il fit volte-face.

— Madeleine ! s’écria-t-il en rouvrant les yeux.
Sa raison reprenant le dessus, la logique s’insurgea contre l’enchaînement des événements. Cette vue sur le jardin, il ne la connaissait que trop bien. Promptement, il se releva. Adieu tableaux ostentatoires, cette chambre était la sienne.
Ce n’était tout de même pas un rêve… je veux dire…
Il était certain de sa présence chez la mère maquerelle, mais comment était-il parvenu à retrouver le palais, alors même qu’il n’avait aucun souvenir de son retour ?
Il s’approcha du lit à colonnes pourvu de lourds voilages en velours, puis s’y laissa tomber. Tout ce qui lui revenait en mémoire était cet étrange songe dont il s’était éveillé.
— Votre Altesse !
Cet éclat sortit Siegfried de sa rêverie. Tiré à quatre épingles,
Wilhelm se tenait à l’autre bout de la chambre, le nécessaire de bain dans les mains. Perplexe, le prince tourna la tête vers les fenêtres. Il faisait jour. S’était-il assoupi ?
— Quelle heure est-il ? l’interrogea-t-il en passant une main sur son visage, comme pour ôter les dernières traces de sommeil.
— Neuf heures. Les médecins vous manqueraient-ils donc à ce point, Votre Altesse ? s’enquit le valet qui déposa les serviettes sur une chaise.
Incrédule, Siegfried fronça les sourcils.
— Un bloc de glace n’aurait pas trouvé meilleur refuge que votre chambre, l’éclaira-t-il.
Loin de se sentir vexé par cette boutade, Siegfried observa son premier valet qui se dirigeait vers les fenêtres. Il se releva et entreprit d’aider le vieil homme à les refermer. L’idée de le congédier avait plus d’une fois effleuré son esprit, mais il n’imaginait pas se défaire des conseils de son valet qu’il considérait tel un père.
— Suis-je rentré seul cette nuit ?
— Un cocher vous a déposé à cinq heures. Son Altesse ne m’avait point habitué à découcher de la sorte. À ce propos, votre mère s’est enfermée dans la chapelle et votre père vous attend dans son cabinet privé pour onze heures. Monsieur votre frère vous fait dire qu’il sera en retard pour votre partie de chasse (Siegfried soupira d’agacement). Quant aux courtisans, ils spéculent de bon matin sur la demoiselle.
— Que dîtes-vous ? s’étrangla-t-il.
— Celle qui vous a tenu loin du palais, précisa-t-il sobrement.
Désespéré, Siegfried passa une main sur son visage. Puis soudain, il considéra son valet.
— Wilhelm ?
— Oui, Votre Altesse ?
— Que disent-ils sur mon père ? demanda-t-il, osant pour la première fois ouvrir les yeux.
Sans détour, le valet répondit :
— Ils en disent peu au sein du palais, mais les pamphlets circulent. Un homme est un homme, Votre Altesse. Ses faux-pas en privé ne déterminent point sa grandeur, seuls les actes envers son peuple et son amour pour les siens sont à juger. En ce qui vous concerne, vous avez certes un devoir en tant qu’héritier de la couronne, mais en aucun cas vous ne leur devez votre coeur. Il vous appartient, tout comme vos rêves. Offrez-leur vos journées pour garantir la stabilité de ce royaume, mais réservez la douceur de vos nuits à l’être aimé.
— Merci Wilhelm.
— Avec plaisir, Votre Altesse. Puis-je confirmer à sa Majesté le Roi votre venue ?
— Oui.
Quelle explication donner au Roi ? Il l’ignorait. Découcher n’était pas dans ses habitudes. Et avouer qu’il s’était rendu chez Madeleine, cette maudite sorcière à qui il devait cette nuit agitée… Jamais ! C’était avouer qu’il connaissait le secret du roi.
Quand, soudain, il frappa sa paume. Mais bien sûr ! Maximilian ! N’était-il pas, malgré lui, son bouc-émissaire depuis leur enfance ? Il lui servirait d’alibi.

* * *

Maximilian remontait le bosquet de la reine lorsque des éclats de voix lui parvinrent au coin de l’allée bordée d’ifs soigneusement taillés. L’oreille à l’affût, il s’arrêta.
— Voyez où l’aventure de votre soeur avec son baron désargenté l’a menée ! Un bâtard…
— Ne concevez pas l’idée que je renonçasse à Henry !
— Ludovica !
— Ni mère ni vous ne parviendrez à me pousser à le trahir pour quiconque, pas même pour un roi !
— Ludovica, je vous somme de revenir !
D’un pas furieux, la jeune fille contourna le mur de végétation et passa devant Maximilian, sans lui prêter la moindre attention. Celui-ci observa la petite silhouette s’éloigner.
— Votre Altesse.
Il fit volte-face et tomba nez à nez sur le Surintendant.
— Il est difficile de concilier amour et devoir, soupira-t-il, attristé.
— C’est une jeune fille, avança Maximilian en espérant se défaire rapidement du vieil homme.
— Oui, et comme toutes les autres, elle ne jure que par le romantisme. La raison ne compte plus, seuls les sentiments les poussent à agir. Tout cela nous mènera à la décadence, à des unions contre nature.
— Si vous le dites.
Le Surintendant le considéra longuement.
— Pourquoi n’en discuterions-nous pas autour d’un repas ? Vous n’êtes pas familier des us et coutumes de la cour, et je serais ravi de vous éclairer sur ces sujets.
— Je me sentirai plus à l’aise au milieu de mes rustres d’hommes que parmi des personnalités habituées à la douceur d’un palais. Il est donc préférable que je décline votre invitation.
Ce refus fit perdre de sa superbe au vieil homme.
— J’espère que votre retour au pays ne vous incitera pas à nouer des amitiés douteuses, prévint-il.
Bien qu’offusqué par le sous-entendu, Maximilian n’en laissa rien paraître. Que croyait donc cet homme ? Qu’il trahirait les siens en s’associant à des lâches qui comploteraient à la disparition des Von Richter ?
— Sachez que je n’ai guère pour habitude de m’attarder sur les complots que fomentent les nobles de la cour. Quant à prendre parti pour ceux qui se disent alliés du roi… Je ne leur fais guère plus confiance. Le seul que j’écouterai et suivrai est le roi, nul autre.
Cet éclaircissement donné, Maximilian s’éloigna.
— Oseriez-vous prétendre que je n’oeuvre point pour le bien de votre père ? l’interpella le Surintendant.
— Je ne prétendrai rien, Monsieur, rétorqua-t-il en s’arrêtant. Je sais tout simplement que la présence de votre famille auprès du roi et de son héritier n’est pas seulement due au fait que vous vouliez égayer la vie du monarque… Vous oeuvrez sans nul doute pour le roi, mais surtout pour votre survie politique. Quoiqu’il en soit, laissez-moi en dehors de ce jeu d’échecs que j’exècre.
— Qu’est-ce qu’un militaire peut comprendre aux intrigues de la cour ? lança-t-il railleur. Vous n’êtes qu’un combattant, après tout.
— Oui, je ne suis qu’un combattant sans cervelle. Mon appui auprès de mon frère ne vous sera donc d’aucune utilité.
Et sur ce, il reprit sa marche tout en ayant à l’esprit qu’il s’était mis à dos le Surintendant. Comme il le pensait, le rôle de militaire lui convenait bien mieux que celui d’intrigant. Lorsqu’il parvint au palais, Siegfried et son cercle privé avaient déjà déserté le château. Maugréant, il éperonna son cheval et partit au galop à la poursuite de son frère. Ce dernier allait lui tenir grief de son retard, il en était certain.
Sa dernière visite remontait à quelques semaines déjà. Il ne s’attardait jamais au palais. On l’impliquait si peu dans les décisions politiques qu’il ne voyait aucune utilité à sa présence dans un lieu où les habitants se préoccupaient uniquement de l’héritier de la couronne. Mais cette fois-ci, il comptait bien prolonger son séjour, ne serait-ce que pour garder un oeil sur son aîné. Et quoi de mieux qu’une partie de chasse pour se faire une idée de l’entourage de Siegfried ?
La première chose qui lui sauta aux yeux fut la présence imposante – presque équivalente à celle de la famille proche – des neveux ainsi que des nièces de Bartholomée à ses côtés. Une véritable prison d’influence.
Une nuit d’amour lui ferait perdre son mauvais caractère, se dit-il en voyant son aîné vociférer contre leur cousin Henrik dont l’air pincé et la blondeur étaient reconnaissables entre tous.
Ce dernier, mécontent, fit faire demi-tour à son cheval et s’éloigna jusqu’à se rapprocher de Maximilian.
— Vous nous quittez déjà, Monsieur le Duc ? lança Maximilian, narquois.
— Un de ces jours, vous perdrez la protection de votre frère. Car marié, il ne se préoccupera plus de son cadet, mais de sa descendance. Ce jour-là, je serai présent pour voir les gardes vous conduire hors du palais pour une terre moins clémente.
— Afin de vous remercier de tant de considération, je vous y réserverai le meilleur des sièges… les cabinets d’aisance.
Outré, Henrik éperonna sa monture et disparut, accompagné par les éclats de rire de Maximilian qui attirèrent l’attention des courtisans, mais surtout de celle de Son Altesse qui dirigea son cheval vers son cadet. Proche l’un de l’autre, le contraste entre son destrier noir et celui blanc de Siegfried était saisissant. Physiquement, les deux frères étaient en tous points similaires – la même haute stature, une large carrure, une teinte de cheveux semblable, les yeux d’un vert profond – mais comme l’indiquait si bien la couleur de leurs montures, le premier était voué à demeurer dans l’ombre tandis que le second jouissait de la lumière.
— Ne serait-ce pas le roi des insolents qui nous fait l’immense honneur de sa présence ? railla l’héritier. Oui, chers amis, vous avez devant vous le seul et unique Grand-Duc de Ravensberg, frère cadet de son état qui, malgré les années passées à Nos côtés, oublie Nos règles de bienséance… comme celle de ne se permettre aucun retard, surtout lorsque le prince héritier lui-même vous attend.
Le visage impassible de Siegfried et son évidente ironie en auraient déstabilisé plus d’un, mais pas Maximilian qui connaissait parfaitement le personnage. Il aimait à aboyer régulièrement, à grogner de temps à autre, mais mordait si peu.
Autour d’eux, les oreilles se tendaient, impatientes de recueillir les phrases qui alimenteraient les futures conversations. Nul ne détenait la vérité, mais chacun aimait à la déformer. Car il se disait depuis l’aube que le chaste prince avait enfin jeté sa gourme. La rumeur avait tant enflé que les parieurs, ceux qui avaient misé sur le fait que l’héritier garderait sa virginité jusqu’au mariage, s’arrachaient déjà les cheveux avant même d’avoir obtenu confirmation. Les paris se portaient désormais sur l’identité de la dame. Certains prétendaient qu’il s’agissait de la dernière demoiselle de compagnie de Mademoiselle, soeur du Roi. Il est vrai que sa jeunesse, sa peau de porcelaine et ses délicieuses rondeurs attiraient les regards – le Roi lui-même ne l’avait-il pas complimentée lors de sa première apparition ? D’autres, versés dans l’art de la médisance, soutenaient que les faveurs du prince allaient à un jeune officier qu’il n’hésitait pas à ramener dans ses appartements, en compagnie d’autres mignons.
— Je n’aurais certainement pas ignoré les règles de Dame Bienséance si cette dernière ne m’avait gardé au sein de son alcôve, répondit Maximilian avec panache.
— Eh bien ! Ré-initiez-vous aux coutumes de la cour. Il en est d’ailleurs une sur laquelle nous sommes extrêmement pointilleux, Monsieur mon frère. Sachez que faire attendre une dame est moins périlleux que de faire attendre l’héritier de la couronne.
— Vous m’en voyez désolé. Je veillerai à ce que cette coutume fasse désormais loi.
— Bien. Êtes-vous d’attaque pour vous mesurer à Nous ? Nous pourrions également discuter des campagnes militaires qui vous éloignent du palais. Qu’en dites-vous ?
— Je tâcherai de répondre à votre curiosité.
Sous l’oeil mécontent des courtisans qui auraient désiré en apprendre davantage, Siegfried et Maximilian s’éloignèrent dans les bois avec, à leur suite, les chiens de chasse. Ils trottèrent côte à côte en silence durant un moment.
— Comment ta nuit s’est-elle déroulée ? s’impatienta finalement Maximilian.
Siegfried arrêta subitement son cheval.
— Serait-il possible qu’en privé tu me serves des « Votre Altesse » et du vouvoiement plutôt que cette impertinence qui me fait dire que tu te penses mon aîné ?
— Alors ta nuit ?
— Maximilian…, menaça-t-il.
— Crois-moi, ma réponse t’irriterait davantage, argua-t-il en posant une main bienveillante sur l’épaule de son frère. Parle-moi de ta nuit.
— Je n’y tiens pas.
— Se pourrait-il qu’enfin…? Notre dévote mère me reproche mes aventures auprès de ses demoiselles de compagnie, mais elle me verra en saint homme lorsqu’elle apprendra que tu t’es fourvoyé dans les jupes d’une fille de joie. Que Dieu ait ton âme, mon cher Siegfried !
Maximilian partit dans un rire franc.
— Ne colporte pas de fausses rumeurs ! Sache que je n’ai passé la nuit avec aucune femme, du moins pas comme tu te l’imagines.
Ce bref éclaircissement donné, Siegfried replongea dans son mutisme, ce qui déplut à Maximilian. Une telle révélation méritait plus amples éclaircissements.
— Attends-tu une sommation de ma part pour dévoiler ce que tu caches ? se fâcha-t-il.
À contrecoeur, Siegfried se plia à la curiosité de son frère. Passant volontairement les détails, il lui narra sa nuit. Son récit à peine achevé, un nouvel éclat de rire emporta son cadet. Ravi, celui-ci asséna un grand coup dans le dos de l’aîné qui n’en demandait pas tant.
— Je suis son maître !
— Mais pas le roi, répliqua-t-il comme si cela pouvait expliquer le comportement de la demoiselle. Je suis reconnaissant envers cette femme. Peu de gens peuvent se vanter d’user de tant de répartie envers toi et encore moins de supporter ta royale colère. Et je suis ravi d’apprendre qu’elle te trouble.
Maximilian s’attendait à ce que Siegfried nie de manière véhémente ce fait, or ce ne fut pas le cas. Ce dernier, de nouveau plongé dans ses pensées, semblait avoir oublié sa présence.
— C’est sa nature qui me trouble, avoua-t-il gravement.
— Comment cela ? s’enquit Maximilian, étonné autant par l’aveu que par sa signification.
Jamais Siegfried ne se confessait sur ses sentiments amoureux alors même qu’il devinait ce qu’il en était réellement de ses préférences. Il aurait tant voulu un aveu clair de sa part. Un aveu qui l’aurait enfin apaisé. Peut-être qu’ainsi, il retrouverait le frère d’autrefois.
— J’ai eu parfois l’impression de me retrouver face à un homme. Mais la délicatesse de ses traits venait contredire certains aspects masculins de sa personne. Elle n’a pas de poitrine !
— Certaines femmes en ont si peu, jugea Maximilian en fin connaisseur.
— Je l’ai touchée !
— Quel outrage, la pauvre dame ! ironisa-t-il.
— Assez, frère !
— Écoute, songe un instant à ce que tu sous-entends. Il s’agirait d’un homme grimé en femme ? Je n’ai, de toute ma vie, jamais vu un homme prendre le rôle d’une femme au point de tromper un roi… si ce n’est au théâtre et encore ! Le subterfuge ne fonctionnait que de loin.
— Tu as raison…
— Comme toujours. (Siegfried grimaça.) Je te propose que nous nous rendions chez cet ange. Et cela dès ce soir !
— Je refuse que tu m’y accompagnes ! décréta-t-il en devinant ses
intentions.
— Je vois, dit-il espiègle. Tu songes malgré tout à y retourner.
Pris au dépourvu, Siegfried fit avancer son cheval, s’évertuant à mettre de la distance entre son frère et lui.
— Maximilian ! le réprimanda-t-il en percevant son rire.
— Oui, Siegfried ?
— Sommes-nous ici pour chasser ou discuter telles des demoiselles ?
— Chasser évidemment, répondit-il en sachant pertinemment que son aîné noyait le poisson. Mais le frère trouve fort divertissant d’entendre les mésaventures de son futur roi.
— En parlant de mésaventure…
Il lui fit part de son entretien avec Madeleine ainsi que de son réveil au palais.
— J’ignore ce qu’elle m’a donné…
— De l’absinthe, ni plus ni moins. J’espère que tu as vérifié ton escarcelle.
Siegfried acquiesça. Effectivement, ce matin il n’était pas parvenu à mettre la main sur sa bourse.
— Maquerelle, sorcière et voleuse, elle ne perd rien à attendre, ragea-t-il.
— Cette femme incarne la débauche à l’état pur, se signa Maximilian, faussement horrifié.
— D’après toi, pourquoi ai-je rêvé de ce cygne ?
— C’est symbole de fidélité. Paroles d’une ancienne maîtresse cartomancienne, ajouta-t-il, prévoyant la question de Siegfried. Mais de toi à moi, je pense que cet oiseau faisait référence à ce havre de paix que tu as foulé sans ma présence. Des cygnes nous attendent là-bas ! Retournons-y ce soir !
— Tu ne changeras donc jamais ?
— Pour que ma vie soit synonyme d’ennui ? Non. La vie offre mille et une merveilles. Il ne tient qu’à chacun de les cueillir à pleine bouche.
— Oui… Tu es libre d’agir à ta guise parce qu’aucune charge ne pèse sur toi. Je t’envie, lâcha-t-il soudainement.
Le silence tomba tel un couperet. Dans ces trois mots, l’aveu que son statut d’héritier, pourtant fort convoité, ne lui convenait pas… Que n’aurait-il pas donné pour être à la place de Maximilian. Pouvoir jouir des plaisirs de la vie sans songer à ses devoirs.
— Le Roi m’a convoqué ce matin, poursuivit Siegfried d’une voix glaciale. Les missives pour annoncer le bal des princesses ont été envoyées depuis un mois. La réception aura lieu à l’équinoxe du printemps. Quant au couronnement, il se déroulera la semaine suivante, juste après le mariage.
— Si vite ? Oh, je vois… Père ne se sent plus capable de tenir sa charge, conclut-il. Moi qui pensais que l’été te verrait seulement fiancé.
— Pourquoi retarder l’inévitable ?
Il songea au fait qu’il n’aurait rien su de l’envoi des missives s’il n’y avait eu les ouï-dire sur sa nuit passée à l’extérieur du palais. La phrase du Roi lui demeurait en tête : « Le moment n’est pas à la découverte de l’amour. Je vous demanderai de taire vos appétits jusqu’au mariage. Aucune rumeur ne doit parvenir aux oreilles de nos voisins. »
— J’en ai assez, Maximilian. Qui se soucie de moi ? On ne me demande jamais mon avis, mais d’être ce que je n’arrive plus à être, toujours ! Si c’est un mensonge qu’ils souhaitent, c’est un mensonge que je leur servirai… Mais j’en ai assez…
Sur ce, Siegfried éperonna sa monture et partit au galop. Attristé, Maximilian observa son frère qui s’éloignait. Vingt ans était le plus bel âge. Savoir que le jeune homme passerait le cap en se sachant enchaîné sans amour et sur un trône…
— Qu’importe que ce soit une femme ou un homme, un ange ou un démon, mais faites qu’il aime et qu’il soit aimé en retour, implora-t-il, les yeux dirigés vers le ciel.
La journée toucha à sa fin et, malgré la présence des courtisans, Siegfried avait été ravi de la passer avec son frère. En dépit de ses escapades amoureuses qui le menaient loin du palais, parfois durant des jours, ce dernier n’avait rien perdu de ses talents de chasseur. Grâce à lui, faisans et éperviers ainsi qu’une biche garniraient la table du roi dans les prochains jours. Quant à lui, l’héritier, il avait été dans l’incapacité de se concentrer tant son rêve ne cessait de le troubler. Sa raison lui intimait de ne plus mettre les pieds au Domaine, mais sa curiosité, une fois encore, était bien plus convaincante.
— Aucun courtisan n’a su mieux faire que Son Altesse.
— Nul ne saurait égaler l’héritier de la Couronne, renchérit un autre.
Derrière lui, Maximilian se retenait de rire face à l’hypocrisie de toute une cour qui, pour ne pas déplaire à son futur roi, s’était abstenue de tuer plus de bêtes que ce dernier, c’est-à-dire aucune. Siegfried sauta de son cheval puis tendit les rênes au palefrenier. À cet instant, la berline du Roi déboula dans la cour. Les courtisans s’éloignèrent du prince héritier. Ce dernier, soulagé de se défaire de leur compagnie, mena rapidement ses pas vers le palais.
Au loin, il aperçut sa mère accompagnée de sa première dame d’honneur. Cette dernière sortait de la chapelle. Une fois de plus. D’un caractère effacé, alors même que sa beauté aurait pu lui permettre de briller parmi la cour, elle ne se mêlait que peu à ses gens, préférant la compagnie d’un prêtre à celle d’un gentilhomme. D’elle, il ne tenait que la couleur de ses prunelles. À part cela, elle lui était aussi éloignée qu’il était un étranger aux yeux de la reine. Mère et fils avaient si peu vécu ensemble que le seul lien qui les liait était l’amour qu’ils portaient au Roi. Siegfried ne se reconnaissait pas en cette mère dévote qui, à chacun de ses regards, semblait se signer intérieurement. Se retrouver seuls dans la même pièce avait été si rare qu’il ne se rappelait plus de leur dernière entrevue privée.
Son attention se porta ensuite sur l’austère Surintendant Bartholomée – également conseiller privé – qui partait au-devant de sa reine. Rien dans sa mise ne laissait à penser qu’il s’agissait d’un éminent personnage, un haut gradé de l’administration. Hiver comme été, il portait une vulgaire robe de laine aussi sombre que sa chevelure, cintrée à la taille par une cordelette blanche. La seule fantaisie qu’il s’autorisait était, en tout et pour tout, une croix en or sertie de diamants qu’il ne quittait jamais ; modeste dans son apparence comme dans sa façon de gérer les dépenses de l’État.
— Votre Altesse ! s’exclama soudain Maximilian en posant son bras autour des épaules de Siegfried. Il se trame quelque chose.
Fâché, Siegfried lui porta un coup dans le ventre. Plié en deux, son cadet le considéra, mécontent.
— En effet, admit calmement Siegfried. Ce matin, avec le Roi, nous discutions des derniers points sur la succession et allions nous attaquer à la question des finances lorsque le Surintendant nous a interrompus. C’est là que j’ai été congédié… Il semblait étrange.
— As-tu jamais vu cet homme agir normalement ? C’est un sorcier, grimaça Maximilian. Seule notre mère s’obstine à ignorer cette vérité. Il serait temps de renvoyer ce vieux Bartholomée avant qu’il ne passe de vie à trépas. Chaque écu de ce royaume lui est si précieux que chaque dépense l’horrifie, se moqua-t-il. Et les fêtes à venir doivent le tenir éveillé.
— Il faut le comprendre. Le Roi aime conquérir, mais la guerre ne va pas sans dépenses. Heureusement que le tribut que nous parvenons à saisir chez nos ennemis compense ce que nous perdons.
— Prêcherais-tu pour ce moine ?
— Jamais, Maximilian ! Je compte bien le révoquer dès que je serai sur le trône, du moins, dès que je lui aurais trouvé un successeur.
— Je suis là ! Je puis même être ton conseiller privé.
— Oui, c’est cela. Et je ferai de ce bon vieux Wilhelm mon ministre des divertissements.
— Bonne idée ! Sérieusement, ton peu de confiance en mes capacités intellectuelles me blesse, cher frère.
— Oh ! Rassure-toi. J’ai aussi peu confiance en tes capacités physiques.
— En résumé, je ne te sers à rien.
Siegfried ne sut si son frère plaisantait. Son visage demeurait impassible mais sa voix, bien que teintée de dépit, était légère.
— Tu fais un excellent bouffon.
— Je le pense aussi.
— Vos Altesses.
Un groupe de courtisans s’inclina. Les deux frères penchèrent légèrement la tête, les saluant.
— Tu sais, je suis sérieux, reprit Maximilian.
— À propos de ?
— Nous en reparlerons dans tes appartements, dit-il lorsque deux demoiselles d’honneur de Mademoiselle, passant devant eux, se courbèrent avant de s’éloigner en chuchotant.
— Et dire que bientôt, je serai roi, soupira Siegfried.
— Mes condoléances, cher peuple.

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