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Anamorphose – Chapitre 2

Bonjour à tous et ravie de vous retrouver pour le second chapitre d’Anamorphose de Feylie.

Et toujours en PDF ici : Anamorphose – Chapitre 2

CHAPITRE 2
Peu de choses dans ce monde étonnaient encore Engel. L’être humain encore moins. À vingt ans déjà, il se sentait tel un homme de quarante ans, portant sur ses pairs un regard blasé et nourrissant un pessimiste certain. Il ne croyait en rien ni en personne, si ce n’était en lui-même. Qu’on lui comptât fleurette, qu’on le complimentât sur ses atours, son coeur ainsi que son orgueil s’en accommodaient sans jamais y prêter foi. Les mots et les rumeurs, pareils à une brise légère, caressaient son corps sans jamais atteindre son âme. Ainsi pouvait-il sereinement évoluer sans crainte de perdre ses ailes dans un monde qui lui prenait déjà énormément.
Il n’aurait sans doute jamais prêté l’ouïe aux bruits de couloir si ces derniers, de par leur teneur, ne l’avaient troublé.
— … Renvoyé comme tous les soirs depuis le début du mois, termina Élisabeth en baillant. (Elle ôta sa perruque.) J’ai besoin d’un café. Mathurine, sers-moi, ordonna-t-elle à la domestique.
— Et tu n’as pas réussi à le ferrer, ce bon p’tit diable ? demanda une rousse, la plus âgée.
— À qui sait attendre, le temps ouvre ses portes, conseilla une brune qui défaisait sa longue natte.
— J’aurai beau attendre, le monsieur ne souhaite qu’un spécimen. Et à part avoir ce qu’il faut là où il faut, ce n’est pas moi, soupira Élisabeth déçue, tout en tirant sur une de ses mèches blondes. Celle qu’il souhaite est notre énigmatique Angel. Pourquoi s’obstine-t-il à courir après cette moitié de femme alors qu’il peut nous butiner les unes après les autres ?
— C’est que ma chère mademoiselle, le miel que nous offrons n’est pas aussi blanc et insipide que celui de notre reine.
Elles s’esclaffèrent.
— Mais un homme, aussi obstiné soit-il, se lasse de courir après les fausses ingénues. Attendons et l’une de nous obtiendra le prince Siegfried.
— J’aime son odeur. Il sent le bois, la virilité… Je le veux ! couina Élisabeth, telle une gamine capricieuse.
— Tu veux surtout sa verge ! s’écrièrent-elles en choeur.
— C’est accessoire, voyons. Je veux surtout son argent. Il est l’héritier du roi Ludwig. Je peux espérer m’en faire un protecteur, voire plus.
— Cesse donc de rêver, Élisabeth ! l’apostropha la plus âgée. Les monarques ne prennent pas épouse chez les courtisanes.
— Faux ! Et je vous prouverai le contraire ! s’irrita-t-elle en claquant violemment la main de la domestique qui lui tendait sa tasse de café.
La tasse se brisa et le contenu se répandit sur le carrelage sans que la jeune fille n’en soit désolée. Soupirant, Mathurine s’agenouilla, chiffon à la main.
— Calme-toi, petit caneton. Qu’il en choisisse déjà une parmi nous. Je vous propose de jouer nos meilleurs atouts en vue de le séduire.
— Tu penses que ton actuel protecteur te laissera faire ? Il aura tôt fait de te couper les vivres. Quoiqu’il en soit, nous devrons remettre ce pari à plus tard. Nous sommes vendredi. C’est le jour du père et non du fils.
— Amen, fit pieusement Élisabeth en joignant les mains.
— Vous ne cesserez donc jamais de jacasser ? leur reprocha Engel en pénétrant dans la cuisine.
Dès son entrée, les rires ainsi que les conversations cessèrent. Il ne s’en offusqua pas. Cet ostracisme dont il était victime convenait à sa nature solitaire. L’amitié ne le tentait pas. Madeleine suffisait à combler les rares moments où son désir de sociabilité se ranimait.
— Nous ne jacassons pas, contesta sèchement Élisabeth. Nous discutons de choses sérieuses.
— Nul besoin de te fâcher.
— Je me fâche si je le veux ! Prends donc ton plateau et laisse-nous.
— La jalousie est un vilain démon.
— Pourquoi serais-je jalouse d’un eunuque qui prend plaisir à se grimer en femme ? C’est d’un ridicule.
La plus âgée des courtisanes, installée près de la jeune fille, lui porta un coup discret sur la cuisse. Élisabeth lui décocha un regard mauvais.
— Mais c’est vrai ! clama-t-elle furieuse. Il n’y a que les hommes aveuglés par l’amour pour le confondre avec le beau sexe.
Engel s’approcha de la jeune effrontée et se pencha vers elle.
— Prends garde, ma chère Élisabeth, il est des vipères qui s’empoisonnent avec leur propre venin. Il serait dommage qu’un si joli visage, dit-il en relevant son menton, soit tordu par de vilains rictus.
— Tu te montres à peine et sers si peu au Domaine, pourtant tu te crois souverain dans cette maison ! s’emporta-t-elle en écartant la main d’Engel. Tu sais certes amadouer les hommes jusqu’au plus couronné, mais attention : un homme reste un homme. Et un monarque se lasse vite des amours proscrites.
— À moins qu’une nuit n’ait suffit à faire de toi une virginale sainte, je te renvoie l’avertissement. Et pour votre gouverne, sachez qu’il n’est pas un monarque qui se soit lassé de mon miel. Je suis celui qui se lasse de leur présence. Serait-ce également ton cas, ma chère Élisabeth, ou es-tu du genre à te soumettre à leurs desiderata ?
Élisabeth, piquée au vif, fit grincer sa chaise sur le sol, se leva et quitta la pièce sans qu’aucune des filles ne se préoccupât ou ne commentât son départ. Reléguant aux oubliettes cette joute verbale entre les deux reines de l’essaim, les demoiselles se replongèrent dans les anecdotes de leur soirée.
— Pourquoi elle ne se satisfait pas de son sort ? bougonna Mathurine qui terminait de nettoyer la bêtise d’Élisabeth.
— Ne faites pas attention, lui dit Engel en s’agenouillant à ses côtés. Elle est encore jeune et pleine de rêves. Or, ici, ils sont tenus en laisse.
— Jeune ? Elle a votre âge. Et vous, pourtant, vous n’êtes pas comme elle. Elle est juste trop gâtée par Monsieur.
Engel songea qu’il y avait un soupçon de vérité dans ces paroles. « Monsieur », le propriétaire, lui passait ses caprices bien trop aisément. Veillant de loin sur son domaine, il adressait ses directives à Madeleine qui régissait les lieux d’une main de fer. Jamais il ne se montrait aux filles. Sûrement un noble désireux de garder l’anonymat, avait conclu Engel. Il chassa rapidement ce sujet sans importance, reportant sa réflexion sur un mystère bien plus intéressant.
L’héritier du roi venait donc souvent au Domaine pour demander celle que les clients avaient surnommée « Angel ». Pourquoi Madeleine, tenancière de son état, lui avait-elle tu ces venues ? Et surtout, par quel miracle le fils avait-il eu vent des escapades du père ? Engel doutait fortement que ce dernier les ait confessées à son rejeton. Alors comment ?
— Hey ! s’écria Mathurine. Prenez votre repas.
— Merci !
Le plateau dans les mains, Engel remonta, perplexe, dans ses appartements. Situés dans l’aile nord, à l’opposé de ceux des demoiselles, mais proches de ceux de Madeleine, ils témoignaient de son statut particulier. Là où les filles s’accommodaient d’un boudoir et d’une chambre à coucher, il disposait en plus d’un salon et d’une pièce qu’il avait aménagée en atelier. Ce traitement de faveur donnait matière à spéculer aux résidentes. Était-ce dû aux liens étranges qu’il entretenait avec Madeleine ou dissimulait-il un secret reposant sur sa naissance ? Et le fait que le roi ne cessât de réclamer Angel – son personnage de nuit – lors de ses visites ponctuelles amplifiait le mystère. Engel s’en amusait. Si seulement ces demoiselles savaient.
Égayé, il saisit un petit pain rond qu’il fourra dans sa bouche.
Rien de mieux pour réfléchir qu’un ventre plein, se dit-il.
Surtout plein des viennoiseries de Mathurine. S’il devait quitter un jour le Domaine, sa cuisine lui manquerait à coup sûr. Il se disait cela mais, que savait-il des saveurs de l’extérieur ? Aussi loin qu’il s’en souvienne, il avait toujours vécu dans ce château, comme s’il s’était éveillé à la vie en ce lieu, seul, sans parents. Enfant, le regard porté vers le ciel, il s’était imaginé nombre de filiations et tissé nombre de passés rocambolesques. Fils de roi enlevé par un clan ennemi ou neveu d’un pirate emprisonné afin de lui arracher les secrets de son oncle ; peu importait l’histoire tant qu’elle lui apportait une once d’espoir. Celui de quitter un jour les murs de ce qu’il considérait être une prison. Mais jamais la fiction n’avait rejoint la réalité. Les années s’étaient écoulées, amenant dans leur sillage une vérité amère. Il avait alors su que la seule façon de préserver ses rêves intacts, aussi farfelus et impossibles fussent-ils, était de les conserver à l’abri des souillures de la vie, bien au chaud au fond d’une boîte à secrets, en attendant un signe du destin.
Désormais, il évoluait sur une scène. Une scène sur laquelle il endossait divers rôles, adoptait diverses tessitures selon les interlocuteurs dans l’espoir qu’un de ses personnages le menât sur une autre rive, vers la douceur d’un amour sincère. Il en était persuadé : un jour ou l’autre, sa moitié surgirait dans son existence. Et comme dans les contes, il espérait que cela soit de la plus singulière des façons.
Fort de cette certitude, il déposa le plateau sur la table du salon puis, se dirigeant vers la bibliothèque, saisit un livre et revint s’installer sur un fauteuil. Il l’ouvrit à la page de garde. Sur celle-ci, une écriture soigneuse le poussait à poursuivre ses rêves. Il ne saisissait toujours pas les atermoiements du Roi. Pourquoi se refusait-il les mots capables de le rapprocher des deux seules personnes qui comptaient à ses yeux ? Engel ne comprendrait sans doute jamais les monarques, mais il en était un qu’il était certain de comprendre s’il apparaissait devant lui.
Il se releva brusquement et sortit des appartements avec sur les lèvres le nom de Madeleine.

* * *

Une autre journée s’évada. Les dernières traces de lueurs se perdirent à l’horizon. Dans la ruche, les demoiselles se préparaient. Plongeant leurs corps engourdis par le sommeil dans un bac d’eau parfumé, se faisant masser afin de dénouer leurs muscles. Les cheveux défaits comme la maîtresse de maison l’imposait, elles les ondulaient avant d’y répandre fleurs, rubans ou couronnes. Quant aux vêtements, un déshabillé parsemé de dentelles suffisait amplement. Une dernière touche de rouge sur les lèvres, un peu de fard et quelques gouttes de parfum sur les tempes, aux creux des poignets et des seins, et le tour était joué. Les ravissants cygnes étaient prêts à folâtrer sur les eaux de l’amour.
Installé face à sa coiffeuse sur laquelle se trouvait un plateau de délicieuses gourmandises, Engel terminait de recourber ses cils lorsque la porte s’ouvrit sur Madeleine.
— Es-tu certain de vouloir l’accueillir ? l’interrogea-t-elle, gravement, en posant ses mains sur ses épaules.
— J’aimerais savoir ce qu’il veut à Angel.
— Ce n’est pas son plaisir qu’il espère assouvir ici. Et quand bien même cela serait le cas, s’il venait à découvrir qui tu es en réalité…
Leurs regards s’étudièrent à travers le miroir.
— Je ne t’ai pas demandé la raison pour laquelle tu m’as caché sa venue, signala-t-il d’un ton neutre, et je ne le ferai pas. Je te demanderai juste d’avoir confiance en mon habilité à tromper mon monde.
Silencieuse, Madeleine déposa un baiser sur la joue du jeune homme puis prit congé. Dans la quiétude de la chambre, la pendule sonna
minuit. Son double, reflété par le miroir, lui renvoyait l’image d’un énième masque, un énième personnage dont il n’aurait jamais pensé qu’il lui apporterait un jeune prince.
Angel se releva, ajusta sa robe en velours d’un bel éclat écarlate et passa rapidement sa main dans ses boucles blondes.
— J’allais oublier, s’exclama-t-elle en sortant de sa commode une étoffe de soie qu’elle ajusta autour de son cou.
Son coeur cognait trop fort, c’en était insupportable. Pourtant, il était loin le temps des premiers émois. Les illusions perdues, il ne lui restait plus que la raison. Alors pourquoi cette attente, cet espoir ? Elle prit une profonde inspiration puis, d’un pas assuré, se dirigea vers son boudoir. Le rideau pouvait se lever.
Remontant ses jupes, elle se hâta de passer dans son salon. Elle perçut des éclats de voix provenant des escaliers. Elle sourit en entendant celle qui grondait, intransigeante, et frissonna sous la seconde. Elle y percevait une autorité naturelle. Une voix chaude et troublante. Serait-elle semblable enveloppée par le plaisir ? Elle se sermonna mentalement pour cette incartade. Elle ne connaissait de l’animal que les descriptions offertes par le roi Ludwig. Un tableau élogieux dans l’ensemble, contrasté par des défauts auxquels elle était prête à se confronter volontiers. À part cela, comment était-il ce Siegfried que nulle femme ne parvenait à mettre dans son lit ?
Les voix se rapprochant, Angel se précipita dans son boudoir.
— De grâce, l’on ne pénètre pas ainsi dans les appartements d’une dame ! s’écria Madeleine prise au dépourvu pour la première fois, et réalisant à peine qu’il s’agissait du même prince que les semaines précédentes.
Au moment où Angel refermait la porte derrière elle, celle du salon s’ouvrit brusquement et des pas assurés claquèrent sur le parquet.
— Une dame ? Faites-moi donc rire. C’en est assez de vos manigances !
— Puisque je vous dis…
— Madeleine ? s’étonna une voix à la tessiture moyenne et chaleureuse.
Le regard des deux adversaires se porta sur l’hôtesse qui se tenait sur le seuil de la porte.
— Je suis rassurée de vous voir décemment apprêtée. Je disais à son Altesse de patienter mais…
— Un prince patientant pour une catin ? Dans quel monde vivez-vous donc ? railla-t-il.
La jeune fille fit un signe de la tête à Madeleine, lui signifiant ainsi qu’elle reprenait le flambeau. Cette dernière soupira d’aise. Elle lança un regard noir au prince puis sortit en claquant la porte.
— Vous me l’avez fâchée.
— Je vous l’ai fâchée ? répéta-t-il, interloqué.
C’était le monde à l’envers ! Ces femmes savaient-elles au moins à qui elles s’adressaient ? Fichtre ! Il était le prince héritier et pourtant toutes se conduisaient comme s’il ne valait guère plus qu’un manant. Une fois sur le trône, il se ferait un plaisir de fermer cette maison et d’enfermer tout ce petit monde dans ses cachots en attendant que son humeur les condamne.
Durant un long moment, les deux jeunes gens s’examinèrent sans un mot. L’un et l’autre cherchant à appréhender son vis-à-vis.
Les dorures, l’éclat des chandeliers sur les murs d’une teinte mauve, la richesse des décors du secrétaire et du sofa blanc parsemé de coussins rouges…
Tout ceci n’est rien à côté de la prestance de cet homme, songea Angel, alors même que rien dans sa mise, si ce n’était la qualité des tissus, ne présageait qu’il s’agissait d’un prince.
Car s’il avait pris soin en quittant le palais de paraître sous son meilleur jour, il n’y en avait hélas plus de traces. Cravate bouffante
défaite, cheveux bruns désordonnés, bas de gilet déboutonné et pan de chemise sortant du pantalon, il n’avait plus rien de l’héritier de la couronne. Non, il avait l’air d’un…
— Poète, lâcha-t-elle.
— Un poète ?
— Votre mine négligée… Vous me faites penser à un poète, une sorte de rêveur.
Confus, Siegfried passa une main dans ses cheveux, tentant de les discipliner, puis essaya tant bien que mal de rajuster sa cravate. Il n’était pas doué pour cela, Wilhelm s’en chargeait bien mieux. Surprenant un petit rire, il fronça les sourcils. La demoiselle reprit son sérieux.
— Une sorte de rêveur mal fagoté dans ses futurs habits de roi, murmura-t-elle pour elle-même.
— Plaît-il ?
— Votre Altesse, salua-t-elle enfin en soutenant ses prunelles.
Il aurait préféré qu’elle s’inclinât. Mais bien qu’outré par le manque de respect dû à son rang, il ne releva pas l’impudence. Sans un mot, il s’installa sur le sofa.
— Enfin nous nous rencontrons, dit-il, s’exprimant posément.
— Madeleine m’a fait part de votre requête.
— Une requête ? releva-t-il moqueur. Vous devez avoir une haute estime de vous-même pour présumer qu’un homme de mon rang s’abaisserait à vous solliciter.
— Je ne présume rien. C’est un fait.
Siegfried tiqua. De son côté, Angel s’amusait à le voir conserver son calme alors même que l’intérieur devait bouillonner de rage.
— Je doute que votre outrecuidance serve votre métier, répliqua-t-il, agacé.
— La vôtre sert pourtant votre statut de prince.
— Comment osez-vous ? s’emporta-t-il en s’arrachant à son siège.
— J’ose, voilà tout, déclara-t-elle avec assurance. Votre Altesse aurait-elle du mal à accepter les critiques ?
Angel s’approcha de la petite table ronde disposée près du prince et sur laquelle se trouvait une bouteille de vin, le plus exquis des caves de Monsieur. Elle l’ouvrit puis remplit un verre de cristal qu’elle tendit au prince.
— Jamais vous ne baissez les yeux, n’est-ce pas ?
Oui, malgré les coups d’éclat princiers, elle demeurait sereine, tel un paisible cours d’eau, l’oeil rivé sur lui, comme son égal. Il rêvait de la faire plier, de l’entendre l’implorer jusqu’à ce que les larmes ternissent son fard. Mais, bien qu’il en sache si peu sur elle, il était certain que jamais elle ne céderait face à ses colères ou ses insultes. Elle n’était pas de ces femmes que l’on avilissait par la force ou par les mots. Il en convenait. Était-ce pour cette raison que le Roi la demandait à chacune de ses nocturnes visites ? Ou était-ce l’idée de se confronter à elle qui le poussait à gravir les escaliers menant à sa chambre, tel un enfant impatient de savourer sa confiserie quotidienne ?
— L’ingénue en moi, depuis fort longtemps, a disparu.
— Ce n’est pas de cela dont je parle, s’agaça-t-il en claquant la main tendue.
Le verre brisé répandit son contenu sur le tapis.
— C’est donc que vous aimeriez que je courbe l’échine, déduisit-elle en s’exécutant. Cela vous convient-il ?
— Cessez !
Avec docilité, elle releva la tête.
— La fierté et l’orgueil ne sont pas l’apanage des grands seigneurs.
— Qu’est-ce que la fierté et l’orgueil chez une femme de petite vertu ? ironisa-t-il. Vous souillez la première en vous adonnant à des pratiques qu’aucune femme de bien n’oserait accomplir, et vous étouffez la seconde en acceptant le salaire de votre turpitude.
— Je vous rassure, répliqua-t-elle, acerbe, je blanchis ma fierté avec
la vôtre que vous abandonnez à ma porte, et relève mon orgueil par le vôtre que vous me cédez en me payant. Je vous sers un autre verre ? C’est un vin que j’ai choisi spécialement pour vous.
— Renoncez à mon père, ordonna-t-il soudain.
— Voici donc la véritable raison de votre présence ici. Je doute que ma volonté tienne un monarque à l’écart.
— Renoncez à mon père, réitéra-t-il.
D’un air menaçant, il lui fit face de toute sa hauteur. Son parfum lui ressemblait : une fragrance boisée, puissante et chaude à la fois. Celle-ci s’imposait, fière de ce qu’elle représentait : la force des éléments. Il avait les yeux d’un vert profond, pareil à cette étendue paisible qui borde les lacs. La détermination s’y lisait, mais elle semblait coexister avec une certaine impuissance. Machinalement, de sa main, Angel enveloppa la joue du prince. Un frisson les saisit. Ils s’écartèrent brusquement l’un de l’autre. S’interrogeant du regard, ils demeurèrent un instant silencieux, le temps que les battements de leurs coeurs s’apaisent.
— Ne me touchez plus ! intima Siegfried.
— Craignez-vous donc les femmes ? avança-t-elle, malicieuse.
— Osez encore une telle impertinence et…
— J’oserai, coupa-t-elle. Si cela me permet de contempler les mille et une teintes d’émotions qui colorent votre visage, j’oserai toujours.
Elle eut à peine le temps de tendre à nouveau la main vers son visage qu’il lui saisit le poignet. Il s’attendait à ce qu’elle l’eût très fin, or ce ne fut pas le cas. Il tiqua sur les quelques centimètres qui les séparaient. Aucune femme de son entourage ne lui arrivait au-dessus de l’épaule. Les filles du peuple étaient-elles si élancées ? Perplexe, il la dévisagea, prit le temps d’étudier cette étrange créature. La poitrine dissimulée sous les tissus lui paraissait inexistante, presque masculine. Pourtant, le visage était tout ce qu’il y avait de plus fin et de féminin, et ses yeux, pareils à un lac, brillaient d’un éclat frondeur qu’il n’avait encore jamais perçu chez aucune de ses semblables. Il y avait les demoiselles d’honneur de la reine, les filles de la bourgeoisie, ou encore les servantes du palais, toutes avaient usé de leurs charmes avec douceur et sensualité. Mais vite échaudées par sa froideur, elles s’étaient retranchées derrière leurs larmes. Aucune n’avaient réagi comme réagissait cette femme. En vérité, elle lui rappelait Maximilian. Ce dernier n’hésitait pas à s’opposer à lui, Angel davantage encore. Cette constatation le mit mal à l’aise.
Les femmes ne l’intéressaient pas. Son corps se refusait à répondre à leurs avances aussi explicites fussent-elles. Il avait cru un temps qu’il s’agissait d’une absence de sentiments mais lorsque pour la première fois il avait réagi physiquement à la présence d’un homme, il avait compris ce qu’il en était de sa nature. Il s’était démené contre cette réalité, l’avait fait taire en lui opposant la raison ainsi que les principes d’un père qu’il avait associé à la virilité. Aimer un homme serait insensé et inconciliable avec son statut de prince héritier. En tant que roi, il se devrait de donner au royaume un héritier, même si l’idée de coucher avec une femme ne le réjouissait que peu. Son futur mariage ne serait qu’un simulacre, mais il s’y plierait par devoir.
Il fixa le poignet qu’il tenait puis soudain le relâcha pour saisir la mâchoire de l’impertinente, inspectant chaque côté, tandis que son autre main passait sur sa poitrine. La jeune femme s’écarta vivement.
— Aurais-je froissé votre pudibonderie ? demanda-t-il en parlant de ses doigts qui avaient effleuré une vallée à peine existante.
Percevant le trouble du prince, Angel sourit intérieurement.
— C’est que j’espérais de Son Altesse un peu de romantisme.
— Je donne peu de ma personne mais attends beaucoup d’autrui. Renoncez à mon père, c’est là mon unique requête.
Une main sur le torse du prince, Angel le fit reculer vers la porte.
— Revenez me voir et nous en reparlerons.
Avant qu’il ait eu le temps de répliquer, elle lui referma brusquement
la porte au nez.
— N’imaginez pas m’avoir ainsi ! gronda-t-il devant le panneau de bois qui les séparait alors qu’il percevait son éclat de rire.
Elle s’amusait sûrement de le savoir planté, tel un piquet, au milieu du couloir à fulminer devant ses appartements. Cette idée attisa sa colère de plus belle.
— Si j’ai un conseil à donner à Votre Altesse, c’est de retourner au palais et d’oublier qu’Elle est venue ici.
Vivement, il se retourna, tombant nez à nez avec Madeleine.
— Comprenez que les rêves des uns et des autres ne se rejoignent pas forcément, poursuivit-elle sobrement.
— Que savez-vous de mes rêves ? rétorqua-t-il, sur la défensive.
— Pas plus que vous n’en savez sur les siens mais, contrairement à vous, elle ne les étouffe pas.
Elle lui tourna le dos. Il en fut froissé.
— Je comprends pourquoi le roi et ses conseillers tiennent conseil ici, lança-t-il ironique. Vous en savez plus que n’en saurait un devin.
— L’on m’a raconté qu’enfant vous étiez d’un tempérament mesuré, répliqua-t-elle en s’enfonçant dans le corridor. Aujourd’hui, vous êtes un homme que des sentiments destructeurs agitent.
— Les serpents sont aux voyageurs ce que les rumeurs sont aux monarques : un poison plus qu’une simple morsure, dit-il en la suivant. Ne croyez donc pas les ouï-dire.
— La mauvaise foi vous gouverne.
Une certaine tristesse se percevait dans le ton de la maquerelle mais, obnubilé par les offenses faites à sa sacro-sainte fierté, Siegfried n’y prêta aucune attention.
— Alors, je suis ici dans son saint royaume, se moqua-t-il en ouvrant les bras d’un geste théâtral.
Madeleine fit brusquement demi-tour. Se plantant devant le prince, elle le toisa durement.
— Toutes ici, nous avons à coeur d’offrir notre âme nue, sans fioritures ni faux-semblants ! s’énerva-t-elle. Mais qui voudrait d’un tableau sinistre et sans espoir ? Alors, il faut égayer la toile par des couches successives de peinture jusqu’à ce qu’elle prenne les allures d’un tableau de maître. Les apparences sont trompeuses et vous êtes le mieux placé pour le savoir.
— Je suis tel que je suis ! contredit-il avec véhémence.
— C’est ce qu’ils disent tous ! Mais très bien, reprit Madeleine, étrangement plus calme. Puisque c’est ainsi, vous n’aurez aucune crainte à m’accompagner.
— Où cela ? se méfia-t-il.
— La fée verte vous le murmurera. Et vous verrez alors si ce que vous êtes en dedans correspondant réellement à ce que vous montrez. Et si cette vision devait vous déplaire, je ne saurais trop vous conseiller de ne plus jamais remettre les pieds ici.
Elle ouvrit doucement la porte de ses appartements et l’invita à y pénétrer.
Face à Madeleine, qui dans ses habits sombres lui apparaissait telle une sorcière, la méfiance, petite voix pleine de sagesse, conseilla au prince de rebrousser chemin et d’oublier sa venue en ces lieux. Mais tout comme ses doutes l’avaient attiré dans ce domaine, sa fierté le poussait à s’engager pour prouver à la vieille tenancière qu’il ne la craignait pas. Or la destinée, maligne petite peste, savait mieux que quiconque se farder afin d’attirer ses proies dans sa toile.

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