vous êtes ici
Home > Lecture offerte > Bonus offerts > Anamorphose Bonus gratuit de Saint Valentin

Anamorphose Bonus gratuit de Saint Valentin

Bonjour à tous !

En ce jour de fête des amoureux, Feylie vous offre une nouvelle bonus, à lire en ligne ou à télécharger en PDF.

Ce bonus s’intègre dans le récit initial. Il se situe après le sacre de Siegfried.

Bonne lecture !

 


1

— Où se cache donc la reine des Cygnes ?
Engel eut un pincement au coeur. Percevoir les éclats de voix des clients et leurs gaudrioles lui rappelait l’imminence de sa situation. Il se demandait encore pour quelle raison il n’avait pas rejoint son lit peu après son entretien avec Madeleine. Il se serait évité cette réalité. Certains matins, il regrettait de ne pouvoir redevenir l’enfant insouciant qu’il avait été, avant de découvrir la vérité sur la mort de ses parents ainsi que sur la raison d’être de ce Domaine qu’il croyait être sa maison.
Il se remémora l’époque où, le dîner à peine servi, Madeleine, sa mère d’adoption et tenancière des lieux, lui ordonnait d’une voix implacable de s’enfermer dans leurs appartements. Petit, il s’encombrait peu de questions. Les grivoiseries des hommes n’avaient aucun sens à son oreille. Il s’endormait avec facilité, parfois Madeleine venait le bercer. Or, la curiosité survenant avec les années, Engel avait fini par s’interroger sur l’agitation soudaine des filles en fin d’après-midi, et du soin avec lequel elles s’apprêtaient la nuit venue. Un soir, il s’était décidé à quitter la chambre pour se rendre compte par lui-même de ce qu’il en était réellement de l’activité de cet essaim de femmes. Madeleine l’avait surpris, dissimulé derrière une porte. Ce qui avait conduit la tenancière à garder le jeune garçon confiné dans la chambre jusqu’à l’adolescence.
Oui, il était loin le temps de l’enfance ; innocence et candeur n’étaient plus désormais.
J’aurais voulu… songea Engel avant de mettre soudainement fin à ses pensées.
Ces derniers temps, il ne se passait pas un jour sans qu’il ne souhaitât une chose. Pas ces souhaits faciles que les parents exauçaient avant même que l’on ait eu le temps de les prononcer. Pas ces souhaits superflus, vite désirés, vite exaucés, vite oubliés. Plutôt ceux qui, résolument irréalisables, se terraient au plus profond de l’être. Ces souhaits-là, ceux qu’il n’osait pas se représenter par crainte d’une désillusion, l’étouffaient. Pour son bien, il avait tenté de les enfermer dans son inconscient. Malheureusement, ils étaient devenus rêves.
Les épaules lourdes de tristesse, Engel tourna les talons. Il s’éloigna du salon des plaisirs, dirigeant ses pas vers le vestibule. Si seulement il avait pu être un autre. Comme pour illustrer le pourquoi de cette supplique, le destin se chargea de dévoiler le tableau grotesque de sa vie.
— Qu’avons-nous là ? s’étonna un client qu’il venait de percuter.
D’un geste brusque, Engel repoussa l’inconnu puis le gratifia d’un regard noir. Un regard qu’il voulait être le symbole de leur égalité. Certes, aucun sang bleu ne coulait dans ses jeunes veines, mais il était et serait toujours un homme, qu’importent les apparences.
— Je jurerais qu’il s’agit d’une jouvencelle ! s’étonna l’aristocrate accompagné d’un condisciple.
— Je ne vous permets pas ! s’indigna l’offensé.
Au son de la voix que la puberté rendait discordante, ils éclatèrent de rire. La fierté du jeune garçon se froissa. Seule sa taille indiquait sa croissance. Son timbre, lui, hésitait entre la légèreté de l’enfance et la gravité de l’adulte en devenir. S’il avait pu ne serait-ce que gronder ces mots avec un visage aux contours marqués par la virilité, jamais ces deux crétins n’auraient osé lui manquer de respect.
— Peut-être que c’en est une, souleva le compère. Chercherait-on à nous ôter de la vue le plus inestimable des Cygnes, et ce, en nous trompant sur son sexe ?
— Ne dites donc pas de sottise, intervint une demoiselle. Je suis le Cygne !
Les regards se portèrent sur celle qui, du haut des escaliers, venait de s’annoncer telle une reine dont elle possédait le port ainsi que les bijoux. Des diamants scintillaient à ses oreilles, et ornaient divinement sa troublante gorge d’un teint mat que le rouge de sa tenue relevait.
Posément, elle descendit les marches puis s’immobilisa devant les deux hommes. Sa bouche écarlate s’étira en un sourire malicieux tandis qu’elle passait une main affectueuse sur les joues des deux clients ; une légère caresse, aussi douce qu’une plume de colombe, capable d’apaiser les plus sombres colères.
— Maria, vous êtes le plus somptueux des Cygnes.
— Me voilà rassurée, Messieurs, déclara-t-elle, ravie, en ramenant une mèche brune ondulée derrière son oreille. Je ne saurais trop vous conseiller de me suivre jusqu’au salon des plaisirs… à moins que vous ne préfériez vous perdre avec un domestique.
À la hâte, ils lui tendirent leur bras qu’elle accepta. Ainsi entourée des deux clients, Maria les éloigna du jeune garçon sans un regard pour ce dernier.

***

— Tu es encore ici ? soupira Maria en pénétrant dans le grenier. Que gagneras-tu à mourir de froid dans cette pièce oubliée ?
Malgré l’obscurité, elle pouvait deviner les amoncellements de meubles, de malles et autres vestiges appartenant aux anciennes locataires, drapés de toiles d’araignées et couverts de poussière. Debout sur une vieille table en bois – la jeune femme se demandait par quel miracle le meuble branlant supportait le poids d’un adolescent –, Engel lui tournait le dos. Les mains sur la vitre de l’oeil-de-boeuf, il observait le ciel.
— C’est le seul endroit où je n’entends plus rien, avoua-t-il en quittant sa tour d’ivoire de fortune pour rejoindre Maria.
Il s’arrêta devant elle et la regarda. Elle semblait furieuse malgré le calme apparent de sa voix.
— Que faisais-tu en bas ? Tu sais que Madeleine t’a interdit de te montrer la nuit venue.
— Je voulais boire du thé.
— Du thé ? Monsieur a besoin d’un thé pour dormir ? Pourquoi ne me dis-tu pas tout simplement que…
Engel ferma les yeux et se laissa porter par les mots de Maria. Son accent chantait, roulait les « r » et déformait les « u » en « ou » aussi facilement que Mathurine mangeait parfois les débuts de mots.
— La curiosité est un vilain défaut, bambino.
— Bambino ! s’écria-t-il, furieux. Arrête de m’appeler ainsi, je suis un homme !
— Le fait d’être un homme n’empêche pas que tu sois notre bambino.
Elle ébouriffa ses cheveux blonds.
— Promets-moi de ne plus te montrer. Tu sens l’innocence et l’originalité. Certains hommes en sont friands. T’exposer ne fera qu’attiser leur convoitise.
— Les adultes me font horreur. Eux et leurs stupides apparences.
— Ne dis pas ça.
— Et pourquoi pas ? Qu’est-ce que l’amour pour eux ? Si ce n’est trahison et plaisir d’un soir. Parce qu’il ne me laissera pas plus longtemps vivre ici sans payer ma pitance, Monsieur veut que je débute. Madeleine me l’a annoncé hier.
— Elle n’a pas eu le choix, rétorqua Maria, attristée.
— Je le sais. Mais pourquoi moi ! Ces hommes-là aiment les femmes !
— Pas tous. Tu devrais le savoir… (Engel rougit devant l’allusion.) Quoi qu’il en soit, le parfum de l’interdit, il y a longtemps que certains hommes ne le sentent plus. Ils veulent transgresser d’autres lois. Un jouvenceau. Cela les excite. Et pour assouvir cette lubie, ils paieront.
— Je maudis ce jour à venir, cracha-t-il, haineux. Je le maudis comme je maudis ceux qui m’ont arraché mes parents… Le destin a-t-il fait de moi son bouc émissaire pour s’acharner ainsi ? Si je pouvais fuir le Domaine… Mais ce serait condamner Madeleine. Je ne souhaite pas sa mort, pourtant… J’aurais voulu qu’elle s’oppose à Monsieur. Je lui en veux !
— Il ne faut pas, bambino. Madeleine a vécu ce que nous vivons. Elle sait ce que l’on sacrifie. Elle qui te considère comme son fils, si elle en avait le pouvoir, elle t’éloignerait de cette maison.
— Elle aurait dû m’abandonner en ville.
— Oui, peut-être… Mais crois-en mon expérience, il vaut mieux être catin ici qu’au-dehors. Nous sommes traitées comme des princesses au sein de ces murs. Dans la rue ou dans les vulgaires bordels, elles sont esclaves des lubies de leurs clients. Allez, suis-moi, lui intima-t-elle en sortant du grenier.
— Pour se rendre où ? Si ce n’est pas pour quitter ce château, je préfère rester là.
— Tu es bien têtu pour ton âge.
Déterminée, elle lui saisit le poignet et tira Engel derrière elle. Ce dernier eut beau s’irriter, traîner des pieds, elle ne lui concéda aucune aucun répit. Pire, il était à la merci de ces doigts aux ongles longs, véritables serres d’aigle, qui le maintenaient puissamment. Fatigué de se débattre, le jeune garçon se laissa guider à travers les corridors.
S’il n’y avait eu cet emprisonnement forcé, Engel aurait apprécié les lieux. Il n’existait pas d’endroit plus raffiné que le Domaine. Entre les tableaux de maître qu’arboraient fièrement les murs tapissés, les candélabres parsemés ici et là, et les fioritures dorées des plafonds, nul ne pouvait douter du goût de Monsieur – le propriétaire de la bâtisse – pour le luxe et les oeuvres d’art. D’une certaine manière, les Cygnes – comme l’on nommait les filles – ne venaient que confirmer ce penchant pour la beauté. Il possédait là une belle collection de catins, pourvue d’une caractéristique particulière. Enfermées entre quatre murs pour le plaisir d’hommes de qualité, elles ne sortaient qu’en de rares occasions. De belles plantes dont on avait parfait l’éducation – ici, l’on ne servait pas la médiocrité – ainsi que le langage. Toutefois, il ne fallait pas étaler son savoir ; le but étant de savamment le doser pour tenir la conversation, mais pas trop pour éviter d’ébranler la fierté des messieurs.
De jeunes roses à peine conscientes de ce que l’amour, le vrai, pouvait leur apporter, et que l’on offrait, toute épine ôtée, à la concupiscence de mâles qui avaient déjà trop aimé pour ressentir à nouveau ce sentiment.
L’amour, pensa Engel alors que Maria ouvrait la porte de ses appartements, comment le trouverai-je si je demeure ici ? Comment saura-t-il que je l’attends et que ma survie dépend de lui ?
Il se sentait acculé. Il refusait de céder sa première fois à un inconnu, aussi noble et prévenant qu’il fût. Si seulement le ciel lui avait donné l’opportunité d’aimer et de l’être en retour. Peut-être ressentirait-il moins de dégoût. Peut-être verrait-il avec plus de sérénité les jours qui s’égrenaient et le conduisaient irrémédiablement vers sa nouvelle vie d’adulte. Si seulement, il avait pu aimer…
— M’ECOUTES-TU ? l’apostropha la jeune femme, son accent s’intensifiant sous l’effet de l’irritation.
— Oui.
— Alors, assois-toi, et tends l’oreille.
— Madeleine m’a déjà fait part de…
— Chut, lui intima-t-elle. Tu parles trop.
De mauvaise grâce, Engel prit place sur le canapé et croisa les bras. Autant il pouvait s’opposer à sa mère adoptive, autant il lui était difficile de s’imposer face à l’autorité naturelle de Maria. Elle savait ce qu’elle voulait, et comment l’obtenir.
— Que veux-tu faire de ta vie ?
— Rien.
— Rien ? s’étonna-t-elle.
— Que puis-je espérer ? Dis-moi qui me rachètera. Si vous toutes avez la possibilité de sortir un jour d’ici – parce que vous sortirez d’ici, soit en tant qu’épouse soit en tant que maîtresse –, moi, personne n’acquerra ma liberté pour convoler en justes noces. Où trouverais-je l’amour et le bonheur ? Cela m’est impossible, ici.
— Mais crois-tu que Juliette ait couru par monts et par vaux pour rencontrer Roméo ?
Engel sourit. Maria aimait le théâtre et la musique. Et elle ne manquait pas une occasion de partager ses passions avec lui.
— L’amour m’est interdit, préféra-t-il conclure.
— Pourquoi te serait-il interdit ? Qu’importe vers qui se porte ton affection, ici, nous avons tous le droit d’aimer. Saint Valentin, patron des amoureux et des fiancés, te le dirait.
— Ne me parle pas de cette énième figure que suivent les moutons !
Qu’avez-vous tous à fêter ce saint qui oublie les plus demandeurs ? Tu es pourtant bien placée pour savoir que ceux qui donnent sont ceux qui reçoivent le moins. Il promet, un jour dans l’année, de faire que toutes les âmes esseulées trouvent leur moitié ! Foutaises ! Il est le porte-drapeau des amours licites. Les autres sont relégués à la solitude éternelle. Tu es comme le reste de la populace à fêter ce saint alors qu’il se gausse de nous ! L’entends-tu, cet infâme hypocrite ? Il rit et il rira davantage dans deux jours lorsque je céderai sous l’étreinte de l’un des siens !
— Voilà beaucoup de haine et de pessimisme de la part d’un si bel ange.
— Ils sont les parents que le destin m’a finalement accordés.
Le dos rond, Engel entrecroisa les doigts sur ses genoux. Les paupières closes, il soupira. Une main enveloppa les siennes jointes. Il refusait d’ouvrir les yeux et de croiser le regard de Maria. Ce n’était pas de la pitié qu’il voulait voir poindre dans ses prunelles ni dans sa voix.
— Je suis d’un pays où l’on fête l’amour chaque jour que Dieu fait, dans nos gestes, dans nos paroles et dans nos actes. Cela tient à notre passé de débauchés, dit-elle avec un clin d’oeil. N’en déplaise à l’Église, les anciens célébraient les Lupercales. Point de saint à honorer, mais plutôt trois jours de fêtes et d’orgies. Mais n’imagine pas qu’il n’y avait point d’amour. Durant cette période, les jeunes filles en âge d’être mariées se lançaient à travers bois. On dit qu’un esprit bienveillant, maître des lieux, dissimulait derrière les haies une chose précieuse appartenant à un garçon. Et que si la chercheuse avant les douze coups de minuit le rapportait à son propriétaire, elle l’épouserait dans l’année à venir.
— Bêtise que tout ceci.
— Ce sont les coeurs romantiques qui y croient. Je te demande juste de retenir la signification de ce joli conte pour jeunes filles. La vie est une immense, une gigantesque, scène. Il ne tient qu’à toi de paraître sous ton meilleur jour et surtout d’obtenir le premier rôle. Tu souhaites l’amour, alors l’amour tu auras ! Et pour cela, il te faut oser. Saint Valentin, ou tout autre esprit, n’ouvre ses portes qu’à ceux qui acceptent de chercher, de pister jusqu’à la découverte du promis. Ainsi est le vrai sens de cette fête. Laisse-moi t’apprendre et tu verras, un jour, au détour du labyrinthe de la vie, tu tomberas sur le vrai amour.
— Il n’existe pas.
— Un jour, assura-t-elle, énigmatique.
Elle s’installa à ses côtés puis l’incita à poser sa tête sur ses genoux. Et doucement, elle se mit à chanter une comptine. Une comptine pour enfant qui parlait des amours de deux étoiles que tout opposait.

2

Peu à peu, leurs respirations reprirent leur rythme habituel. Un rythme presque trop monotone quand on savait quelle intensité et quelle cadence elles pouvaient atteindre lorsque la fièvre les étreignait. Bien que la lave incandescente eût jailli, le désir des deux hommes, lui, était encore bien présent. Ils avaient beau s’aimer chaque nuit, ce n’était jamais assez. Ils avaient l’impression d’être en proie à une soif inextinguible, un délicieux supplice qui leur arrachait un sourire complice après la jouissance. Pourtant, cette fois-ci, Siegfried – désormais roi depuis le sacre qui avait eu lieu des semaines auparavant –, les yeux rivés au plafond, semblait avoir oublié son partenaire. Échevelé, ce dernier attendait le baiser que le monarque ne manquait pas de déposer près de son nombril après l’acte, en vain. Peu enclin à subir l’indifférence de sa royale moitié, l’amant négligé fit glisser son pied sur celui de sa Majesté. Celle-ci ne cilla pas. Pire, elle remonta les draps sur son corps nu. Si le froid l’assaillait, pourquoi ne venait-elle pas se coller à lui ?
Ainsi sont les grands hommes, songea Engel, dépité.
Mais un expert de la luxure ne baissait pas les armes aussi aisément. Il possédait tant de flèches à son arc qu’il lui suffirait d’à peine de cinq secondes pour atteindre sa cible.
— Siegfried, susurra-t-il à son oreille, de sa voix la plus luxurieuse.
Catin depuis toujours, le pouvoir tentateur lui venait si naturellement. Mais l’objet de son désir demeura impassible, retenu par ses pensées. Contrarié, Engel persista. Il s’étira, miaula et se fit cajoleur. Pourtant les efforts du félin restèrent sans suite. Il opta alors pour une approche bien plus vicieuse.
Ses doigts longèrent le front de Siegfried en direction de l’arête du nez, glissèrent vers le creux de la lèvre pour redessiner le menton avant de se porter sur son torse qu’il descendit avec assurance jusqu’au nombril sous lequel apparaissait les fibrines. Il s’arrêta là. Si près de ces bijoux que le drap, en dernier rempart, à l’image d’un gardien déterminé, préservait de son avidité. Les posséder une fois de plus, se sentir conquérant et surtout vainqueur. Mais avant cela, Engel désirait connaître les raisons du désintéressement de son stupide amant. Car oui, Siegfried l’était pour songer à d’autres que lui. Les nuits leur appartenaient, alors pourquoi y associer la lourdeur de ses pensées infestées des soucis de la journée ? En ces lieux, lui, Engel, devait être sa priorité, son unique obsession et tourment. Il s’en agaça.
À genoux, Engel découvrit le monarque, qui semblait à peine offusqué par le fait que son amant ait cessé sa tortueuse exploration, et s’en entoura de pied en cape. Siegfried le dévisagea, dubitatif.
— Tristesse et désarroi ont en ce jour maudit rejoint ma couche, se lamenta l’artiste. Fallait-il que l’aimé me blessât pour que ces deux bandits me prissent pour idole ?
Amusé, Siegfried se cala contre le seul oreiller qui durant leurs ébats avait conservé son emplacement à la tête du lit. Il se demanda quel rôle son amant fantaisiste lui jouait cette fois-ci. Mais surtout qu’avait-il fait, lui, pour être ainsi porté au pilori ?
— Dois-je m’attendre à être occis sur la place publique pour un crime dont je n’ai nul souvenir ?
— Quelle entourloupe ! Qu’il est aisé pour les grands seigneurs d’invoquer, de bonne foi, la Sainte Amnésie ! Les souvenirs sont le fardeau des justes et des opprimés.
— Oh, brûle-moi sur l’autel de ta trahison, dit-il en avançant vers Engel. Toi, dont certaines réminiscences sont enfouies sous une chapelle de non-dits.
— Tu me désespères, Siegfried.
— Quoi donc ? s’exclama-t-il, faussement outré. Je te donnais le change. C’est de bonne guerre. Abandonne-moi à mes pensées, et je me ferai violence en gardant pour moi les questions concernant ta relation
avec mon père. Cela te convient-il ?
Siegfried s’installa au bord de lit, tournant le dos à Engel. Les reproches pointaient sous la réplique.
— Mes souvenirs appartiennent au passé. À quoi bon les remuer ? Tes pensées, elles, appartiennent au présent. Allez, dis-moi ce qui te perturbe.
Engel s’approcha, lui caressa les épaules, fit glisser ses doigts jusque vers le bas de son dos, les passant devant, chercha à s’emparer de ce trésor qui, entre les cuisses musclées, se reposait.
D’emblée, Siegfried se releva, se souciant à peine de son corps dénudé.
Baissant les bras, Engel se rallongea. Quant au jeune roi, il semblait soudain plus disposé à rayer le parquet de la chambre en faisant les cent pas qu’à rejoindre son amant.
— Je trouve Sa Majesté fort agitée, lança Engel dans une ultime tentative de le voir se détendre. Elle devrait parler, ne serait-ce que pour le bien de ce parquet qui n’a rien demandé.
— Sa Majesté aimerait que sa moitié lui laissât un moment de réflexion, répliqua-t-il légèrement agacé.
— Je vois.
— Que vois-tu ? s’enquit-il en cessant ses va-et-vient à travers la pièce.
— Tes humeurs sont aussi changeantes que ceux d’une…
— Engel, prévint-il entre ses dents.
— …femme.
Et sur cette pique cinglante, l’insolent éclata de rire devant la mine contrite de Siegfried.
— Que se passe-t-il au palais ? reprit-il posément.
— Rien de plus qu’à l’accoutumée.
— Et c’est ce « rien de plus » qui détourne ton attention de ma majestueuse personne ? Me voici sérieusement offensé, mon roi. Quel châtiment serait à la hauteur de l’outrage que tu as osé commettre ? Trois Pater et deux Ave ne suffiraient pas.
La référence religieuse mécontenta Siegfried qui partit à la recherche
de ses vêtements. Même s’il savait qu’Engel désavouait ce Dieu que sa mère vénérait, il appréciait peu d’entendre ces mots latins de la bouche de celui avec qui il péchait.
— Lâche donc cette chemise et ces bottes, proposa Engel, et parlons. Mais hâtons-nous, le sommeil frappe à ma porte.
Hésitant, Siegfried considéra Engel. Ce dernier devina que le monarque était en proie à un déchirement intérieur. Finalement, le roi lâcha ce qu’il tenait. Il tira un siège vers la tête du lit et s’y installa à califourchon. Les bras croisés sur le dossier, il observa son amant.
— Que penses-tu de la fête à venir ?
— Du Bal des princesses ?
— Non, éluda-t-il en joignant le geste à la parole.
— S’agirait-il de la Saint-Valentin ?
— Oui.
— Stupidité que voilà ! Ces festivités ne servent à rien, si ce n’est à laisser penser aux pauvres âmes solitaires qu’elles trouveront leur moitié lors de ce jour béni. Mais crois-tu sincèrement qu’il suffise de prier un Saint le jour de sa fête et de courir à travers prés pour qu’un miracle ait lieu ? De grâce, je ne suis pas un romantique pour m’illusionner ainsi.
— Dis celui qui était à la recherche du bonheur, ironisa le roi.
— J’ose espérer qu’en ta qualité de souverain tu te refuseras à jouer cette mascarade ? l’avertit Engel en se relevant, impudique.
— « Stupidité », n’est-ce pas ainsi que tu as qualifié …
L’oeil menaçant, Engel se planta devant son souverain assis. Ce dernier leva les yeux afin de croiser son regard.
— Ce n’est qu’un jeu, poursuivit Siegfried, agacé. Tu sais tout comme moi que les courtisans n’aiment rien mieux que les amusements.
— Oui, après tout ce n’est ni plus ni moins qu’une chasse… à l’homme. Un bien joli jeu pour celles qui désirent attraper un roi dans leurs filets, et de surcroît obtenir un baiser.
— Pourquoi cette jalousie ? Tu sais qu’aucune d’elles ne me charmera.
— Cours, cours, jeune jouvencelle. À la Saint Valentin, trêve de balivernes. Poursuis et débusque l’homme de tes rêves. Car derrière les bosquets, l’époux se terre.
— Fadaises de bonnes femmes. Comment toi qui honnis cette fête, peux-tu y croire ?
— Ne quitte pas ta chambre. Fais cela pour moi, Siegfried.
— Je ne peux pas. N’aie crainte, à minuit passé, je serai de retour à tes côtés. Oui, pourquoi se disputer alors que la Saint-Valentin…
— J’apprécierai de ne plus entendre parler de cette hérésie.
— Tu fais réellement partie de ceux qui…
— Aucunement ! coupa-t-il en se relevant. Cette fête ne rime à rien. Point. Je laisse aux aveugles le soin de croire qu’il suffit de chercher l’amour un jour donné pour tomber sur celui-ci comme par magie.
— Je veux croire en ce Saint, lâcha Siegfried évasif.
— Évidemment, puisque tu adhères à toutes ces superstitions stupides. L’amour n’a rien de féerique. C’est à force de persévérance que l’on obtient ce que l’on souhaite.
— Et pourtant, c’est en me rendant au Domaine que je suis tombé sur toi.
— Rien à voir, opposa-t-il aussitôt. Le destin. Ni plus ni moins.
— Le destin ne serait-il pas l’un des nombreux sortilèges de Valentin ?
— C’est ton point de vue, Sire. Si tu m’avais croisé au détour d’un couloir le jour de Saint Machin, serais-tu tombé amoureux de moi ? J’en doute. C’est ma persévérance qui t’a conduit à m’aimer.
— Te voilà bien arrogant.
— J’essaie de faire honneur à mon roi, railla-t-il en s’inclinant.
— Ton insolence mériterait quelques punitions.
— Nous verrons bien.
Et sur ces paroles, Engel éclata de rire. Au diable la Saint-Valentin ! Il n’avait pas besoin de cela pour garder son aimé auprès de lui.
***
— Sire, voilà l’heure ! déclara le vieil homme en écartant brusquement les rideaux des fenêtres de la chambre à coucher.
Tandis que les premières lueurs de l’aube traversaient les larges vitres, démontrant par là même que le roi disposait des plus beaux appartements au sein du palais, le premier valet s’approcha du lit et écarta les tentures. Vide. Avec un sourire aux lèvres, il leva les yeux au ciel.
À cet instant, la porte dérobée près de la tête du lit s’ouvrit sur le maître des lieux. Ce dernier, visiblement heureux, fit mine de remettre un semblant d’ordre dans sa mise.
L’insouciance de la jeunesse, se dit le domestique en songeant aux médecins et intimes qui patientaient dans le salon.
L’étiquette stricte de la cour s’accommodait peu des escapades impromptues des jeunes coeurs épris. Elle les craignait. Ne sont-ce pas la fougue des esprits et les élans passionnés qui mènent aux révolutions ?
— Me voici, Wilhelm ! s’exclama-t-il en se laissant tomber sur son lit.
— Vous faites bien de m’avertir, Votre Majesté, je vous pensais détenteur du don d’invisibilité.
— Vous avez l’art d’égayer mes matins, sourit Siegfried en se redressant sur un coude. Avons-nous du monde ?
— Ni plus ni moins qu’hier et les jours précédents. Sachez tout de même que les médecins méditent sur votre manque d’appétit de ces derniers soirs. La saignée vous pend au nez, Sire.
Le monarque éclata de rire face à ce trait d’humour. Que ces savants de la santé poursuivent leurs vaines interrogations ! Pourquoi dîner devant un parterre de courtisans – et surtout perdre son temps à faire durer ce repas – alors que son aimé, entouré de délicieuses pâtisseries, l’attendait chaque nuit ? Un corps nu offert sans fausse pudeur, des baisers au goût de macaron, et des doigts experts dont les caresses vous ôtaient toute pudibonderie et clairvoyance, vous arrachant des râles de plaisir. Les images de ces dernières heures entre les bras de son amant lui revinrent aussitôt en mémoire. Et sans surprise, sa virilité se rappela à lui. Pour faire taire la soif qu’il avait d’Engel, il aurait fallu que celui-ci demeurât jour et nuit à ses côtés.
L’esprit torturé par son désir et ses devoirs, Siegfried se débarrassa de ses effets de la veille – aidé par Wilhelm – puis revêtit à la hâte sa chemise de nuit. Et alors qu’il se parait de son bonnet, le valet de garde-robe, accompagné de deux garçons de chambre pénétra dans la pièce à huit heures précises. Wilhelm sortit. Peu après, les proches, conseillers d’État et membres de l’église défilèrent. L’intimité du monarque offert au vu et au su de tous. Obligé de paraître sur une scène où il tenait le rôle principal. À chaque acte de la vie courante, de nouveaux intervenants. Passant des mains d’un expert de la toilette à un expert en habillement, tout ceci ponctué des échanges des ministres, du grand aumônier et des gens de qualité, véritable cacophonie que nul pourtant ne percevait ainsi, tant chacun était soucieux d’être entendu par le roi. Ce théâtre grotesque irritait ce dernier. Sa patience était mise à mal, mais l’étiquette le demandait : il fallait poursuivre ces cérémonials, et taire toute envie d’exhorter la foule à quitter ses appartements.
Une heure plus tard, la cinquantaine de personnes prit congé, laissant le souverain agenouillé sur son prie-Dieu.
— Monsieur le frère du roi !
Maximilian ôta son couvre-chef qu’il tendit au Chambellan avant de refermer brusquement la porte au nez de ce dernier.
— Deux Pater et un Ave ne suffiront pas.
Siegfried se signa puis se releva en jetant un regard noir à son cadet.
— Sais-tu que mes gens respectent mon intimité ?
— Oh ! Pour la respecter, ils la respectent. À l’heure actuelle, le petit peuple doit se targuer de connaître le nombre exact de grains de beauté que le roi possède sur son royal fessier.
— Maximilian !
— Tu remarqueras que, contrairement à la populace, j’ai la décence de patienter. Mais il est vrai que tes ablutions et autres rituels me passionnent peu. Je dirai que de toi, j’en ai trop vu, enfant.
Appréciant peu la boutade, Siegfried s’approcha de son lit.
— J’ai un conseil à tenir, l’informa-t-il. Je te prie donc de dévoiler la raison – sérieuse, je l’espère – de ta venue chez moi.
— Pourquoi tant d’inimitié ? Tu acceptes la visite quotidienne de ta cour, et moi, ton frère de sang, tu refuses mes entrevues impromptues.
Sans un mot, Siegfried saisit l’épée que Wilhelm avait déposée avant de quitter la pièce. D’un air menaçant, il la pointa vers l’imprudent jeune homme.
— J’écoute, Monsieur mon frère. De quel événement vouliez-vous m’instruire qui ne puisse attendre mon retour du Conseil ?
— Je vois, lança Maximilian en tirant à son tour son arme. Tu tiens à me défier comme lorsque nous étions adolescents. Penses-tu que le moment soit opportun ? Que diraient tes gens s’ils venaient à surprendre ta lame en travers de mon corps ?
— Que, pour le bien du Royaume, j’ai occis un énergumène qui menaçait ma tranquillité d’esprit.
Ils se toisèrent du regard, leurs lames s’effleurant.
— Parle, ordonna l’aîné. Je suis tout ouïe.
— La marquise de Stirling et sa belle-fille sont arrivées à la cour dans la nuit.
— Le chancelier m’en a touché un mot ce matin. Le Surintendant aurait invité quelques familles, ajouta-t-il, agacé par cette décision prise une fois de plus sans qu’il ait eu à donner son accord.
— Je l’ai croisée à l’aube. Malgré le manque de sommeil et le voyage, elle était de toute beauté, comme si la fatigue n’avait pas de prise sur elle. Ses yeux couleur d’ébène, ses lèvres pleines sont un appel à l’amour et sa gorge… Oh, je suis épris d’elle ! Ne pourrais-tu l’inviter dans tes appartements, et… ?
D’un geste prompt, Siegfried contourna la défense de son cadet. Sa lame se figea entre les yeux de ce dernier.
— Je te préviens Maximilian, je n’interviendrais pas en ta faveur si sa chasteté devait être compromise.
— Qui te le demande ? rétorqua-t-il, nullement perturbé. Nous saurons tous deux qu’il ne s’agit là que d’une aventure sans lendemain.
— Si tu intentes à son hymen…
Perplexe, Maximilian écarta la lame de sa joue.
— De quel hymen parles-tu ?
— C’est bien la belle-fille que tu convoi… (Voyant le visage amusé de son frère, Siegfried s’écria 🙂 Non, Maximilian ! Tu ne vas tout de même pas mettre la marquise dans ton lit ! N’as-tu donc aucune décence ? Son époux est passé de vie à trépas il y a à peine deux mois de cela !
— Il est vrai qu’un mari vivant aurait été préférable, mais les choses étant ce qu’elles sont… En saint homme, je promets de lui faire oublier son veuvage ! Pour cela, j’ai besoin de ton aide.
Désespéré, Siegfried passa une main sur le visage. Si leur mère apprenait les intentions de son fils cadet, elle finirait par le vouer irrémédiablement au diable. Il fallait dissuader son frère de poursuivre cette stupide entreprise. Il ne pouvait se permettre un scandale alors qu’il commençait à peine son règne. Pour l’instant, le peuple semblait satisfait de lui. Il désirait que cela perdure. Peut-être parviendrait-il ainsi à reprendre les rênes du pouvoir que le Surintendant et le Chancelier accaparaient pour le moment.
— Oublie-la, ordonna l’aîné en rangeant son épée au fourreau.
— Est-ce une manière de parler à l’homme qui t’apporte son aide à chaque fête des Lupercales ?
— Saint-Valentin.
— L’église et ses réappropriations, balaya Maximilian d’un geste de la main. Les Lupercales correspondent bien mieux à ma définition de l’amour.
— Non.
— Est-ce là ton dernier mot ?
— La porte se trouve derrière toi.
— Ainsi, tu me refuses l’une des plus belles femmes que Éros ait daigné mettre sur mon chemin ?
— Sors avant que je ne me décide à t’emprisonner pour les prochains jours, menaça Siegfried.
— Très bien. Sache que tu perds un allié précieux pour demain. Toi, seul contre de jeunes filles énamourées et aveuglées par les promesses de la Saint-Valentin. Et ne parlons même pas de ce fameux baiser, digne des histoires les plus romanesques, que tu devras à l’élue.
— Je m’entretiendrai avec cette femme.
— Merci mon frère !
— Ne me remercie pas ! fulmina-t-il. En aucun cas, je ne t’aiderai à la débaucher !
— J’en doute fort. Tes lèvres ou la marquise ? À toi de choisir, ô sage roi.
— Va-t’en !
Maximilian éclata de rire puis sortit. Au même moment, le Chancelier vint le trouver.
— Sire, le Conseil vous attend.

3

De mauvaise grâce, Siegfried entreprit de s’informer sur cette marquise dont son jeune frère s’était entiché. À quoi ressemblait-elle pour faire oublier à Maximilian toute décence ? Une veuve en deuil ! Était-ce la fête à venir qui titillait tant les coeurs, les rendant vulnérables au moindre frétillement ?
Par le passé, Siegfried s’était toujours prêté au jeu de la Saint-Valentin, alors même que les jeunes filles parties à sa recherche ne l’intéresseraient guère. Mais les apparences devaient être sauves ! Aucune d’entre elles n’était parvenue à le débusquer afin de lui voler le baiser tant convoité. Contrairement à Maximilian qui, bon prince, avait toujours donné de sa personne, recueillant les chastes lèvres comme l’on cueille les fruits tant espérés d’une récolte. Si cette année l’attention du cadet se portait uniquement sur la marquise, Siegfried prévoyait nombre de déceptions chez celles qui, à défaut de parvenir à mettre la main sur le roi, jetteraient leur dévolu sur Monsieur son frère.
L’occasion de découvrir la veuve dès qu’il sortit de ses appartements après la tenue du Conseil, ne tarda pas à se présenter. Ses pas le menèrent à la galerie des Lustres, là où une procession composée de courtisans l’attendait. Habituellement, son regard s’attardait peu sur le cortège. Il se refusait à la moindre salutation ou au moindre signe de tête, et cela pour éviter la profusion de rumeurs et d’intrigues à son sujet. Que sa cour le qualifiât d’arrogant et de froid, il n’en avait cure ! Il demeurerait insaisissable pour les siens, et c’était là tout ce qu’il souhaitait.
Quelle ne fut donc pas la surprise du Chancelier lorsque le monarque se pencha à son oreille pour le solliciter !
— Dites-moi qui est la marquise de Stirling. L’homme, dérouté par la question – il était si rare de voir le roi s’intéresser à autrui – eut un moment de flottement avant de se reprendre. Siegfried ralentit son pas, les courtisans à sa suite en firent de même, désarçonnés.
— C’est la seule dame à être vêtue de rouge.
— Ne porte-t-elle pas le deuil de son mari ? s’étonna le souverain en découvrant la marquise au milieu de la galerie, entourée de ses pairs.
— Seul le voile qu’elle porte témoigne de son veuvage, railla le Chancelier. Heureusement, il est des femmes qui savent faire honneur à la mémoire de leur époux, à l’image de votre pieuse mère.
Fâché par le compliment, Siegfried hâta le pas, se détachant ainsi du Chancelier, et s’arrêta à la hauteur de la marquise, causant l’agitation générale. Pourquoi le roi prenait-il la peine d’accorder tant d’intérêt à une étrangère ? Lui qui témoignait si peu d’attention à sa cour.
— Madame, dit Siegfried.
— Votre Majesté, s’inclina-t-elle.
— Toutes mes condoléances.
— Je vous remercie pour votre sollicitude, Sire.
Jusqu’alors, elle avait gardé la tête baissée mais, à ces mots, elle avait levé les yeux vers lui. Et effectivement, Siegfried pu juger de sa beauté atypique.
— Il nous plairait de vous voir assister à une de nos parties de cartes. Ce soir me semble parfait. Qu’en dites-vous ?
— Je suis honorée de la proposition de Sa Majesté.
Sur ces mots, il s’éloigna, laissant les courtisans pantois.
Qu’il invitât quiconque à le rejoindre pour une partie de cartes en soirée, c’était impossible ! Dès le souper servi, le roi se réfugiait dans ses appartements, délaissant son cercle privé. Alors pourquoi, si soudainement, en était-il autrement ? Qui y avait-il de spécial chez cette veuve ?
Les regards se désintéressèrent de la marquise pour se poser sur la jeune fille à ses côtés. L’évidence s’imposa. Un monarque se devait d’avoir une reine et, en cette matinée, il devint évident que le roi venait
enfin de choisir une prétendante à la couronne. Était-ce la Saint-Valentin qui, avant l’heure, s’annonçait à la cour ?
***
Minuit sonna, emportant avec elle l’espoir de voir son amant s’annoncer.
Installé devant son secrétaire, Engel saisit sa plume qu’il considérait depuis quelques minutes déjà puis la plongea dans l’encrier, bien décidé à déverser sur le papier toute la rancoeur que Sa Majesté Siegfried lui inspirait. Au lendemain de leur discussion, il pensait le revoir ici, près de lui. Mais ce traître avait déserté sans un mot. Aucune missive ! Rien si ce n’était le silence pour l’avertir de son absence. Manquait-on de domestiques, ou de papier au palais ? Était-ce l’encre qui était devenue une denrée rare ? Siegfried avait eu le loisir de le prévenir, au lieu de cela, il l’avait laissé espérer en vain.
Sûrement les désagréments de la cour, pensa Engel, fâché, avant de poser la plume.
S’irriter ainsi ne le mènerait nulle part. Siegfried était roi. Ses devoirs, aussi pesants soient-ils, se devaient d’être accomplis.
On frappa à la porte. Il se releva et alla ouvrir. Sur le seuil se tenait Madeleine, toujours aussi stricte dans sa mise, avec un plateau de victuailles entre les mains.
— Mathurine m’a demandé de te monter ceci.
Il esquissa un sourire, mais très vite la tristesse reprit ses droits sur son visage.
— Entre donc puisque, ce soir, il semblerait que je sois voué à la solitude. Mais de grâce, ne dis rien. Je ne veux rien entendre de tes conseils.
— Ses devoirs, dit-elle simplement. Elle l’avait tant averti par le passé : toujours se méfier d’un héritier – un roi désormais – qui n’aurait comme priorités que sa couronne et son peuple.
— Si vite.., lâcha Engel malgré lui.
Il pensait naïvement qu’ils auraient encore quelques mois de douceur et d’amour avant de revenir à la réalité.
— Ainsi sont les monarques, conclut Madeleine en déposant le plateau sur la table. Viens donc manger avant que cela ne refroidisse.
— Je n’ai pas…
La porte s’ouvrit brusquement sur une demoiselle à la chevelure rousse.
— Anne, que se passe-t-il ? s’énerva la tenancière, froissée par le comportement de son Cygne le plus âgé. Que diraient les clients s’ils te surprenaient à courir comme une forcenée dans les corridors ?
— C’est… Il faut que vous veniez en bas ! C’est…
Il était rare de voir la jeune femme troublée, elle qui était la quiétude même. Qui pouvait bien l’agiter ainsi ?
— Calme-toi ! lui intima Madeleine. Il ne suffit pas de crier au loup pour que l’on te suive. Explique-toi posément.
— Toujours aussi intransigeante, ma chère.
L’oreille avait perçu les intonations de la phrase, leur rythme chantant et ce rire. Engel se tourna vers la porte devant laquelle se tenait le Cygne roux ; et derrière elle, il vit la silhouette.
— Maria ! s’écria le jeune homme en se relevant brusquement.
Dans sa surprise, il renversa le pot d’encre qui se répandit sur sa feuille ainsi que sur le secrétaire. La nouvelle venue se dévoila de derrière celle qui la dissimulait. Un sourire sincère et chaleureux détendit son visage que de légères rides venaient désormais marquer.
— Que fais-tu ici ? poursuivit Engel qui n’osait croire en cette apparition.
— Déjà des questions. J’ai à m’entretenir avec Madeleine. Je reviendrai ensuite te voir.
La tenancière qui ne semblait guère étonnée de la visite de son ancienne reine des Cygnes sortit des appartements sans un mot.
— À très bientôt, bambino, lança Maria avant de caler ses pas sur ceux de Madeleine.
Engel avait hâte de parler à nouveau à son ancienne amie. Cela faisait des années qu’elle avait quitté le Domaine, suite à son mariage avec un
riche veuf.

***

Une heure plus tard, Engel attendait avec impatience Maria. Lorsque celle-ci s’annonça enfin, il n’osa croire à ce qu’il voyait. Celle qui lui avait tout appris du métier, de l’art et de la musique, lui faisait aujourd’hui face. Elle aurait pu oublier son passé, rayer ce qui avait fait d’elle une femme souillée. Et pourtant, elle était là.
— Tu es le seul Cygne assez extravagant pour revenir ici, se moqua-t-il.
— Que veux-tu ? Mon statut de reine me manquait.
Elle s’installa sur le canapé, époussetant avec grâce sa robe du soir échancrée.
— Ton marquis…
— Il est mort depuis peu.
— Et c’est dans une telle robe que tu portes le deuil ? s’étonna-t-il.
— Oh, mon Dieu, non ! Tout ce noir… Ce n’est pas pour moi ! Mon cher époux le savait, et il rirait de voir la mine outrée des gens bien pensants qui m’entourent.
— Il te manque ?
— Horriblement… Mais ce n’est pas de lui que je suis venue te parler. Te voilà dans mes anciens appartements.
— Oui.
Elle tapota le siège près d’elle, l’invitant ainsi à prendre place à ses côtés.
— Je ne suis plus un enfant.
— Et c’est ce caractère qui a séduit le roi ? le taquina-t-elle.
— Madeleine t’en a déjà parlé… Pour ta gouverne, sache que tes mises en garde n’y feront rien.
— Loin de moi l’idée de m’immiscer dans vos royales amours. D’autant que d’autres s’en chargeront bien mieux.
— Comment cela ? demanda-t-il en s’installant finalement.
— Je ne suis pas une habituée des intrigues de la cour, mais certaine n’attendent que le petit jour pour entreprendre leur chasse à l’homme. Je savais les femmes rusées. Pourtant à ce point, c’en devient effrayant. Ton jeune roi inexpérimenté ne fera pas long feu. J’ignore si c’est l’appât de la couronne qui les rend aussi déterminées, mais qu’on me crucifie si une future reine ne devait pas apparaître comme par magie après le baiser !
— Je l’avais averti !
— Dio mio !
— Demain plus que jamais sera une occasion pour ses prétendantes d’espérer le charmer pour obtenir le trône, renchérit-il, irrité. Il n’y a que ce sot pour ne pas s’en apercevoir et croire que cette Saint-Valentin sera comme les précédentes.
— Basta ! Tu me fends le coeur.
Il la considéra d’un oeil perplexe.
— Te moquerais-tu de moi ?
De ses mains, Maria enveloppa les joues d’Engel.
— Tu m’as dit vouloir l’amour. Aujourd’hui, tu le possèdes. Si tu désires le garder, il va falloir agir. Valentin est le patron des amoureux, mais il te reprendra ton aimé si tu ne te montres pas digne de lui lors de sa fête.
— Je ne tiens pas à…, commença-t-il en se relevant.
— Tu ne me demandes pas les raisons de ma présence ici ? coupa-t-elle. Je vais te le dire. Trois ou quatre familles ont été officieusement invitées pour cette fête. Les proches du roi souhaitent le voir en mauvaise posture avec une de ces nobles demoiselles. Ainsi pris en faute, il ne pourra refuser le mariage.
— On ne force pas la main d’un monarque.
— Ce n’est pas que ce que la reine mère a laissé entendre. Quoi qu’il en soit, ma belle-fille y participera.
Engel ne l’écoutait plus. Était-ce possible ? Allait-il perdre Siegfried lors de cette fête qu’il exécrait plus que tout ?
— Pourquoi me dire tout cela ?
— L’amour, toujours l’amour. Souhaites-tu mon aide ?
Engel était perplexe. Il ignorait pourquoi, mais il était certain que Maria lui cachait quelque chose.
— Je sais ! s’écria-t-elle. Tu vas m’accompagner au palais !
— Pourquoi suivrais-je tes idées ?
— Parce que, bambino, il ne te sera pas facile d’y pénétrer seul.
— C’est mal me connaître, avança-t-il avec orgueil. Nul ne se fond mieux que je ne puis le faire.
— Sans doute. Mais pour approcher le roi…
— Rien de plus aisé pour moi !
— Très bien, se vexa-t-elle. Fais comme il te plaira ! Tu es devenu un monstre d’arrogance, comme ton cher Siegfried.
— L’aurais-tu vu ?
— Oui. Et j’ai pu profiter d’une partie de cartes en sa compagnie et constater à quel point il est insupportable. Tout le contraire de son frère cadet… Bien, je vais rentrer puisque tu n’as nul besoin de mes services.
— Attends ! Il me sera plus aisé de suivre Siegfried si l’on me croit ton valet.
— Je le savais ! s’exclama-t-elle, amusée à l’idée de ce nouveau jeu.
— Par contre, je partirai d’ici incognito. Je ne veux pas que ma sortie s’ébruite. Monsieur pourrait…
— Je m’en occupe.
— Pas besoin. Ce n’est pas la première fois pour moi.
Elle était interloquée par le toupet, la liberté, qu’Engel prenait avec les règles de la maisonnée. Elle se demanda si Madeleine était au courant des sorties de son protégé. Peut-être bien car, sans cela, jamais Engel ne pourrait quitter sereinement le Domaine avec la surveillance des hommes de Monsieur aux alentours de la propriété.

4

— Bien dormi ? demanda le jeune homme, le corps collé au sien.
Pourquoi me suis-je réveillé ? se demanda-t-il alors qu’il ressentait le regard de son impromptu visiteur sur lui.
Mais le visage du roi se figea davantage lorsque la voix de celle qu’il redoutait de voir intervenir, en cet instant critique, retentit dans son salon. Sa mère ne tarderait pas à s’introduire dans la chambre à coucher. Jusqu’à aujourd’hui, jamais elle ne s’était ainsi présentée dans ses appartements, qui plus est de si bon matin. Alors pourquoi diable maintenant, au moment le plus inopportun ?
Dans le nid douillet que lui conféraient le lit royal et ses tentures, Siegfried avait profité de cette subite chaleur contre lui et de ce bien-être qui s’était invité sous ses draps pour se raccrocher fermement à son doux rêve. Conscient qu’il suffisait de peu pour le réveiller totalement, et pour l’arracher de ce qu’il considérait comme l’endroit le plus accueillant du monde – sérénité et plénitude y étaient associées –, il avait rechigné à user de sa réflexion. Pourtant, une seconde aurait suffi. Juste une question qui aurait trouvé sans mal sa réponse, et lui aurait évité de se retrouver dans pareille situation.
La veille, il se doutait que cette journée apporterait son lot de difficultés et de pénibilité. Avant de s’endormir, il avait longuement réfléchi au parcours qu’il emprunterait pour esquiver les demoiselles. Il avait également discuté avec Maximilian des alternatives dont ils disposaient chacun : l’un recherchant l’anonymat pour se dérober au baiser tant convoité par ses soupirantes, et l’autre désirant à tout prix rejoindre l’alcôve d’une veuve dont il s’était entiché. Mais jamais au grand jamais, il n’aurait cru qu’il rencontrerait des soucis à peine sorti du lit !
— Que fais-tu ici ? s’enquit le monarque entre ses dents. Comment es-tu… ?
— Siegfried ! entendit-il depuis le pas de la porte. Êtes-vous décent ?
Son invité sans gêne pouffa de rire.
— Engel ! s’énerva le roi avant de reprendre, un ton plus bas. Cesse…
— Rentrez, mère ! la convia Engel.
— Votre voix… Êtes-vous malade ?
Elle semblait agacée à l’idée qu’il le fût. Pas étonnant. Cette journée était du pain béni pour celle qui tentait, avec ténacité, de le pousser à convoler en justes noces.
Dieu, faites qu’elle n’ait pas l’idée d’écarter les tentures, pria Siegfried alors que son amant s’amusait à caresser son fessier.
— Je t’en conjure, Engel, arrête, murmura Siegfried.
— Que dites-vous ? l’interrogea sa mère.
— Quel honneur de vous avoir dans mes appartements ! s’écria le roi, mal à l’aise.
— J’ai certaines… recommandations à vous faire avant que vous ne partiez. J’aimerais que vous accordiez une chance à l’une de ces demoiselles qui s’engagera à votre poursuite. Ce serait l’occasion pour vous de dîner en sa compagnie sans que vous ayez un quelconque devoir envers elle. Cela vous permettra peut-être de… peaufiner votre décision.
L’art de vous forcer la main. Il en rirait s’il n’était pas certain que, dans l’esprit de sa mère, cette Saint-Valentin était la réponse à tous ses maux.
— D’ailleurs, n’auriez-vous pas déjà fait votre choix ? avança-t-elle, la voix teintée par l’espérance. L’on m’a dit que vous convoitiez la fille de…
— Aïe ! cria le roi. Nom de Dieu, En… !
— Siegfried ? s’écria-t-elle outrée. Qu’avez-vous pour jurer ainsi ?
Dans l’obscurité de leur nid, le jeune monarque considéra son amant. Ce dernier, fâché par ce qu’il venait d’entendre, le fusillait du regard. Sa bouche était prête à mordre une fois de plus la délicate chair de son royal derrière.
— J’ai été attaqué. Un vilain moustique, sans doute, avança Siegfried, faisant douter sa mère. Appelez Wilhelm, je vous prie. Il est étrange qu’il ne soit pas encore présent.
— Je vous saurais gré de retrouver un langage plus approprié à votre fonction.
Il perçut le bruit de ses pas qui s’éloignaient et passaient la porte. Il en fut surpris. Il s’attendait à ce qu’elle poursuive leur discussion. L’étrangeté de son comportement l’avait-elle fait fuir ?
Lorsqu’il entendit la porte de la chambre se refermer, Siegfried se releva d’un bond puis écarta brusquement les tentures du lit, découvrant le corps de son amant sous les draps.
— C’est une obsession, en fait !
— Pour toi, visiblement, oui ! s’exclama Siegfried offusqué, pendant que sa main apaisait sa fesse droite.
— Pour moi ? rétorqua Engel furieux. Tu es comme les autres, si délicat !
—Exact, je suis délicat. Et alors ? Quel homme tolérerait ce que tu me fais ?
— C’est ainsi que tu vois mon amour ?
— C’est ce que tu appelles de l’amour ? Ça !
— De quoi parles-tu ?
— De ton obsession à mordre mon royal fessier ! explosa-t-il en exhibant la preuve du méfait. De quoi d’autre voudrais-tu que nous discutions ?
— De la fille dont tu es épris… ?
— La seule personne dont je sois épris est un homme aussi dangereux qu’un chien, et qui semble avoir ses entrées au palais, par je ne sais quel miracle !
Fatigué, Siegfried se rassit sur son lit. Il passa une main sur le visage puis soupira.
— J’ignore par quel moyen, et qui t’a apporté son aide pour arriver jusqu’ici, mais il te faut partir, Engel. Cette journée n’aura rien de plaisant pour moi. Et je ne serai pas rasséréné si je te sais dans les parages.
— Pourquoi donc ? Le roi craint-il de devoir me révéler à sa cour de bien-pensants ?
— Ce n’est pas le moment.
De derrière, Engel passa ses bras autour des épaules du souverain puis avança ses lèvres vers l’oreille gauche de ce dernier. Il lécha son lobe avant de le refroidir d’un souffle.
— Tu sais que je déteste la Saint-Valentin mais, pour toi, je vais faire une exception. Essaie donc de m’attraper et je te promets qu’ensuite, je me plierai à ta volonté… le temps d’un soir, évidemment. Qu’en penses-tu, mon roi ?
Siegfried saisit les poignets de son amant, lui écarta les bras puis se retourna pour lui faire face. — Je croyais que tu – comment l’as-tu dit ? – exécrais la Saint-Valentin ?
— Il suffit parfois de changer de perspective pour trouver un attrait à certaines choses. Et il se trouve que l’idée d’être chassé m’enchante énormément. Si tu me retrouves parmi tous tes gens, je saurai que nous sommes faits l’un pour l’autre.
— Je ne te laisserai pas quitter cette chambre, avertit Siegfried.
— Le crois-tu réellement ?
— Oui.
— Bonne sieste, mon roi.
Brusquement, Engel frappa la nuque de Siegfried qui s’écroula.
— Excuse-moi, dit-il en posant un baiser sur le sommet de sa tête.
À cet instant, la porte dérobée près du lit s’ouvrit.
— Mon Dieu, Sa Majesté ! s’exclama Wilhelm.
— Ne vous inquiétez pas, il dort, répondit Engel.
— Il ne me pardonnera jamais ce que j’ai fait.
— Je doute fort que son esprit fasse le lien entre vous et moi. Merci de m’avoir permis de rentrer dans ses appartements.
— Qu’allez-vous faire ?
— J’ai mille et une choses à découvrir dans ce palais, et surtout de femmes à écarter. (Il se tourna vers Siegfried.) J’espère pour lui que, dans sa quête aveugle, il ne se laissera pas attraper par ses prétendantes.
— S’il y a bien une personne pour échapper aux griffes des marieuses et des demoiselles, c’est bien notre roi. Jamais auparavant, il n’a terminé dans leur bras.
— Je lui fais confiance. Vous savez ce qu’il vous reste à faire pour le dîner de ce soir.
— Oui.
— Que la Saint-Valentin commence !

***

— C’est parfait, Wilhelm !
Le valet, en retrait, jugea le subterfuge grotesque, mais se garda bien de donner son avis. Il avait encore en mémoire les cris de révolte de son roi lorsque celui-ci s’était éveillé du coup que son amant lui avait porté. Wilhelm n’avait jamais vu le Siegfried aussi furieux. Pourtant, à considérer le sourire en coin que ce dernier avait arboré par la suite, le vieux serviteur s’était aussitôt douté que le souverain n’en resterait pas là. Lui qui, la veille, était incommodé par l’idée de jouer au chat et à la souris avec ses prétendantes, semblait soudain prendre un certain plaisir à cette Saint-Valentin.
— Sa Majesté est-elle sûre de ce qu’elle fait ?
— Parfaitement ! jugea Siegfried en considérant les dix jeunes hommes devant lui.
De prime abord, nul n’aurait songé qu’il s’agissait de simples domestiques en les voyant si royalement parés. On aurait pu les confondre avec un souverain s’il n’y avait eu leurs regards et leurs postures. Timides et guindés dans leurs nouveaux costumes, ils n’osaient pas s’imposer face à leur roi.
— De grâce, Messieurs, un peu d’aplomb ! Vous avez une tâche à mener à bien. Je compte sur vous.
— Bien, Votre Majesté, acquiescèrent-ils en choeur.
— Wilhelm, que pensez-vous de ma mise ?
Le valet observa de pied en cape son souverain habillé d’une livrée rouge et or. Ce dernier souriait d’un air satisfait. Cela faisait des années que Wilhelm n’avait pas vu le jeune homme aussi amusé.
— Sa Majesté risque de se voir donner des ordres, dit Wilhelm pour tout commentaire.
— Bien. Je vous quitte, Messieurs. Wilhelm, je vous charge de la suite.
— Il sera fait selon vos désirs, Sire.
Ravi de sa mise en scène, Siegfried passa dans la chambre à coucher et disparut par la porte dérobée. Si Engel pensait avoir les rênes en main, il en serait pour ses frais. Certes, il n’approuvait pas la façon de faire de son amant – on ne frappe pas aussi impunément un roi – et l’idée qu’il fût au sein du palais ne l’enchantait guère. Pourtant, il avait pour la première fois depuis le début de son existence l’occasion de participer activement à la Saint-Valentin. Savoir qu’il ne serait pas simplement la souris impuissante vouée à se retrouver entre les griffes d’une des chattes à sa poursuite, l’exaltait. Lui qui associait autrefois cette fête à une chasse à l’homme, y voyait enfin là toute sa signification. Partir à la conquête de son aimé, voilà un but qu’il comptait atteindre avant la fin de la matinée. Il connaissait le moindre recoin du palais et de ses environs. Jardins, bosquets et grottes n’avaient aucun secret pour lui. Il ne tarderait donc pas à mettre la main sur le fugitif.
Satisfait, Siegfried éclata de rire. L’un d’eux allait devoir se plier aux désirs de l’autre, et il comptait bien être celui qui mènerait la danse dans le secret de leur alcôve. Soudain, une idée jaillit de son esprit. Puisque Engel aimait à répéter qu’il détestait la Saint-Valentin, pourquoi ne pas lui faire changer d’avis ?
— Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt !
Déterminé, il rebroussa chemin.
— Wilhelm ! s’écria-t-il en ouvrant la porte.
Il passa dans le salon où il découvrit son valet avec cinq des domestiques.
— Oui, Sire ?
— J’aimerais que vous réalisiez quelques aménagements pour ce soir.
— Ce soir ? s’exclama le valet décontenancé. C’est que…
— Quoi donc, Wilhelm ? N’êtes-vous pas à mon service ?
— C’est que… C’est un secret.
— N’oubliez pas que je suis votre roi. Aucune autorité ne doit surpasser la mienne.
— Vous regretterez de m’avoir fait parler, Sire.

***

— Où est-il ? s’exclama une jeune fille, ses jupes légèrement remontées afin de pouvoir se mouvoir avec plus de facilité. Où est le roi ?
— Il est partout et nulle part à la fois ! s’irrita une seconde demoiselle, joignant ses mains dans son manchon de fourrure.
— L’année dernière, nous n’étions pas parvenues à le trouver et voilà qu’aujourd’hui, il semble être à chaque recoin de ces maudits jardins. C’est à n’y rien comprendre !
— Ma dame ! Ma dame ! s’écria un domestique en courant vers la jeune fille au manchon.
L’homme s’arrêta, tentant de reprendre sa respiration.
— L’avez-vous découvert ? demanda-t-elle.
— On l’aurait aperçu près de la fontaine de Jupiter, répondit-il à un rythme décousu.
— Qu’attendez-vous donc ? Allez le rejoindre et retenez-le !
— Bien, Madame.
Désappointé, le valet poursuivit sa course en priant pour que cette chasse prît fin avant que tous ne perdent leurs jambes. Pourquoi diable avait-on sollicité les domestiques cette année alors qu’auparavant, ces demoiselles s’étaient débrouillées par leurs propres moyens ? Fallait-il qu’une couronne soit en jeu pour oublier la simplicité de la Saint-Valentin ?
— Hé vous, cria-t-elle à l’intention du valet en livrée qui patientait près du bosquet, qu’attendez-vous donc pour partir à la recherche du roi ?
— C’est que la Marquise de Stirling m’a ordonné de rester ici. J’ai ouï dire qu’elle se trouvait en compagnie de Sa Majesté au jardin
d’Apollon, non loin de la statue du lion.
— Cette femme est une véritable gourgandine ! Nous ne nous laisserons pas faire !
D’un pas ferme et décidé, les deux jeunes filles s’éloignèrent sans avoir auparavant remercié le serviteur de son information. Ce dernier, les regardant se disputer tout le long du chemin, éclata de rire.
— Quelles idiotes ! s’exclama-t-il. Et dire que tu es voué à finir avec l’une d’entre elles, Siegfried. C’est d’un ridicule !
Sur ces mots, il descendit l’allée bordée d’arbres. Il n’imaginait pas que les jardins seraient immenses. Il déambula à travers les bosquets, découvrant les mille et une fontaines éparpillées, des représentations de scènes mythologiques ou de simples statues de dieux ou de nymphes. De temps à autre, un groupe de demoiselles s’invitait le long de sa promenade. Leurs regards s’attardaient à peine sur lui, parfois elles le sollicitaient, il les renvoyait à l’autre bout des jardins.
Ses pas finirent par le mener dans un amphithéâtre encerclé de colonnades, et au milieu duquel se trouvait une scène en marbre offerte aux caprices du temps. Il s’installa dans les gradins et se prit à rêver de voir apparaître Siegfried. N’était-ce pas sur une scène qu’il était parvenu à capturer le coeur de cet héritier difficile ? C’était le symbole même de leur histoire d’amour.
— Sais-tu, Valentin, confessa-t-il au vent, que la raison pour laquelle je te déteste est que tu aimes jouer avec les espoirs de ceux qui croient en toi, comme toutes les autres figures religieuses. Si tu avais été ce protecteur de l’amour, jamais tu n’aurais toléré qu’on me condamnât au métier de catin, un 14 février.

***

Elles gloussaient. Engel se lassait de les entendre. Cette chasse proposée à Siegfried était une mauvaise idée en soi. Il ignorait qu’il y aurait tant d’hectares à perte de vue, tant de recoins où se perdre.
Le temps se rafraîchissait à mesure que les heures s’égrenaient. Son ventre criait famine. Et il s’ennuyait. Mortelle Saint-Valentin. Il regrettait d’avoir voulu jouer. Il n’avait jamais été de ceux qui croient à la magie de cette figure de pacotille. Siegfried lui appartenait, qu’importent les chasses, les bals, les marieuses de tout bord et les demoiselles en mal de prince charmant. Il n’avait pas attendu une date particulière pour partir à la poursuite de cet héritier. Il n’avait pas besoin d’une date pour embrasser celui auquel il se savait destiné.
Pourquoi la Saint-Valentin ne se déclinait-elle pas sous une autre forme ? S’il en avait la possibilité, il proclamerait cette date, jour des couples. Non. En fait, les heures, les jours, les mois étaient à eux-seuls une fête pour ceux qu’Éros menait dans son giron. L’amour n’avait nul besoin de date pour se célébrer et se sublimer. Deux coeurs en symbiose suffisaient à rendre chaque instant unique et magique.
Engel se releva. Il ne lui restait plus qu’à attendre Siegfried dans ses appartements, en priant pour que les lèvres de ce dernier demeurent vierges de toute souillure féminine. Il avait l’espoir que la surprise du dîner qu’il réservait à son royal amant parviendrait à faire oublier son idée grotesque.
— Il est bien trop tard désormais, renifla une jeune fille, attirant l’attention d’Engel.
Le groupe d’amies observait d’un oeil désolé leur compagne qui, bouleversée, s’était laissée choir sur un banc de pierre.
— Ce n’est que rumeur. Tu sais, comme nous, que le roi et Monsieur son frère aiment à s’amuser de leur ressemblance lors de cette fête. C’est sûrement ce dernier qui a été vu avec…
— Sa Majesté s’est entichée d’une arriviste ! Nous avons perdu. Quelle triste Saint-Valentin ! déclara-t-elle avant de fondre en larmes.

5

Engel quitta les jardins à grands pas, décidé à rejoindre les appartements de Siegfried avant que ce dernier ne s’encanaille avec la première gourde venue. Si la journée avait été un échec, il restait encore à sauver la soirée.
A contrario de certains, songea-t-il en soupirant lorsque son oreille perçut les ébats d’un couple qui roucoulait près d’un buisson.
Loin d’être discrets, leurs gloussements ne faisaient qu’attirer l’attention sur eux. Heureusement, ils se trouvaient seuls dans les environs.
Il hâta ses pas et parvint dans les étages dissimulés du palais. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque la porte dérobée refusa de s’ouvrir !
— Wilhelm ? dit-il à voix basse.
Il réitéra son appel, en vain. Il persista, tambourinant comme un forcené en criant le nom de son ancien amant. Fâché, il tourna le dos au battant de bois lorsque celle-ci s’entrebâilla légèrement, laissant entrapercevoir le visage du premier valet.
— Ce n’est pas trop tôt ! Ouvrez-moi que je puisse…
— C’est impossible. Sa Majesté m’a ordonné de vous refuser l’accès à ses appartements.
— Comment cela ?
— Voici une lettre.
Wilhelm tendit la missive. De mauvaise grâce, Engel la saisit. Pourquoi s’infliger les explications d’un souverain tel que Siegfried ? Il décacheta le sceau rouge aux armoiries royales.
Mon cher Engel,
Sais-tu qu’il est trois façons d’aimer ?
Après des semaines à vivre mes nuits à tes côtés, j’en suis venu à la conclusion qu’il n’y en avait qu’une seule valable à mes yeux.
Je n’irai ni te faire chercher, ni te chasser en cette fête qui n’a de romantique que le nom.
Parce que l’amour est avant tout une histoire et un parcours, je te laisse le soin de rouvrir la nôtre à la première page : celle d’une scène.
Tout en repliant la lettre, Engel esquissa un sourire. C’était l’évidence même. Il en oublia la surprise qu’il destinait à son amant. Un dîner en tête à tête dans la chambre du roi qu’il avait pris soin d’organiser avec la complicité de Wilhelm. Cela comptait si peu face à ce qui l’attendait.

***

Depuis le balcon d’une des loges de la famille royale, Engel observa la pièce d’un oeil nouveau, prenant conscience que ses désirs, ses envies et ses espoirs imprégnaient les murs de ce théâtre qui avait vu naître leur histoire d’amour.
— Siegfried !
La voix d’Engel retentit dans la splendide salle aux fioritures d’or et aux magnifiques esquisses.
— Me voici là où tu voulais ! Cette rencontre sonnera-t-elle le glas de notre aventure ? Tu n’as pas daigné me chercher, mais l’on murmure que tu as trouvé une fort jolie chaussure à ton pied. Dis-moi donc ce qu’il en est réellement.
Sans réponse, il s’apprêta à sortir de la loge lorsque les notes de musique s’élevèrent avec hésitation. Visiblement le musicien avait reçu les bases du solfège, mais manquait de pratique.
Curieux, Engel se pencha au balcon. Sur la scène se trouvait un piano-forte sur lequel son regard s’était à peine attardé précédemment et, installé devant l’instrument, un jeune roi vêtu d’une simple livrée offrait un récital maladroit et hésitant, mais l’on y percevait toute sa volonté de bien faire.
— Il me manque des années d’apprentissage, jugea Siegfried désappointé sans quitter des yeux les touches de son piano. Je pensais pouvoir reproduire cet air. Te fasciner comme tu l’as fait ce soir-là, avec moi. Une représentation aura suffi pour que je ne puisse plus jamais éloigner mes pas des tiens.
Le roi se releva et porta enfin son attention sur le balcon sur lequel se tenait Engel.
— N’est pas artiste qui veut, lança ce dernier. Tu fais un piètre soupirant.
— Je l’avoue de bonne grâce, Monsieur.
— Partir à ma recherche t’aurait évité moult désagréments : ce concerto désastreux, et l’écriture d’un billet qui n’a ni queue ni tête après ce que j’ai pu ouïr à propos de tes amours naissants. Laisse-moi donc douter de tes véritables desseins, ô mon bien-aimé.
— La jalousie n’a jamais été bonne conseillère, rétorqua Siegfried en s’adossant contre le piano sans quitter des yeux son amant.
— Quelle jalousie ? Crois-tu qu’il est une donzelle capable de supporter tes royales humeurs et de répliquer à tes stupides colères ?
Siegfried lâcha un petit rire devant tant de mauvaise foi.
— Il est agréable de savoir que nous partageons les mêmes tares, mon aimé.
— Et c’est ainsi que tu veux marquer cette Saint-Valentin ?
— C’est ainsi que j’éprouve la patience du Cygne.
— Siegfried, cette conversation ne m’amuse plus ! s’écria Engel, les mains crispées sur la rambarde. Tu devais me chercher !
— Un roi ne cherche pas. Il fait mander.
— Quel romantisme !
— Si j’avais su que tes espoirs égalaient ceux d’une ingénue…
— Ne m’insulte pas !
Siegfried descendit de la scène. Engel le perdit de vue au moment où ce dernier passait sous le balcon. Le jeune monarque n’allait pas tardait à franchir la porte de la loge. L’attente de l’amant n’en fut que plus insoutenable. Il y avait la colère, ou peut-être la déception, de savoir que son roi, loin de se préoccuper de ce qu’il adviendrait de lui durant cette journée, avait cru bon de folâtrer avec une autre. Mais l’idée que Siegfried ait quitté cette dernière, tourné le dos à sa cour, pour se rendre là où leur histoire s’était véritablement ébauchée procurait une immense joie à Engel, une joie mêlée de fierté. Celle de savoir que, malgré ses devoirs envers ses gens, le roi n’oublierait jamais son engagement à l’égard de son amant. C’était un homme de parole.
Engel considéra l’entrée de la loge. Son impatience égalait celle d’une jeune mariée à l’annonce de sa nuit de noces. Comment devait-il l’accueillir ? Parfaire le personnage de compagnon blessé et outré par l’infidélité présumée de son amant, ou cesser toute résistance orgueilleuse pour profiter de ce que cette Saint-Valentin lui offrait contre toute attente ?
La minute teintée d’euphorie concéda sa place à la seconde, lourde de questions, puis à la troisième qui fut source d’angoisse. Pourquoi Siegfried prenait-il tant de temps à monter à l’étage ? Ce dernier avait-il finalement baissé les bras, optant pour une retraite judicieuse ? Il refusait à le croire.
— Siegfried ? appela-t-il en sortant de la loge.
Le corridor tapissé de velours rouge était vide de toute présence royale. Le coeur d’Engel se serra. De mauvaises pensées l’envahirent. Et pourtant, une petite lueur d’espoir s’entêtait à maintenir la barque de son amour en direction de ce port auquel il accostait chaque nuit depuis leur premier baiser.
Inconsciemment, sa mémoire le mena au bout du corridor, vers cette loge où il avait surpris Siegfried avec malice, où ses mots savamment choisis avaient provoqué une fissure dans l’armure d’un être arrogant et réticent à l’amour.
La main sur la poignée de porte, Engel se demandait s’il ne faisait pas là une grossière erreur. Que se passerait-il s’il ne découvrait rien d’autre que l’absence ? Le supporterait-il seulement ?
Et effectivement, lorsqu’Engel franchit le seuil du boudoir, il n’y trouva nulle présence. Les notes maladroites du morceau de musique joué par Siegfried se rappelèrent à lui. Que le piano sonne tristement quand il accompagne les souvenirs.
Soudain, un souffle, aussi furtif et léger qu’une caresse d’ange, frôla son oreille, glissa sur sa tempe, passant entre ses mèches et s’apaisa ; Engel tressaillit puis se retourna, tombant nez à nez avec l’être que son coeur attendait. Ce dernier souriait, non pas d’un sourire vainqueur, car satisfait de sa surprise, mais d’un de ceux qui se voulaient chaleureux, presque charmeurs.
Loin de lui donner l’occasion de se remettre de son effarement, Siegfried poussa Engel à reculer, le coinçant entre le mur et lui. Et avec l’assurance d’un conquérant, le jeune monarque prit possession des lèvres de son amant que tant d’aplomb étourdit, avant de coller son corps au sien, dévoilant ainsi son désir impétueux.
— Tu es à moi, déclara Sa Majesté d’une voix rauque.
Ses doigts dans la chevelure blonde de son oiseau de nuit, Siegfried les lui saisit brusquement, inclinant la tête d’Engel.
— Car tu es pris, mon cher Cygne.
— De quoi…
— Tu m’as demandé de partir à ta recherche, expliqua-t-il en passant son autre main sous la couche de vêtements de son amant. Voilà qui est fait puisque je t’ai à ma merci.
— Quelle duperie ! s’offusqua Engel en tentant de faire abstraction de ce délicieux supplice causé par les caresses sur son torse.
— Tu n’as pas discuté des modalités du jeu.
— Tu es fourbe !
— Toujours, avec toi, rétorqua-t-il en passant sa langue sur les lèvres de son amant. Mais avant de poursuivre notre bataille, permets-moi de te corrompre comme tu l’as fait avec moi.
Siegfried s’écarta brusquement, laissant Engel pantois. Ravi de son effet, le jeune monarque réprima un petit rire puis empoigna la main de son amant qu’il mena devant la porte de la pièce contiguë qu’il ouvrit. Engel pénétra dans la loge aménagée en une alcôve avec vue sur la scène éclairée. Sur une table ronde agrémentée d’un chandelier, avaient été déposés deux verres, une bouteille de champagne ainsi qu’un plateau de pâtisseries et de raisins.
— En cette nocturne bacchanale, tu seras sacrifié sur l’autel du dieu de l’ivresse et de la luxure, souffla Siegfried à son oreille, comme le faisaient nos ancêtres lors des Lupercales. Je t’imagine vêtu d’une simple toge. Sur les filaments dorés qui ornent ton gracieux visage, je poserai une couronne où se mêleront fleurs, feuilles et fruits rouges… rouges comme la grappe de raisin que ta bouche avide gobera. Et je serai là pour recueillir le doux jus de ce crime.
Durant son discours, Siegfried dévêtit son oiseau de nuit avec une satisfaction évidente et une étonnante dextérité, lui que le plaisir consumait déjà.
De son côté, Engel appréciait la façon dont Siegfried le déshabillait lorsqu’il décidait de faire l’amour comme deux êtres qui se découvraient pour la première fois, avec une infinie douceur que ses paroles érotiques magnifiaient.
Le regard du roi se posa sur la nudité si gracieusement offerte de l’éphèbe qui recula vers la pièce de literie couverte de draps de soie. Ce dernier, ragaillardi dans sa position d’amant, jeta sa pudeur aux orties après que celle-ci ait été piétinée avec allégresse, et s’offrit tout entier. Sa bouche, si pieuse quelques minutes plus tôt, s’enhardit d’obscénités. Tel un prédateur – l’oeil expert et un sourire en coin –, Siegfried, tout en ôtant sa tenue, s’approcha avec assurance de sa proie. Ce danger, sciemment déclenché par Engel, excita davantage ce dernier. L’avancée du souverain le rendit encore plus téméraire dans ses paroles. Siegfried le surplomba avant de se placer sur le dos. À califourchon sur lui, Engel le dominait désormais. Le doux frisson des caresses, leur virilité se frôlant ainsi que la promesse de l’acte imminent, les électrisèrent.
Dans un soupir de plénitude, Engel s’empala sur le membre gonflé de son royal amant, gravant dans sa chair intime l’impatience de son désir. Il le montait avec frénésie, jusqu’à ce que l’ultime flot d’essence s’expulse. Dans un soupir satisfait, Engel se désunit de son amant.
Les bras écartés, Siegfried fixait le plafond d’un air repus tandis qu’Engel s’allongeait sur le ventre. Essoufflé, ce dernier considéra son roi d’un oeil pétillant. Se sachant observé, celui-ci tourna la tête dans sa direction puis sourit.
— Bonne Saint-Valentin, Engel, dit-il tout en écartant une mèche blonde de son visage.
— Joyeuses Lupercales. Je préfère de loin fêter l’amour ainsi.
— Je suis du même d’avis.
— Tu ne m’as pas dit quelle était la seule façon valable de m’aimer.
— Ah oui ! Ma grand-mère disait qu’il en existe trois : une avec des « si ». Si tu me donnes ceci, je te donnerai cela. Une autre avec des « parce que ». Parce que tu me donnes cela, je te donnerai ceci. Et la dernière avec le « bien que ». C’est celle que je préfère. Bien que tu me fasses cela, je te donnerai toujours. Les gens pensent qu’il suffit de donner pour aimer, mais en vérité on ne peut aimer sans donner.
— Alors, je te chérirai également avec le « bien que ».

***

L’aube perçait à peine lorsque la marquise accompagnée de son valet s’installa dans sa voiture.
— J’espère que votre court séjour vous aura été profitable, Madame.
— Que Sa Majesté se rassure. Ma belle-fille a pu ainsi être confortée dans son choix de demeurer au service de votre mère. Et quant à moi… Monsieur votre frère aura été d’une attention plus que remarquable envers ma modeste personne.
— Vous m’en voyez ravi, répliqua Siegfried en cachant son irritation contre son cadet.
— Ce n’est pas à moi de conseiller Sa Majesté, et je m’excuse par avance de l’offense que je pourrai commettre, mais qu’elle prenne soin de mon Cygne. C’est un oiseau difficile à cerner, mais que vous ne regretterez jamais d’aimer. N’est-ce pas mon cher valet ?
Engel s’enfonça dans le siège et ignora le sourire complice de Maria.
— Je vous souhaite bon voyage, Madame, dit Siegfried d’un air impénétrable.
— Merci, Sire.
À son signal, le conducteur prit le chemin du retour.
— Maria ! s’écria une voix derrière Siegfried.
Ce dernier soupira.
— Pourquoi ne m’a-t-elle pas réveillée ? demanda Maximilian qui ajustait tant bien que mal sa chemise sous son pantalon.
— Un peu de tenue, que diable, Monsieur mon frère !
— J’ai le coeur brisé, et tu te soucies des apparences ? Sais-tu que je viens de perdre l’unique amour de ma triste vie ?
Peu enclin à poursuivre cette conversation infructueuse, Siegfried remonta les escaliers du palais.
***
— Alors, cette Saint-Valentin ?
Reléguant la question de Maria, Engel considéra le paysage à travers la fenêtre. Il n’apprécierait jamais cette fête. Trop ennuyeuse à son goût. Et pourtant… Il esquissa un sourire. Il goûtait l’idée de célébrer ce saint à leur manière. Après tout, il n’existait nulle règle en amour, dès l’instant où un couple s’aimait avec les « bien que ».

Retrouvez l’auteur sur Facebook : Feylie

Articles Similaires

Laisser un commentaire

Top